Jules Verne
Un billet de loterie
(Le numéro 9672)
Be Q
Jules Verne
1828-1905
Un billet de loterie
(Le numéro 9672)
roman
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 175 : version 1.01
Du même auteur, à la Bibliothèque
Famille-sans-nom L’école des Robinsons
Le pays des fourrures César Cascabel
Voyage au centre de la Le pilote du Danube
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Le chemin de France Clovis Dardentor
L’île à hélice
Un billet de loterie
(Le numéro 9672)
Texte établi à partir d’un exemplaire des Oeuvres de
Jules Verne, tome XXVIII, Éditions Rencontre
Lausanne,
I
– Quelle heure est-il ? demanda dame Hansen, après
avoir secoué les cendres de sa pipe, dont les dernières
bouffées se perdirent entre les poutres coloriées du
plafond.
– Huit heures, ma mère, répondit Hulda.
– Il n’est pas probable qu’il nous arrive des
voyageurs pendant la nuit ; le temps est trop mauvais.
– Je ne pense pas qu’il vienne personne. En tout cas,
les chambres sont prêtes, et j’entendrai bien si l’on
appelle du dehors.
– Ton frère n’est pas revenu ?
– Pas encore.
– N’a-t-il pas dit qu’il rentrerait aujourd’hui ?
– Non, ma mère. Joël est allé conduire un voyageur
au lac Tinn, et, comme il est parti très tard, je ne crois
pas qu’il puisse, avant demain, revenir à Dal.
– Il couchera donc à Moel ?
– Oui, sans doute, à moins qu’il n’aille à Bamble
faire visite au fermier Helmboë...
– Et à sa fille ?
– Oui, Siegfrid, ma meilleure amie, et que j’aime
comme une sœur ! répondit en souriant la jeune fille.
– Eh bien, ferme la porte, Hulda, et allons dormir...
– Vous n’êtes pas souffrante, ma mère ?
– Non, mais demain je compte me lever de bonne
heure. Il faut que j’aille à Moel...
– À quel propos ?
– Eh ! ne faut-il pas s’occuper de renouveler nos
provisions pour la saison qui va venir ?
– Le messager de Christiania est donc arrivé à Moel
avec sa voiture de vins et de comestibles ?
– Oui, Hulda, cet après-midi, répondit dame Hansen.
Lengling, le contremaître de la scierie, l’a rencontré et
m’a prévenue en passant. De nos conserves en jambon
et en saumon fumé, il ne reste plus grand-chose, et je ne
veux pas risquer d’être prise au dépourvu. D’un jour à
l’autre, surtout si le temps redevient meilleur, les
touristes peuvent commencer leurs excursions dans le
Telemark. Il faut que notre auberge soit en état de les
recevoir et qu’ils y trouvent tout ce dont ils peuvent
avoir besoin pendant leur séjour. Sais-tu bien, Hulda,
que nous voici déjà au 15 avril ?
– Au 15 avril ! murmura la jeune fille.
– Donc, demain, reprit dame Hansen, je
m’occuperai de tout cela. En deux heures, j’aurai fait
nos achats que le messager apportera ici, et je
reviendrai avec Joël dans sa kariol.
– Ma mère, au cas où vous rencontreriez le courrier,
n’oubliez pas de demander s’il y a quelque lettre pour
nous...
– Et surtout pour toi ! C’est bien possible, puisque la
dernière lettre de Ole a déjà un mois de date.
– Oui ! un mois !... un grand mois !
– Ne te fais pas de peine, Hulda ! Ce retard n’a rien
qui puisse nous étonner. D’ailleurs, si le courrier de
Moel n’a rien apporté, ce qui n’est pas venu par
Christiania ne peut-il venir par Bergen ?
– Sans doute, ma mère, répondit Hulda ; mais que
voulez-vous ? Si j’ai le cœur gros, c’est qu’il y a loin
d’ici aux pêcheries du New Found Land ! Toute une
mer à traverser, et lorsque la saison est mauvaise
encore ! Voilà près d’un an que mon pauvre Ole est
parti, et qui pourrait dire quand il viendra nous revoir à
Dal ?...
– Et si nous y serons à son retour ! murmura dame
Hansen, mais si bas, que sa fille ne put l’entendre.
Hulda alla fermer la porte de l’auberge, qui s’ouvrait
sur le chemin du Vestfjorddal. Elle ne prit même pas le
soin de donner un tour de clé à la serrure. En cet
hospitalier pays de Norvège, ces précautions ne sont
pas nécessaires. Il convient, aussi, que tout voyageur
puisse entrer, de jour, comme de nuit, dans la maison
des gaards et des soeters, sans qu’il soit besoin de lui
ouvrir.
Aucune visite de rôdeurs ou de malfaiteurs n’est à
craindre, ni dans les bailliages ni dans les hameaux les
plus reculés de la province. Aucune tentative criminelle
contre les biens ou les personnes n’a jamais troublé la
sécurité de ses habitants.
La mère et la fille occupaient deux chambres du
premier étage sur le devant de l’auberge – deux
chambres fraîches et propres, d’ameublement modeste,
il est vrai, mais dont la tenue indiquait les soins d’une
bonne ménagère. Au-dessus, sous la couverture,
débordant comme un toit de chalet, se trouvait la
chambre de Joël, éclairée par une fenêtre, encadrée d’un
découpage en sapin amenuisé avec goût. De là, le
regard, après avoir parcouru un grandiose horizon de
montagnes, pouvait descendre jusqu’au fond de l’étroite
vallée, où mugissait le Maan, moitié torrent, moitié
rivière. Un escalier de bois, à consoles trapues, à
marches miroitantes, montait de la grande salle du rez-
de-chaussée aux étages supérieurs. Rien de plus
attrayant que l’aspect de cette maison, où le voyageur
trouvait un confort bien rare dans les auberges de
Norvège.
Hulda et sa mère habitaient donc le premier étage.
C’est là que de bonne heure elles se retiraient toutes
deux, quand elles étaient seules. Déjà dame Hansen,
s’éclairant d’un chandelier de verre multicolore, avait
gravi les premières marches de l’escalier, lorsqu’elle
s’arrêta.
On frappait à la porte. Une voix se faisait entendre :
– Eh ! dame Hansen ! dame Hansen !
Dame Hansen redescendit.
– Qui peut venir si tard ? dit-elle.
– Est-ce qu’il serait arrivé quelque accident à Joël ?
répondit vivement Hulda.
Aussitôt, elle revint vers la porte.
Il y avait là un jeune gars, un de ces gamins qui font
le métier de skydskarl, lequel consiste à s’accrocher à
l’arrière des kariols et à ramener le cheval au relais,
quand l’étape est finie. Celui-ci était venu à pied et se
tenait debout sur le seuil.
– Eh ! que veux-tu à cette heure ? dit Hulda.
– D’abord vous souhaiter le bonsoir, répondit le
jeune gars.
– C’est tout ?
– Non ! ce n’est pas tout, mais ne faut-il pas
toujours commencer par être poli ?
– Tu as raison ! Enfin, qui t’envoie ?
– Je viens de la part de votre frère Joël.
– Joël ?... Et pourquoi ? répliqua dame Hansen.
Elle s’avança vers la porte, de ce pas lent et mesuré
qui caractérise la marche des habitants de la Norvège.
Qu’il y ait du vif-argent dans les veines de leur sol,
soit ! mais dans les veines de leur corps, peu ou point.
Cependant cette réponse avait évidemment causé
quelque émotion à la mère, car elle se hâta de dire :
– Il n’est rien arrivé à mon fils ?
– Si !... Il est arrivé une lettre que le courrier de
Christiania avait apportée de Drammen...
– Une lettre qui vient de Drammen ? dit vivement
dame Hansen en baissant la voix.
– Je ne sais pas, répondit le jeune gars. Tout ce que
je sais, c’est que Joël ne peut revenir avant demain et
qu’il m’a envoyé ici pour vous apporter cette lettre.
– C’est donc pressé ?
– Il paraît.
– Donne, dit dame Hansen, d’un ton qui dénotait
une assez vive inquiétude.
– La voici, bien propre et pas chiffonnée. Seulement
cette lettre n’est pas pour vous.
Dame Hansen sembla respirer plus à l’aise.
– Et pour qui ? demanda-t-elle.
– Pour votre fille.
– Pour moi ! dit Hulda. C’est une lettre de Ole, j’en
suis sûre, une lettre qui sera venue par Christiania !
Mon frère n’aura pas voulu me la faire attendre !
Hulda avait pris la lettre, et, après s’être éclairée du
chandelier, qui avait été déposé sur la table, elle
regardait l’adresse.
– Oui !... C’est de lui !... C’est bien de lui !... Puisse-
t-il m’annoncer que le Viken va revenir !
Pendant ce temps, dame Hansen disait au jeune
gars :
– Tu n’entres pas ?
– Une minute alors ! Il faut que je retourne ce soir à
la maison, parce que je suis retenu demain matin pour
une kariol.
– Eh bien, je te charge de dire à Joël que je compte
aller le rejoindre. Qu’il m’attende donc.
– Demain soir ?
– Non, dans la matinée. Qu’il ne quitte pas Moel
sans m’avoir vue. Nous reviendrons ensemble à Dal.
– C’est convenu, dame Hansen.
– Allons, une goutte de brandevin ?
– Avec plaisir !
Le jeune gars s’était approché de la table, et dame
Hansen lui avait présenté un peu de cette réconfortante
eau-de-vie, toute-puissante contre les brumes du soir. Il
n’en laissa pas une goutte au fond de la petite tasse.
Puis :
– God aften ! dit-il.
– God aften, mon garçon !
C’est le bonsoir norvégien. Il fut simplement
échangé. Pas même une inclination de tête. Et le jeune
gars partit, sans s’inquiéter de la longue trotte qu’il
avait à faire. Ses pas se furent bientôt perdus sous les
arbres du sentier qui côtoie la torrentueuse rivière.
Cependant Hulda regardait toujours la lettre de Ole
et ne se hâtait pas de l’ouvrir. Qu’on y songe ! Cette
frêle enveloppe de papier avait dû traverser tout
l’Océan pour arriver jusqu’à elle, toute cette grande mer
où se perdent les rivières de la Norvège occidentale.
Elle en examinait les différents timbres. Mise à la poste
le 15 mars, cette lettre n’arrivait à Dal que le 15 avril.
Comment, il y avait un mois déjà que Ole l’avait
écrite ! Que d’événements avaient pu se produire
pendant ce mois, sur ces parages du New Found Land –
nom que les Anglais donnent à l’île de Terre-Neuve !
N’était-ce pas encore la période de l’hiver, l’époque
dangereuse des équinoxes ? Ces lieux de pêche ne sont-
ils pas les plus mauvais du monde, avec les formidables
coups de vent que le pôle leur envoie à travers les
plaines du Nord-Amérique ? Métier pénible et
périlleux, ce métier de pêcheur, qui était celui de Ole !
Et s’il le faisait, n’était-ce point pour lui en rapporter
les bénéfices, à elle, sa fiancée, qu’il devait épouser au
retour ! Pauvre Ole ! Que disait-il dans cette lettre ?
Sans doute, qu’il aimait toujours Hulda, comme Hulda
l’aimerait toujours, que leurs pensées se confondaient,
malgré la distance, et qu’il voudrait être au jour de son
arrivée à Dal !
Oui ! il devait dire tout cela, Hulda en était sûre.
Mais, peut-être ajoutait-il que son retour était proche,
que cette campagne de pêche, qui entraîne les marins de
Bergen si loin de leur terre natale, allait prendre fin !
Peut-être Ole lui apprenait-il que le Viken achevait
d’arrimer sa cargaison, qu’il se préparait à appareiller,
que les derniers jours d’avril ne s’écouleraient pas sans
que tous deux fussent réunis en cette heureuse maison
du Vestfjorddal ? Peut-être l’assurait-il, enfin, que l’on
pouvait déjà fixer le jour où le pasteur viendrait de
Moel pour les unir dans la modeste chapelle de bois
dont le clocher émergeait d’un épais massif d’arbres, à
quelques centaines de pas de l’auberge de dame
Hansen ?
Pour le savoir, il suffisait simplement de briser le
cachet de l’enveloppe, d’en tirer la lettre de Ole, de la
lire, même à travers les larmes de douleur ou de joie
que son contenu pourrait amener dans les yeux de
Hulda. Et, sans doute, plus d’une impatiente fille du
Midi, une fille de la Dalécarlie, du Danemark ou de la
Hollande, eût déjà su ce que la jeune Norvégienne ne
savait pas encore ! Mais Hulda rêvait, et les rêves ne se
terminent que lorsqu’il plaît à Dieu de les finir. Et que
de fois on les regrette, tant la réalité est décevante !
– Ma fille, dit alors dame Hansen, cette lettre que
ton frère t’a envoyée, c’est bien une lettre de Ole ?
– Oui ! j’ai reconnu son écriture !
– Eh bien, veux-tu donc remettre à demain pour la
lire ?
Hulda regarda une dernière fois l’enveloppe. Puis,
après l’avoir décachetée sans trop de hâte, elle en retira
une lettre soigneusement calligraphiée et lut ce qui
suit :
« Saint-Pierre-Miquelon, 17 mars 1882.
« Chère Hulda,
« Tu apprendras avec plaisir que nos opérations de
pêche ont prospéré et qu’elles seront achevées dans
quelques jours. Oui ! Nous touchons à la fin de la
campagne ! Après un an d’absence, combien je serai
heureux de revenir à Dal, et d’y retrouver la seule
famille qui me reste et qui est la tienne.
« Mes parts de bénéfice sont belles. Ce sera pour
notre entrée en ménage. Messieurs Help frères, Fils de
l’Aîné, nos armateurs de Bergen, sont avisés que le
Viken sera probablement de retour du 15 au 20 mai. Tu
peux donc t’attendre à me voir à cette époque, c’est-à-
dire, au plus, dans quelques semaines.
« Chère Hulda, je compte te trouver encore plus
jolie qu’à mon départ, et, comme ta mère, en bonne
santé. En bonne santé aussi, ce hardi et brave camarade,
mon cousin Joël, ton frère, qui ne demande pas mieux
que de devenir le mien.
« Au reçu de la présente, fais bien toutes mes
amitiés à dame Hansen, que je vois d’ici, au fond de
son fauteuil de bois, près du vieux poêle, dans la grande
salle. Répète-lui que je l’aime deux fois, d’abord parce
qu’elle est ta mère, et ensuite parce qu’elle est ma tante.
« Surtout ne vous dérangez pas pour venir au-devant
de moi à Bergen. Il serait possible que le Viken fût
signalé plus tôt que je le marque. Quoi qu’il en soit,
vingt-quatre heures après mon débarquement, chère
Hulda, tu peux compter que je serai à Dal. Mais ne va
pas être trop surprise si j’arrive en avance.
« Nous avons été rudement secoués par les gros
temps pendant cet hiver, le plus mauvais que nos
marins aient jamais passé. Par bonheur, la morue du
grand banc a donné avec abondance. Le Viken en
rapporte près de cinq mille quintaux, livrables à Bergen,
déjà vendus par les soins de Messieurs Help frères, Fils
de l’Aîné. Enfin, ce qui doit intéresser la famille, c’est
que nous avons réussi, et les profits seront bons pour
moi qui, maintenant, suis à part entière.
« D’ailleurs, si ce n’est pas la fortune que je
rapporte au logis, j’ai comme une idée, ou plutôt j’ai
comme un pressentiment qu’elle doit m’attendre au
retour ! Oui ! la fortune... sans compter le bonheur !
Comment ?... Cela, c’est mon secret, chère Hulda, et tu
me pardonneras d’avoir un secret pour toi.
« C’est le seul ! D’ailleurs, je te le dirai... Quand ?
Eh bien, dès que le moment sera venu – avant notre
mariage, s’il était reculé par quelque retard imprévu –
après, si je reviens à l’époque dite, et si, dans la
semaine qui suivra mon retour à Dal, tu es devenue ma
femme, comme je le désire tant !
« Je t’embrasse, chère Hulda. Je te charge
d’embrasser pour moi dame Hansen et mon cousin Joël.
J’embrasse encore ton front, auquel la couronne
rayonnante des mariées du Telemark mettra comme un
nimbe de sainte. Une dernière fois, adieu, chère Hulda,
adieu !
« Ton fiancé,
« Ole Kamp. »
II
Dal – quelques maisons seulement, les unes le long
d’une route qui n’est à vrai dire qu’un sentier, les autres
éparses sur les croupes voisines. Elles tournent la face à
l’étroite vallée du Vestfjorddal, le dos au cadre des
collines du nord, au pied desquelles coule le Maan.
L’ensemble de ces constructions formerait un des
gaards très communs dans le pays, s’il était sous la
direction d’un seul propriétaire de cultures ou d’un
fermier à gages. Mais il a droit, si ce n’est au nom de
bourg, du moins à celui de hameau. Une petite chapelle,
édifiée en 1855, dont le chevet est percé de deux
étroites fenêtres à vitraux, dresse non loin, à travers le
fouillis des arbres, son clocher à quatre pans – le tout en
bois. Çà et là, au-dessus des rios qui courent à la rivière,
sont jetés quelques ponceaux, charpentés en losange,
dont l’entrecroisement est rempli de pierres moussues.
Plus loin se font entendre les grincements d’une ou
deux scieries rudimentaires, actionnées par les torrents,
avec une roue pour manœuvrer la scie, et une roue pour
mouvoir la poutre ou le madrier. À courte distance,
chapelle, scieries, maisons, cabanes, tout semble baigné
dans une molle vapeur de verdure, sombre avec les
sapins, glauque avec les bouleaux, que dessinent les
arbres, isolés ou groupés, depuis les berges sinueuses
du Maan jusqu’à la crête des hautes montagnes du
Telemark.
Tel est ce hameau de Dal, frais et riant, avec ses
habitations pittoresques, extérieurement peintes, celles-
ci de couleurs tendres – vert naissant ou rose clair –
celles-là enluminées de couleurs violentes, jaune
éclatant ou sang-de-bœuf. Leurs toits d’écorces de
bouleau, emplâtrés d’un gazon verdoyant que l’on
fauche à l’automne, sont coiffés de fleurs naturelles.
Tout cela est délicieux et appartient au plus charmant
pays du monde. Pour tout dire, Dal est dans le
Telemark, le Telemark est en Norvège, et la Norvège,
c’est la Suisse avec plusieurs milliers de fiords qui
permettent à la mer de gronder au pied de ses
montagnes.
Le Telemark est compris dans cette portion renflée
de l’énorme cornue que figure la Norvège entre Bergen
et Christiania. Ce bailliage – une dépendance de la
préfecture de Batsberg – a des montagnes et des
glaciers comme la Suisse, mais ce n’est pas la Suisse. Il
a des chutes grandioses comme le Nord-Amérique,
mais ce n’est pas l’Amérique. Il a des paysages avec
des maisons peintes et des processions d’habitants,
vêtus de costumes d’un autre âge, comme certains
bourgs de la Hollande, mais ce n’est pas la Hollande.
Le Telemark, c’est mieux que tout cela, c’est le
Telemark, contrée peut-être unique au monde par les
beautés naturelles qu’elle renferme. L’auteur a eu le
plaisir de le visiter. Il l’a parcouru en kariol avec des
chevaux pris aux relais de poste – quand il s’en
trouvait. Il en a rapporté une impression de charme et
de poésie, si vivace encore dans son souvenir, qu’il
voudrait pouvoir en imprégner ce simple récit.
À l’époque où se passe cette histoire – en 1862 – la
Norvège n’était pas encore sillonnée par le chemin de
fer qui permet actuellement d’aller de Stockholm à
Drontheim par Christiania. Maintenant un immense lien
de rails est tendu à travers ces deux pays scandinaves,
peu enclins à vivre d’une vie commune. Mais, enfermé
dans les wagons de ce chemin de fer, si le voyageur va
plus vite qu’en kariol, il ne voit plus rien de l’originalité
des routes d’autrefois. Il perd la traversée de la Suède
méridionale par le curieux canal de Gotha, dont les
steam-boats, s’élevant d’écluse en écluse, grimpent à
trois cents pieds de hauteur. Enfin, il ne s’arrête ni aux
chutes de Trolletann, ni à Drammen, ni à Kongsberg, ni
devant toutes les merveilles du Telemark.
À cette époque, le railway n’était qu’en projet.
Quelque vingt ans devaient s’écouler encore avant
qu’on pût traverser le royaume scandinave d’un littoral
à l’autre – en quarante heures – et aller jusqu’au cap
Nord, avec billets d’aller et retour pour le Spitzberg.
Or, précisément, Dal était alors – et qu’il le soit
longtemps ! – ce point central qui attirait les touristes
étrangers ou indigènes, ces derniers, pour la plupart,
étudiants de Christiania. De là, ils peuvent se disperser
sur toute la région du Telemark et du Hardanger,
remonter la vallée du Vestfjorddal entre le lac Mjös et
le lac Tinn, se rendre aux merveilleuses cataractes du
Rjukan. Sans doute, il n’y a qu’une seule auberge dans
ce hameau ; mais c’est bien la plus attrayante, la plus
confortable que l’on puisse désirer, la plus importante
aussi, puisqu’elle met quatre chambres à la disposition
des voyageurs. En un mot, c’est l’auberge de dame
Hansen.
Quelques bancs entourent la base de ses parois
roses, isolées du sol par une solide fondation de granit.
Les poutres et les planches de sapin de ses murs ont
acquis avec le temps une dureté telle que l’acier d’une
hache s’y émousserait. Entre ces poutres, à peine
équarries, disposées horizontalement les unes sur les
autres, un rejointoiement de mousses, mélangées de
terre glaise, forme des bourrelets étanches qui
empêchent même les plus violentes pluies d’hiver d’y
pénétrer. Au-dessus des chambres, le plafond
chevronné est peint de tons rouges et noirs, contrastant
avec les couleurs plus douces et plus réjouissantes des
lambris. En un coin de la grande salle, le poêle
circulaire envoie son tuyau se perdre dans la cheminée
du fourneau de la cuisine. Ici, la boîte à horloge
promène sur un large cadran d’émail ses aiguilles
ouvragées et pique, de seconde en seconde, un tic-tac
sonore. Là s’arrondit le vieux secrétaire à moulures
brunes, près d’un trépied massif, peint en fer. Sur une
planchette se dresse le chandelier en terre cuite, qui
devient candélabre à trois branches quand on le
retourne. Les plus beaux meubles de la maison ornent
cette salle ; la table en racine de bouleau, à pieds
renflés, le coffre-bahut, à fermoirs historiés, où sont
rangées les belles toilettes des fêtes et dimanches, le
grand fauteuil dur comme une stalle d’église, les
chaises de bois peinturluré, le rouet rustique, agrémenté
de tons verts qui tranchent vivement sur la jupe rouge
des fileuses. Puis, deçà delà, le pot pour conserver le
beurre, le rouleau qui sert à le comprimer, la boîte à
tabac et la râpe en os sculpté. Enfin, au-dessus de la
porte, ouverte sur la cuisine, un large dressoir étale ses
rangées d’ustensiles de cuivre et d’étain, des plats et des
assiettes, à émail vif, en faïence et en bois, la petite
meule à aiguiser, à demi plongée dans son colimaçon
verni, le coquetier antique et solennel qui pourrait servir
de calice ; et quelles parois amusantes, tendues en
tapisseries de linge, représentant des sujets de la Bible,
enluminées de toutes les couleurs de l’imagerie
d’Épinal ! Quant aux chambres des voyageurs, pour
être plus simples, elles n’en sont pas moins confortables
avec leurs quelques meubles d’une propreté
engageante, leurs rideaux de fraîche verdure qui
pendent de la crête du toit gazonné, leur large lit à draps
blancs, en frais tissu d’« akloede », et leurs lambris qui
portent des versets de l’Ancien Testament, écrits en
jaune sur fond rouge.
Il ne faut point oublier que les planchers de la
grande salle, comme ceux des chambres du rez-de-
chaussée et du premier étage, sont semés de petites
branches de bouleau, de sapin, de genévrier, dont les
feuilles emplissent la maison de leur vivifiante odeur.
Pourrait-on imaginer une plus charmante posada en
Italie, une plus alléchante fonda en Espagne ? Non ! Et
le flot de touristes anglais n’en avait pas encore fait
élever les prix, comme en Suisse – du moins à cette
époque. À Dal, ce n’est pas la livre sterling, le pound
d’or, dont la bourse du voyageur est bientôt veuve, c’est
le species d’argent qui vaut un peu plus de cinq francs,
ce sont ses subdivisions, le mark d’une valeur d’un
franc, et le skilling de cuivre, qu’il faut bien se garder
de confondre avec le shilling britannique, car il
n’équivaut qu’à un sou de France. Ce n’est pas non plus
la prétentieuse bank-note dont le touriste vient faire
usage et abus au Telemark. C’est le billet d’un species
qui est blanc, celui de cinq qui est bleu, celui de dix qui
est jaune, celui de cinquante qui est vert, celui de cent
qui est rouge. Deux de plus, et l’on ferait toutes les
couleurs de l’arc-en-ciel !
Puis – ce qui n’est point à dédaigner dans cette
hospitalière maison – la nourriture y est bonne, chose
rare dans la plupart des auberges de la région. En effet,
le Telemark ne justifie que trop son surnom de « Pays
du lait caillé ». Au fond de ces trous de Tiness, de
Listhüs, de Tinoset, de bien d’autres, jamais de pain, ou
si mauvais qu’il vaut mieux s’en passer. Rien qu’une
galette d’avoine, le « flatbröd », sec, noirâtre, dur
comme du carton, ou tout simplement un gâteau
grossier, fait avec la substance intermédiaire de l’écorce
de bouleau, mélangée de lichens ou de hachures de
paille. Rarement des œufs, à moins que les poules
n’aient pondu huit jours avant. Mais, à profusion, de la
bière inférieure, du lait caillé, doux ou sur, et
quelquefois un peu de café, si épais qu’il ressemble
plutôt à de la suie distillée qu’aux produits de Moka, de
Bourbon ou de Rio Nunez.
Chez dame Hansen, au contraire, la cave et l’office
sont convenablement garnies. Que faut-il de plus aux
touristes même exigeants ? Saumon cuit, salé ou fumé,
« hores », saumons des lacs qui n’ont jamais connu les
eaux amères, poissons des cours d’eau du Telemark,
volailles ni trop dures ni trop maigres, œufs à toutes
sauces, fines galettes de seigle et d’orge, fruits, et plus
particulièrement des fraises, pain bis, mais d’excellente
qualité, bière et vieilles bouteilles de ce vin de Saint-
Julien qui propage jusqu’en ces contrées lointaines la
renommée des crus de France.
Aussi, réputation faite, dans tous les pays du nord de
l’Europe, pour l’auberge de Dal.
On peut le voir, d’ailleurs, en feuilletant le livre aux
feuilles jaunâtres sur lesquelles les voyageurs signent
volontiers de leur nom quelque compliment à l’adresse
de dame Hansen. Pour la plupart, ce sont des Suédois,
des Norvégiens, venus de tous les points de la
Scandinavie.
Cependant, les Anglais y sont en grand nombre, et
l’un d’eux, pour avoir attendu une heure que le sommet
du Gousta se dégageât de ses vapeurs matinales, a
britanniquement écrit sur une des pages :
Patientia omnia vincit.
Il y a également quelques Français, dont l’un, qu’il
vaut mieux ne pas nommer, s’est permis d’écrire :
« Nous n’avons qu’à nous louer de la réception
qu’on nous a « fait » dans cette auberge ! »
Peu importe la faute grammaticale, après tout ! Si la
phrase est plus reconnaissante que française, elle n’en
rend pas moins hommage à dame Hansen et à sa fille, la
charmante Hulda du Vestfjorddal.
III
Sans être trop versé dans la science ethnographique,
on peut croire, avec plusieurs savants, qu’il existe une
certaine parenté entre les hautes familles de
l’aristocratie anglaise et les anciennes familles du
royaume scandinave. On en trouve de nombreuses
preuves dans ces noms d’ancêtres qui sont identiques
entre les deux pays. Et pourtant, il n’y a pas
d’aristocratie en Norvège. Mais, si la démocratie
domine, cela ne l’empêche pas d’être aristocratique au
plus haut point. Tous sont égaux en haut, au lieu de
l’être en bas. Jusque dans les plus humbles cabanes se
dresse encore l’arbre généalogique, qui n’a point
dégénéré pour avoir repris racine en terre plébéienne.
Là s’écartèlent les blasons des familles nobles des
époques féodales, dont ces simples paysans descendent.
Il en était ainsi des Hansen, de Dal, parents, à un
degré très éloigné, sans doute, de ces pairs
d’Angleterre, créés à la suite de l’invasion du Rollon de
Normandie. Et s’ils n’en possédaient plus la situation ni
la richesse, du moins en avaient-ils conservé la fierté
originelle, ou, plutôt, la dignité, qui est à sa place dans
toutes les conditions sociales.
Peu importait, d’ailleurs ! Quoiqu’il eût des ancêtres
de haute naissance, Harald Hansen n’en était pas moins
aubergiste à Dal. La maison lui venait de son père et de
son grand-père, dont il rappelait volontiers la situation
dans le pays. Après lui, sa femme avait continué d’y
exercer cette profession de manière à mériter l’estime
publique.
Harald avait-il fait fortune à ce métier ? On ne sait.
Mais il avait pu élever son fils Joël et sa fille Hulda,
sans que le début de la vie eût été trop dur à ses deux
enfants. Et même, un fils d’une sœur de sa femme, Ole
Kamp, que la mort de son père et de sa mère devait
bientôt laisser à sa charge, avait été élevé par lui
comme ses propres rejetons. Sans son oncle Harald, cet
orphelin eût sans doute été un de ces pauvres petits
êtres qui ne viennent au monde que pour le quitter
aussitôt. Du reste, Ole Kamp montra pour ses parents
adoptifs une reconnaissance toute filiale. Rien ne devait
jamais rompre ce lien qui l’unissait à la famille Hansen.
Son mariage avec Hulda allait le resserrer encore et le
nouer pour la vie.
Harald était mort, il y avait dix-huit mois environ.
Sans compter l’auberge de Dal, il laissait à sa veuve un
petit « soeter », situé dans la montagne. Le soeter n’est
qu’une sorte de ferme isolée, d’un rapport généralement
médiocre, quand il n’est pas nul. Or, les dernières
saisons n’avaient point été bonnes. Toute culture avait
souffert, même les pâturages. Il y avait eu de ces « nuits
de fer », comme les appelle le paysan norvégien, nuits
de bise et de glace, qui dessèchent tout germe jusqu’au
plus profond de l’humus. De là, ruine pour les paysans
du Telemark et du Hardanger.
Cependant, si dame Hansen devait savoir à quoi s’en
tenir sur sa situation, elle n’en avait jamais rien dit à
personne, pas même à ses enfants. D’un caractère froid
et taciturne, elle était peu communicative – ce dont
Hulda et Joël souffraient visiblement. Mais, avec ce
respect pour le chef de famille, inné dans les pays du
Nord, ils s’étaient tenus sur une réserve qui ne laissait
pas de leur être très pénible. D’ailleurs, dame Hansen
ne demandait pas volontiers aide ou conseil, étant
absolument convaincue de la sûreté de son jugement –
très norvégienne sous ce rapport.
Dame Hansen comptait alors cinquante ans. L’âge,
s’il avait blanchi ses cheveux, n’avait point courbé sa
haute taille, ni amoindri la vivacité de son regard d’un
bleu intense, dont l’azur se retrouvait inaltéré dans les
yeux de sa fille. Seul son teint avait pris la nuance
jaunâtre d’un vieux papier de procédure, et quelques
rides commençaient à sillonner son front.
La « madame », comme on dit en pays scandinave,
était invariablement vêtue d’une jupe noire à gros plis,
en signe du deuil qu’elle ne quittait plus depuis la mort
de Harald. Des entournures de son corsage brunâtre
sortaient les manches d’une chemise en coton écru. Un
fichu de couleur sombre se croisait sur sa poitrine que
recouvrait le montant du tablier rattaché en arrière par
de larges agrafes. Elle était toujours coiffée d’un épais
bonnet de soie, sorte de béguin qui tend à disparaître
des modes du jour. Assise droite, dans le fauteuil de
bois, la grave hôtesse de Dal n’abandonnait son rouet
que pour fumer une petite pipe en écorce de bouleau,
dont les vapeurs l’entouraient d’un léger nuage.
En vérité, peut-être la maison eût-elle semblé bien
triste sans la présence des deux enfants !
Un brave garçon, Joël Hansen ! Vingt-cinq ans, bien
découplé, de haute taille, comme les montagnards
norvégiens, l’air fier, sans forfanterie, l’allure hardie,
sans témérité. C’était un blond presque châtain, avec
des yeux bleus presque noirs. Son costume faisait valoir
ses puissantes épaules qui ne pliaient pas aisément, sa
large poitrine dans laquelle fonctionnaient à l’aise les
poumons du guide des montagnes, ses bras vigoureux,
ses jambes faites aux plus pénibles ascensions des hauts
fields du Telemark. En tenue habituelle, on eût dit un
cavalier. Sa jaquette bleuâtre, avec épaulettes, serrée à
la taille, se croisait sur la poitrine par deux longues
pattes verticales et s’agrémentait dans le dos de dessins
en couleurs, semblable à certaines vestes celtiques de la
Bretagne. Son col de chemise s’évasait en entonnoir. Sa
culotte jaune se rattachait au-dessous du genou par une
jarretière à boucle. Sur sa tête s’inclinait un chapeau
brun à larges bords avec ganse noire et lisières rouges.
À ses jambes s’adaptaient des guêtres de bure ou des
bottes à fortes semelles, plates de talons, dont le cou-
de-pied se dessinait imparfaitement sous le
chiffonnement du cuir, comme aux bottes de mer.
De son vrai métier, Joël était guide dans le bailliage
du Telemark et jusqu’au fond des montagnes du
Hardanger. Toujours prêt à partir, toujours infatigable,
il méritait d’être comparé à ce héros norvégien, Rollon
le Marcheur, célèbre dans les légendes du pays. Entre-
temps, il accompagnait les chasseurs anglais, qui
viennent volontiers tirer le « riper », ce ptarmigan plus
gros que celui des Hébrides, et le « jerper », cette
perdrix plus délicate que la grouse d’Écosse. L’hiver
arrivé, c’était la chasse aux loups qui le réclamait,
lorsque ces carnassiers, poussés par la faim,
s’aventurent pendant la mauvaise saison à la surface des
lacs glacés. Puis, l’été, c’était la chasse à l’ours, quand
cet animal, suivi de ses petits, vient chercher sa
nourriture d’herbe fraîche et qu’il faut le poursuivre à
travers les plateaux d’une altitude de mille à douze
cents pieds. Plus d’une fois, Joël ne dut la vie qu’à sa
force prodigieuse, qui le rendait capable de résister aux
étreintes de ces formidables bêtes, et à son
imperturbable sang-froid, qui lui permettait de s’en
dégager.
Enfin, lorsqu’il n’y avait ni touriste à guider dans la
vallée du Vestfjorddal, ni chasseur à conduire sur les
fields, Joël s’occupait du petit soeter, situé à quelques
milles dans la montagne. Là, un jeune berger, aux gages
de dame Hansen, était employé à la garde d’une demi-
douzaine de vaches et d’une trentaine de moutons – le
soeter ne comprenant que des pâturages sans aucune
sorte de culture.
De sa nature, Joël était obligeant et serviable. Connu
dans tous les gaards du Telemark, c’est dire qu’il était
aimé dans tous. Quant aux trois êtres pour lesquels il
éprouvait une affection sans bornes, c’étaient, avec sa
mère, son cousin Ole et sa sœur Hulda.
Lorsque Ole Kamp avait quitté Dal pour
s’embarquer une dernière fois, combien Joël regretta de
ne pouvoir doter Hulda pour lui garder son fiancé ! En
vérité, s’il eût été habitué à la mer, il n’aurait pas hésité
à partir à la place de son cousin. Mais il fallait quelque
argent pour les débuts du nouveau ménage. Or, dame
Hansen n’ayant pris aucun engagement, Joël avait
compris qu’elle ne pouvait rien distraire du bien de
famille. Ole avait donc dû s’en aller au loin, de l’autre
côté de l’Atlantique. Joël l’avait conduit jusqu’aux
dernières limites de leur vallée, sur la route de Bergen.
Là, après l’avoir longtemps serré dans ses bras, il lui
avait souhaité bon voyage et heureux retour. Puis, il
était revenu consoler sa sœur qu’il aimait d’un amour à
la fois fraternel et paternel.
Hulda, à cette époque, avait dix-huit ans. Ce n’était
pas la « piga », ainsi qu’on appelle la servante dans les
auberges norvégiennes, mais plutôt la « fraken », la
miss des Anglais, « la mademoiselle », comme sa mère
était « la madame » de la maison. Quel charmant
visage, encadré de cheveux blonds, un peu dorés, sous
un léger bonnet de linge, dégagé en arrière pour laisser
tomber de longues nattes ! Quelle jolie taille sous ce
corsage d’étoffe rouge à lisérés verts, bien ajusté au
buste, entrouvert sur le plastron, orné de broderies en
couleurs, surmonté de la chemisette blanche dont les
manches venaient se serrer aux poignets par un bracelet
de rubans ! Quelle gracieuse tournure sous le ceinturon
rouge à fermoirs d’argent filigrané, qui retenait la jupe
verdâtre, doublée du tablier à losanges multicolores, et
sous lequel apparaissait le bas blanc, engagé dans cette
fine chaussure du Telemark, effilée à sa pointe.
Oui ! la fiancée de Ole était charmante avec cette
physionomie un peu mélancolique des filles du Nord,
mais souriante aussi. En la voyant, on songeait
volontiers à cette Hulda la Blonde, dont elle portait le
nom, et que la mythologie scandinave laisse errer,
comme la fée heureuse, autour du foyer domestique.
Sa réserve de fille modeste et sage ne lui ôtait rien
de la grâce avec laquelle elle accueillait les hôtes d’un
jour qui s’arrêtaient à l’auberge de Dal. On le savait
dans le monde des touristes. N’était-ce pas déjà une
attraction de pouvoir échanger avec Hulda le « shake-
hand », cette cordiale poignée de main qui se donne à
tous et à toutes ?
Et, après lui avoir dit :
– Merci pour ce repas, Tack for mad !
Quoi de plus agréable que de lui entendre répondre
de sa voix fraîche et sonore :
– Puisse-t-il vous faire du bien, Wed bekomme !
IV
Ole Kamp était parti depuis un an. Il l’avait dit dans
sa lettre – une rude campagne, cette campagne d’hiver
sur les parages de New Found Land ! On y gagne bien
son argent, quand on en gagne. Il y a là-bas des coups
de vent d’équinoxe qui surprennent les bâtiments, au
large des îles, et détruisent en quelques heures toute une
flottille de pêche. Mais le poisson pullule sur ce haut
fond de Terre-Neuve, et les équipages, lorsqu’ils sont
favorisés, trouvent une large compensation aux fatigues
comme aux dangers de ce trou à tempêtes.
Du reste, les Norvégiens sont de bons marins. Ils ne
boudent point à la besogne. Au milieu des fiords du
littoral, depuis Christiansand jusqu’au cap Nord, entre
les récifs du Finmark, à travers les passes des Loffoden,
les occasions ne leur manquent pas de se familiariser
avec les fureurs de l’Océan. Lorsqu’ils traversent
l’Atlantique Nord pour aller de conserve aux lointaines
pêcheries de Terre-Neuve, ils ont déjà fait preuve de
courage. Pendant leur enfance, ce qu’ils ont reçu de
coups de queue d’ouragan, sur la côte européenne, les a
mis à même d’affronter les coups de tête des mêmes
tempêtes sur le New Found Land. Ils attrapent la
bourrasque à son début, voilà toute la différence.
Les Norvégiens ont de qui tenir, d’ailleurs. Leurs
ancêtres étaient d’intrépides gens de mer, à l’époque où
les Hansen avaient accaparé le commerce de l’Europe
septentrionale. Peut-être furent-ils un peu pirates dans
les anciens temps ; mais la piraterie c’était alors la
façon de procéder. Sans doute, le commerce s’est bien
moralisé depuis, bien qu’il soit permis de penser qu’il
reste encore quelque chose à faire.
Quoi qu’il en soit, les Norvégiens étaient
d’audacieux navigateurs, ils le sont aujourd’hui, ils le
seront toujours. Ole Kamp n’était pas homme à
démentir les promesses de son origine. Son
apprentissage, son initiation à ces durs travaux, c’est à
un vieux maître au cabotage de Bergen qu’il les devait.
Toute son enfance s’était passée dans ce port, l’un des
plus fréquentés du royaume scandinave. Avant de
prendre la grande mer, il avait été un audacieux gamin
des fiords, un dénicheur d’oiseaux aquatiques, un
pêcheur de ces innombrables poissons qui servent à
fabriquer le stock-fish. Puis, devenu mousse, il a
commencé à naviguer sur la Baltique, au large de la
mer du Nord, et même jusqu’aux parages de l’Océan
polaire. Il fit ainsi plusieurs voyages à bord des grands
navires de pêche, et obtint le grade de maître, quand il
eut plus de vingt et un ans. Il en avait maintenant vingt-
trois.
Entre ses campagnes, il ne manquait jamais de venir
revoir la famille qu’il aimait, la seule qui lui restât au
monde.
Et alors, quand il se trouvait à Dal, quel compagnon
digne de Joël ! Il le suivait dans ses courses, à travers
les montagnes, jusque sur les plus hauts plateaux du
Telemark. Les fields après les fiords, ça lui allait à ce
jeune marin, et il ne restait jamais en arrière, à moins
que ce ne fût pour tenir compagnie à sa cousine Hulda.
Une étroite amitié s’établit peu à peu entre Ole et
Joël. Ce fut par une conséquence tout indiquée que ce
sentiment prit une autre forme à l’égard de la jeune
fille. Et comment Joël ne l’eût-il pas encouragé ? Où sa
sœur aurait-elle trouvé dans toute la province un
meilleur garçon, une nature plus sympathique, un
caractère plus dévoué, un cœur plus chaud ? Ole pour
mari, le bonheur de Hulda était assuré. Ce fut donc avec
l’agrément de sa mère et de son frère que la jeune fille
se laissa aller sur la pente naturelle de ses sentiments.
De ce que ces gens du Nord sont peu démonstratifs, il
ne faudrait pas les taxer d’insensibilité. Non ! C’est leur
manière, à eux, et peut-être en vaut-elle bien une autre !
Enfin, un jour, tous quatre étant dans la grande salle,
Ole dit, sans autre entrée en matière :
– Il me vient une idée, Hulda !
– Laquelle ? répondit la jeune fille.
– Il me semble que nous devrions nous marier !
– Je le crois aussi.
– Cela serait convenable, ajouta dame Hansen,
comme si c’eût été une affaire discutée depuis
longtemps déjà.
– En effet, et de cette façon, Ole, répliqua Joël, je
deviendrais tout naturellement ton beau-frère.
– Oui, dit Ole, mais il est probable, mon Joël, que je
ne t’en aimerai que davantage...
– Si c’est possible !
– Tu le verras bien !
– Ma foi, je ne demande pas mieux ! répondit Joël,
qui vint serrer la main de Ole.
– Ainsi, c’est entendu, Hulda ? demanda dame
Hansen.
– Oui, ma mère, répondit la jeune fille.
– Tu le penses bien, Hulda, reprit Ole. Il y a beau
temps que je t’aime sans le dire !
– Moi aussi, Ole !
– Comment cela m’est venu, je ne le sais guère.
– Ni moi.
– Sans doute, Hulda, c’est en te voyant chaque jour
plus belle, et bonne de plus en plus...
– Tu vas un peu loin, mon cher Ole !
– Mais non, et je peux bien te dire cela, sans te faire
rougir, puisque c’est vrai ! Est-ce que vous ne vous
étiez pas aperçue, dame Hansen, que j’aimais Hulda ?
– Un peu.
– Et toi, Joël ?
– Moi ?... beaucoup !
– Franchement, répondit Ole en souriant, vous
auriez bien dû me prévenir !
– Mais tes voyages, Ole, demanda dame Hansen,
est-ce qu’ils ne te paraîtront pas trop pénibles, une fois
que tu seras marié ?
– Si pénibles, répondit Ole, que je ne voyagerai
plus, quand le mariage sera fait !
– Tu ne voyageras plus ?...
– Non, Hulda. Est-ce qu’il me serait possible de te
quitter pendant de longs mois ?
– Ainsi, tu vas pour la dernière fois aller en mer ?
– Oui, mais, avec un peu de chance, ce voyage me
permettra de rapporter quelques économies, puisque
MM. Help frères m’ont formellement promis de me
donner part entière...
– Ce sont de braves gens ! dit Joël.
– Tout ce qu’il y a de meilleur, répondit Ole, et bien
connus, bien appréciés de tous les marins de Bergen !
– Mon cher Ole, dit alors Hulda, quand tu ne
navigueras plus, qu’est-ce que tu feras ?
– Eh bien, je deviendrai le compagnon de Joël. J’ai
de bonnes jambes, et si elles ne suffisent pas, je m’en
fabriquerai en m’entraînant peu à peu. D’ailleurs, j’ai
pensé à une affaire qui ne serait peut-être pas mauvaise.
Pourquoi n’établirions-nous pas un service de
messageries entre Drammen, Kongsberg et les gaards
du Telemark ? Les communications ne sont ni faciles ni
régulières, et il y aurait peut-être quelque argent à
gagner. Enfin, j’ai des idées, sans compter...
– Quoi donc ?
– Rien ! Nous verrons cela à mon retour. Mais je
vous préviens que je suis bien décidé à tout faire pour
que Hulda soit la femme la plus enviée du pays. Oui !
J’y suis bien décidé.
– Si tu savais, Ole, comme ce sera facile ! répondit
Hulda en lui tendant la main. N’est-ce pas à moitié fait
déjà, et existe-t-il une aussi heureuse maison que notre
maison de Dal ?
Dame Hansen avait un instant détourné la tête.
– Ainsi, reprit Ole en insistant d’un ton joyeux,
l’affaire est convenue ?
– Oui, répondit Joël.
– Et il n’y aura plus à en reparler ?
– Jamais.
– Tu n’auras pas de regret, Hulda ?
– Aucun, mon cher Ole.
– Quant à fixer la date du mariage, je pense qu’il
vaut mieux attendre ton retour, ajouta Joël.
– Soit, mais j’aurai bien du malheur, si avant un an
je ne suis pas revenu pour conduire Hulda à l’église de
Moel, où notre ami, le pasteur Andresen ne refusera pas
de dire pour nous ses plus belles prières !
Et voilà comment avait été décidé le mariage de
Hulda Hansen et de Ole Kamp.
Huit jours après, le jeune marin devait rejoindre son
bord à Bergen. Mais, avant de se quitter, les deux futurs
avaient été fiancés, suivant la touchante coutume des
pays scandinaves.
Dans cette simple et honnête Norvège, l’habitude, le
plus généralement, est de se fiancer avant de s’épouser.
Quelquefois, même, le mariage n’est célébré que deux
ou trois ans après. Cela ne rappelle-t-il pas ce qui se
passait entre chrétiens aux premiers jours de l’Église ?
Mais il ne faudrait pas croire que les fiançailles ne
soient qu’un simple échange de paroles, dont la valeur
ne repose que sur la bonne foi des contractants. Non !
L’engagement est plus sérieux, et si cet acte n’est pas
reconnu par la loi, du moins l’est-il par l’usage, cette loi
naturelle.
Il s’agissait donc, dans le cas de Hulda et de Ole
Kamp, d’organiser une cérémonie à laquelle présiderait
le pasteur Andresen. Il n’y a pas de ministre du culte à
Dal, ni dans la plupart des gaards environnants. En
Norvège, d’ailleurs, on trouve certaines localités qui
s’appellent « villes de dimanche », où s’élève le
presbytère, le « proestegjelb ». C’est là que se
rassemblent, pour l’office, les principales familles de la
paroisse. Elles y ont même un pied-à-terre dans lequel
elles viennent s’établir pendant vingt-quatre heures, le
temps d’accomplir leurs devoirs religieux. De là, on
s’en retourne comme d’un pèlerinage. Dal, il est vrai,
possède une chapelle. Toutefois le pasteur ne s’y rend
que sur demande et pour des cérémonies qui ne sont
point d’ordre public, mais privé.
Après tout, Moel n’est pas loin. Rien qu’un demi-
mille – soit à peu près dix kilomètres de France, depuis
Dal jusqu’à l’extrémité du lac Tinn. Quant au pasteur
Andresen, c’est un homme obligeant et un bon
marcheur.
Le pasteur Andresen fut donc prié de venir aux
fiançailles, en cette double qualité de ministre et d’ami
de la famille Hansen. Elle le connaissait et il la
connaissait de longue date. Il avait vu grandir Hulda et
Joël. Il les aimait comme il aimait ce « jeune loup
marin » de Ole Kamp. Rien ne pouvait lui faire plus de
plaisir qu’un tel mariage. Il y avait là de quoi mettre en
fête toute la vallée du Vestfjorddal.
Il s’ensuit que le pasteur Andresen prit son petit
collet, son rabat de crêpe, son livre d’office, et partit un
beau matin, par un temps assez pluvieux d’ailleurs. Il
arriva en compagnie de Joël, qui était allé à sa rencontre
à mi-route. On laisse à penser s’il fut bien reçu dans
l’auberge de dame Hansen, et s’il eut la belle chambre
du rez-de-chaussée, avec des branches de genévrier
toutes fraîches, qui la parfumaient comme une chapelle.
Le lendemain, à la première heure, s’ouvrit la petite
église de Dal. Là, devant le pasteur et sur son livre
d’office, en présence de quelques amis et des voisins de
l’auberge, Ole jura d’épouser Hulda, et Hulda jura
d’épouser Ole, au retour du dernier voyage que le jeune
marin allait entreprendre. Un an d’attente, c’est long,
mais cela passe tout de même, quand on est sûr l’un de
l’autre.
Maintenant, Ole ne pourrait plus, sans un motif
grave, répudier celle dont il avait fait sa fiancée. Hulda
ne pourrait pas trahir la foi qu’elle avait jurée à Ole. Et
si Ole Kamp ne fût pas parti quelques jours après les
fiançailles, il aurait pu profiter des droits qu’elles lui
donnaient sans conteste : rendre visite à la jeune fille
quand il lui conviendrait, lui écrire lorsqu’il lui plairait
de le faire, l’accompagner à la promenade, bras dessus,
bras dessous, même en l’absence de la famille, obtenir
la préférence sur tous autres pour danser avec elle dans
les fêtes et cérémonies quelconques.
Mais Ole Kamp avait dû regagner Bergen. Huit
jours après, le Viken était parti pour les pêcheries de
Terre-Neuve. Maintenant, Hulda n’avait plus qu’à
attendre les lettres que son fiancé avait promis de lui
adresser par tous les courriers d’Europe.
Elles ne manquèrent pas, ces lettres, toujours si
impatiemment attendues. Elles apportèrent un peu de
bonheur à la maison attristée depuis le départ. Le
voyage s’accomplissait dans des conditions favorables.
La pêche était fructueuse, les profits seraient grands. Et
puis, à la fin de chaque lettre, Ole parlait toujours d’un
certain secret et de la fortune qu’il devait lui assurer.
Voilà un secret que Hulda aurait bien voulu connaître,
et aussi dame Hansen pour des raisons qu’il eût été
difficile de soupçonner.
C’est que dame Hansen était de plus en plus sombre,
inquiète, renfermée. Et une circonstance, dont elle ne
parla point à ses enfants, vint encore accroître ses
soucis.
Trois jours après l’arrivée de la dernière lettre de
Ole, le 19 avril, dame Hansen revenait seule de la
scierie où elle était allée commander un sac de copeaux
au contremaître Lengling, et se dirigeait vers la maison.
Un peu avant d’arriver devant la porte, elle fut accostée
par un homme qui n’était pas du pays.
– Vous êtes bien dame Hansen ? demanda cet
homme.
– Oui, répondit-elle, mais je ne vous connais pas.
– Oh ! peu importe ! reprit l’homme. Je suis arrivé
ce matin de Drammen et j’y retourne.
– De Drammen ? dit vivement dame Hansen.
– Est-ce que vous ne connaissez pas un certain
monsieur Sandgoïst, qui y demeure ?...
– Monsieur Sandgoïst ! répéta dame Hansen, dont la
figure pâlit à ce nom. Oui... je le connais !
– Eh bien, quand monsieur Sandgoïst a su que je
venais à Dal, il m’a prié de vous donner le bonjour de
sa part.
– Et... rien de plus ?...
– Rien, si ce n’est de vous dire qu’il viendrait
probablement vous voir le mois prochain ! – Bonne
santé et bonsoir, dame Hansen !
V
Hulda, en effet, était très frappée de cette
persistance de Ole à toujours lui parler dans ses lettres
de cette fortune qu’il comptait trouver à son retour. Sur
quoi le brave garçon fondait-il cette espérance ? Hulda
ne pouvait le deviner, et il lui tardait de le savoir. Qu’on
excuse cette impatience si naturelle. Était-ce donc une
vaine curiosité de sa part ? Point. Ce secret la regardait
bien un peu. Non qu’elle fût ambitieuse, l’honnête et
simple fille, ni que ses visées d’avenir se fussent jamais
haussées à ce qu’on appelle la richesse. L’affection de
Ole lui suffisait, elle devait lui suffire toujours. Si la
fortune venait, on l’accueillerait sans grande joie. Si
elle ne venait pas, on s’en passerait sans grand
déplaisir.
C’est précisément ce que se disaient Hulda et Joël,
le lendemain du jour où la dernière lettre de Ole était
arrivée à Dal. Là-dessus ils pensaient de la même façon
– comme sur tout le reste, d’ailleurs.
Et alors Joël d’ajouter :
– Non ! Cela n’est pas possible, petite sœur ! Il faut
que tu me caches quelque chose !
– Moi !... te cacher ?...
– Oui ! Que Ole soit parti sans te dire au moins un
peu de son secret... ce n’est pas croyable !
– T’en a-t-il dit un mot, Joël ? répondit Hulda.
– Non, sœur. Mais moi, je ne suis pas toi.
– Si, tu es moi, frère.
– Je ne suis pas le fiancé de Ole.
– Presque, dit la jeune fille, et, si quelque malheur
l’atteignait, s’il ne revenait pas de ce voyage, tu serais
frappé comme moi, et tes larmes couleraient comme les
miennes !
– Ah ! petite sœur, répondit Joël, je te défends bien
d’avoir de ces idées ! Ole ne pas revenir de ce dernier
voyage qu’il fait aux grandes pêches ! Est-ce que tu
parles sérieusement, Hulda ?
– Non, sans doute, Joël. Et pourtant, je ne sais... Je
ne peux me défendre de certains pressentiments... de
vilains rêves !...
– Des rêves, chère Hulda, ne sont que des rêves !
– Sans doute, mais d’où viennent-ils ?
– De nous-mêmes et non d’en haut. Tu crains, et ce
sont tes craintes qui hantent ton sommeil. D’ailleurs, il
en est presque toujours ainsi, quand on a vivement
désiré une chose et que le moment approche où les
désirs vont se réaliser.
– Je le sais, Joël.
– Vraiment, je te croyais plus ferme, petite sœur !
Oui ! plus énergique ! Comment, tu viens de recevoir
une lettre dans laquelle Ole te dit que le Viken sera de
retour avant un mois, et tu te mets de pareils soucis
dans la tête !...
– Non... dans le cœur, mon Joël !
– Et, au fait, reprit Joël, nous sommes déjà au 19
avril. Ole doit revenir du 15 au 20 mai. Il n’est donc pas
trop tôt de commencer les préparatifs du mariage.
– Y penses-tu, Joël ?
– Si j’y pense, Hulda ! Je pense même que nous
avons peut-être déjà trop tardé ! Songes-y donc ! Un
mariage qui va mettre en joie non seulement Dal, mais
les gaards voisins. J’entends que cela soit très beau, et
je vais m’occuper d’arranger les choses !
C’est que ce n’est pas une petite affaire, une
cérémonie de ce genre dans les campagnes de la
Norvège en général et du Telemark en particulier. Non !
cela ne va pas sans quelque bruit.
Il s’ensuit donc que, le jour même, Joël eut à ce
sujet un entretien avec sa mère. C’était peu d’instants
après que dame Hansen avait été si vivement
impressionnée par la rencontre de cet homme qui venait
de lui annoncer la prochaine visite de M. Sandgoïst, de
Drammen. Elle était allée s’asseoir dans le fauteuil de la
grande salle, et, là, tout absorbée, faisait machinalement
tourner son rouet.
Joëlle vit bien, sa mère était encore plus tourmentée
que d’habitude ; mais comme elle répondait
invariablement « qu’elle n’avait rien », lorsqu’on
l’interrogeait à cet égard, son fils ne voulut lui parler
que du mariage de Hulda.
– Ma mère, dit-il, vous le savez, nous avons appris
par la dernière lettre de Ole qu’il sera
vraisemblablement de retour au Telemark dans
quelques semaines.
– C’est à souhaiter, répondit dame Hansen, et
puisse-t-il n’éprouver aucun retard !
– Voyez-vous quelque inconvénient à ce que nous
fixions au 25 mai la date du mariage ?
– Aucun, si Hulda y consent.
– Son consentement est tout donné déjà. Et
maintenant, je vous demanderai, ma mère, si votre
intention n’est pas de faire bien les choses à cette
occasion.
– Qu’entends-tu par « faire bien les choses » ?
répondit dame Hansen, sans lever les yeux de son rouet.
– J’entends, avec votre agrément, cela va de soi, ma
mère, que la cérémonie se rapporte avec notre situation
dans le bailliage. Nous devons y convier nos
connaissances, et, si la maison ne peut suffire à nos
hôtes, il n’est pas un voisin qui ne s’empressera de les
héberger.
– Quels seraient ces hôtes, Joël ?
– Mais je pense qu’il faudra inviter tous nos amis de
Moel, de Tiness, de Bamble, et je m’en charge.
J’imagine aussi que la présence de MM. Help frères, les
armateurs de Bergen, ne pourra que faire honneur à la
famille, et, avec votre agrément, je le répète, je leur
offrirai de venir passer une journée à Dal. Ce sont de
braves gens qui aiment beaucoup Ole, et je suis sûr
qu’ils accepteront.
– Est-il donc si nécessaire, répondit dame Hansen,
de traiter ce mariage avec tant d’importance ?
– Je le pense, ma mère, et cela me paraît bon, ne fût-
ce que dans l’intérêt de l’auberge de Dal, qui ne s’est
pas dépréciée, que je sache, depuis la mort de notre
père ?
– Non... Joël... non !
– N’est-ce pas notre devoir de la maintenir au moins
dans l’état où il l’a laissée ? Donc, il me paraît utile de
donner quelque retentissement au mariage de ma sœur.
– Soit, Joël.
– D’autre part, n’est-il pas temps que Hulda
commence ses préparatifs, afin qu’aucun retard ne
puisse venir d’elle ? Que répondez-vous, ma mère, à ma
proposition ?
– Que Hulda et toi, vous fassiez ce qu’il faut !...
répondit dame Hansen.
Peut-être trouvera-t-on que Joël se pressait un peu,
qu’il eût été plus raisonnable d’attendre le retour de
Ole, pour fixer la date du mariage et surtout en
commencer les préparatifs. Mais, comme il le disait, ce
qui serait fait ne serait plus à faire. Et puis, cela
distrairait Hulda de s’occuper des mille détails que
comporte une cérémonie de ce genre. Il importait de ne
pas laisser à ses pressentiments, que rien ne justifiait
d’ailleurs, le temps de prendre le dessus.
Et d’abord il fallait songer à la fille d’honneur. Mais
qu’on ne s’inquiète pas ! Le choix était déjà fait. C’était
une aimable demoiselle de Bamble, l’intime amie de
Hulda. Son père, le fermier Helmboë, dirigeait un des
gaards les plus importants de la province. Ce brave
homme n’était pas sans une certaine fortune. Depuis
longtemps déjà, il avait apprécié le caractère généreux
de Joël, et, il faut le dire, sa fille Siegfrid ne l’appréciait
pas moins à sa manière. Il était donc probable que, dans
un temps prochain, après que Siegfrid aurait servi de
fille d’honneur à Hulda, Hulda lui en servirait à son
tour. Cela se fait en Norvège. Le plus souvent, même,
ces agréables fonctions sont réservées aux femmes
mariées. C’était donc un peu par dérogation, au profit
de Joël, que Siegfrid Helmboë devait assister en cette
qualité Hulda Hansen.
Grosse question, pour la fiancée comme pour la fille
d’honneur, cette toilette qu’elles mettront le jour de la
cérémonie.
Siegfrid, jolie blonde de dix-huit ans, avait la ferme
intention d’y paraître tout à son avantage. Prévenue par
un petit mot de son amie Hulda – Joël avait tenu à le lui
remettre en main propre – elle s’occupa, sans perdre un
instant, de ce travail qui n’est pas sans donner quelque
souci.
Il s’agissait, en effet, d’un certain corsage dont la
broderie, à dessins réguliers, devait être combinée de
manière à renfermer la taille de Siegfrid comme dans
un émail cloisonné. Puis, on parlait aussi d’une jupe
recouvrant une série de jupons, dont le nombre serait en
rapport avec la fortune de Siegfrid, mais sans rien lui
faire perdre des grâces de sa personne. Quant aux
bijoux, quelle affaire que de choisir la plaque centrale
du collier à filigrane d’argent mêlé de perles, les
broches du corsage en argent doré ou en cuivre, les
pendeloques en forme de cœur avec disques mobiles,
les doubles boutons qui servent à agrafer le col de la
chemise, la ceinture de laine ou de soie rouge, d’où
partent quatre rangées de chaînettes, les bagues avec
petits glands qui s’entrechoquent harmonieusement, les
boucles d’oreilles et les bracelets en argent ajouré, enfin
toute cette joaillerie campagnarde, dans laquelle, à vrai
dire, l’or n’est qu’en mince feuille, l’argent en étamage,
l’orfèvrerie en estampage, dont les perles sont du verre
soufflé et les diamants du cristal ! Mais encore
convenait-il que l’œil fût satisfait de l’ensemble. Et, s’il
le fallait, Siegfrid n’hésiterait pas à aller visiter les
riches magasins de M. Benett, de Christiania, pour y
faire ses emplettes. Son père ne s’y opposerait point.
Loin de là ! L’excellent homme laissait volontiers faire
sa fille. Siegfrid, d’ailleurs, était assez raisonnable pour
ne pas mettre à sec la bourse paternelle. Enfin, ce qui
importait par-dessus tout, c’était que, ce jour-là, Joël la
trouvât tout à son avantage.
Quant à Hulda, c’était non moins grave. Mais les
modes sont impitoyables et donnent bien du mal aux
fiancées dans le choix de leur toilette de mariage.
Hulda allait enfin abandonner les longues nattes
enrubannées qui s’échappaient de son bonnet de jeune
fille, et la haute ceinture à fermoir, retenant son tablier
sur sa jupe écarlate. Elle ne porterait plus les fichus de
fiançailles que Ole lui avait donnés en partant, ni le
cordon auquel pendent ces petits sacs en cuir brodé où
sont renfermés la cuiller d’argent à manche court, le
couteau, la fourchette, l’étui à aiguilles – autant d’objets
dont une femme doit faire un constant emploi dans le
ménage.
Non ! Au jour prochain des noces, la chevelure de
Hulda flotterait librement sur ses épaules, et elle était si
abondante qu’il ne serait pas nécessaire d’y mêler ces
postiches de lin dont abusent les jeunes Norvégiennes
moins favorisées de la nature. En somme, pour son
vêtement comme pour ses bijoux, Hulda n’aurait qu’à
puiser dans le coffre de sa mère. En effet, ces éléments
de toilette se transmettent de mariage en mariage à
toutes les générations de la même famille. Ainsi voit-on
réapparaître le pourpoint brodé d’or, la ceinture de
velours, la jupe de soie unie ou bariolée, les bas de
wadmel, la chaîne d’or du cou et la couronne – cette
fameuse couronne scandinave, conservée dans le mieux
fermé des bahuts, magnifique cartonnage doré qui se
relève en bosses, tout constellé d’étoiles ou tout
enguirlandé de feuillage, enfin, l’équivalent de la
couronne de fleurs d’oranger en d’autres pays de
l’Europe. Ce qui est certain, c’est que ce nimbe
rayonnant avec ses filigranes délicats, ses pendeloques
sonores, ses verroteries de couleur, devait encadrer
d’une façon charmante le joli visage de Hulda. La
« fiancée couronnée », comme on dit, ferait honneur à
son époux. Lui, serait digne d’elle dans son flambant
costume de mariage – jaquette courte à boutons
d’argent très rapprochés, chemise empesée à corolle
droite, gilet à liséré soutaché de soie, culotte étroite,
rattachée au genou avec des bouquets de floches
laineuses, feutre mou, bottes jaunâtres, et, à la ceinture,
dans sa gaine de cuir, le couteau scandinave, le
« dolknif », dont est toujours muni le vrai Norvégien.
Ainsi donc, de part et d’autre, il y aurait de quoi
s’occuper sérieusement. Ce ne serait pas trop de
quelques semaines, si l’on voulait que tout fût fini avant
l’arrivée de Ole Kamp. Après tout, si Ole était de retour
un peu plus tôt qu’il ne l’avait dit, et si Hulda n’était
pas prête, Hulda ne s’en plaindrait pas, Ole non plus.
C’est à ces diverses occupations que se passèrent les
dernières semaines d’avril et les premières de mai. De
son côté, Joël était allé faire lui-même ses invitations,
profitant de ce que son métier de guide lui laissait alors
quelques loisirs. On remarqua même qu’il devait avoir
nombre d’amis à Bamble, car il y alla souvent. S’il ne
s’était pas rendu à Bergen, afin d’inviter MM. Help
frères, du moins leur avait-il écrit. Et, comme il le
pensait, ces honnêtes armateurs, avaient accepté, non
sans empressement, l’invitation d’assister au mariage
de Ole Kamp, le jeune maître du Viken.
Cependant, le 15 mai était arrivé. D’un jour à
l’autre, on pouvait donc s’attendre à voir Ole descendre
de sa kariol, ouvrir la porte, s’écrier de sa voix joyeuse :
– C’est moi !... Me voilà !
Il ne fallait plus qu’un peu de patience. D’ailleurs,
tout était prêt. Siegfrid, de son côté, n’avait besoin que
d’un signe pour apparaître dans tous ses atours.
Le 16, le 17, rien encore, et pas de nouvelle lettre
que les courriers eussent apportée de Terre-Neuve.
– Il ne faut pas s’en étonner, petite sœur, répétait
souvent Joël. Un navire à voiles peut avoir des retards.
La traversée est longue de Saint-Pierre-Miquelon à
Bergen. Ah ! que n’est-ce un bateau à vapeur, ce Viken,
et que n’en suis-je la machine ! Comme je le pousserais
contre vents et marée, quand je devrais éclater en
arrivant au port !
Il disait tout cela parce qu’il voyait bien l’inquiétude
de Hulda grandir de jour en jour.
Précisément, il y avait alors grand mauvais temps au
Telemark. De rudes vents balayaient les hauts fields, et
ces vents, qui soufflaient de l’ouest, venaient
d’Amérique.
– Ils devraient pourtant favoriser la marche du
Viken ! répétait souvent la jeune fille.
– Sans doute, répondait Joël, mais s’ils sont trop
forts, ils peuvent le gêner aussi et l’obliger à tenir tête à
l’ouragan. On ne fait pas ce qu’on veut sur mer !
– Ainsi, tu n’es pas inquiet, Joël ?
– Non, Hulda, non ! Cela est très fâcheux, mais rien
de plus naturel que ces retards ! Non ! Je ne suis pas
inquiet, et il n’y a vraiment pas lieu de l’être !
Le 19, il arriva à l’auberge un voyageur qui eut
besoin d’un guide. Il s’agissait de le conduire jusque sur
la limite du Hardanger en passant par les montagnes.
Bien que très contrarié de laisser Hulda à elle-même,
son frère ne pouvait refuser ses services. Ce serait une
absence de quarante-huit heures au plus, et Joël
comptait bien trouver Ole à son retour. La vérité est que
le brave garçon commençait à être très tourmenté. Il
partit donc dans la matinée, le cœur gros, il faut bien le
dire.
Le lendemain, précisément, vers une heure après
midi, on frappait à la porte de l’auberge.
– Serait-ce Ole ! s’écria Hulda.
Elle alla ouvrir.
Sur le seuil se tenait un homme en manteau de
voyage, juché sur le siège de sa kariol, et dont le visage
lui était inconnu.
VI
– C’est ici l’auberge de dame Hansen ?
– Oui, monsieur, répondit Hulda.
– Dame Hansen est-elle là ?
– Non, mais elle va rentrer.
– Bientôt ?
– À l’instant, et si vous avez à lui parler...
– Du tout. Je n’ai rien à lui dire.
– Voulez-vous une chambre ?
– Oui, la plus belle de la maison !
– Faut-il vous préparer à dîner ?
– Le plus vite possible, et veillez à ce qu’on me
serve tout ce qu’il y a de meilleur !
Tels furent les propos qui s’échangèrent entre Hulda
et le voyageur, avant même que celui-ci fût descendu de
la kariol dont il s’était servi pour venir jusqu’au cœur
du Telemark, à travers les forêts, les lacs et les vallées
de la Norvège centrale.
On connaît la kariol, cet engin de locomotion
qu’affectionnent particulièrement les Scandinaves.
Deux longs brancards entre lesquels se meut un cheval
carré d’encolure, à robe jaunâtre et raie mulassière,
dirigé par un simple mors de corde, passé non à sa
bouche, mais à son nez – deux grandes roues maigres,
dont l’essieu, sans ressorts, supporte une petite caisse
coloriée, à peine assez large pour une personne – pas de
capote, pas de garde-crotte, pas de marchepied –
derrière la caisse, une planchette sur laquelle se juche le
skydskarl. Le tout ressemble à quelque énorme
araignée, dont la double toile serait formée par les deux
roues de l’appareil. Et c’est avec cette machine
rudimentaire que l’on peut faire des relais de quinze à
vingt kilomètres sans trop de fatigue.
Sur un signe du voyageur, le jeune garçon vint tenir
le cheval. Alors ce personnage se releva, se secoua, mit
pied à terre, non sans quelques efforts qui se
traduisirent par des maugréements d’assez mauvaise
humeur.
– On peut remiser ma kariol ? demanda-t-il d’un ton
rude, en s’arrêtant sur le seuil de la porte..
– Oui, monsieur, répondit Hulda.
– Et donner à manger à mon cheval ?
– Je vais le faire mettre à l’écurie.
– Qu’on en ait soin !
– Cela sera fait. Puis-je vous demander si vous
comptez rester quelques jours à Dal ?
– Je n’en sais rien.
La kariol et le cheval furent conduits à un petit
hangar, bâti dans l’enclos même, sous l’abri des
premiers arbres, au pied de la montagne. C’était la seule
écurie-remise qu’il y eût à l’auberge, mais elle suffisait
au service de ses hôtes.
Un instant après, le voyageur était installé dans la
meilleure chambre, comme il l’avait demandé. Là,
après s’être débarrassé de sa houppelande, il se
chauffait devant un bon feu de bois sec qu’il avait fait
allumer. Pendant ce temps, afin de satisfaire son
humeur peu accommodante, Hulda recommandait à la
piga de préparer le meilleur dîner possible – une forte
fille des environs, cette piga, qui, pendant la saison
d’été, aidait à la cuisine et aux gros ouvrages de
l’auberge.
Un homme encore solide, ce nouvel arrivé, bien
qu’il eût déjà dépassé la soixantaine. Maigre, un peu
courbé, de moyenne taille, une tête osseuse, une face
glabre, un nez pointu, des yeux petits avec un regard
perçant derrière de grosses lunettes, un front le plus
souvent plissé, des lèvres trop minces pour qu’il pût
jamais s’en échapper de bonnes paroles, de longues
mains crochues – c’était un type de prêteur sur gages ou
d’usurier. Hulda eut le pressentiment que ce voyageur
ne devait rien apporter d’heureux dans la maison de
dame Hansen.
Qu’il fût Norvégien, rien de plus sûr ; mais du type
scandinave il avait surtout pris les côtés vulgaires. Son
costume de voyage comprenait un chapeau de forme
basse à larges bords, un vêtement en drap blanchâtre,
veste croisée sur la poitrine, culotte rattachée au genou
par l’ardillon d’une courroie de cuir, et, sur le tout, une
sorte de pelisse brune, doublée intérieurement de peau
de mouton – ce que motivaient les soirées et les nuits
très froides encore à la surface des plateaux et dans les
vallées du Telemark.
Quant au nom de ce personnage, Hulda ne l’avait
pas demandé. Mais elle ne pouvait tarder à l’apprendre,
puisqu’il fallait qu’il l’inscrivît sur le livre de l’auberge.
En ce moment, dame Hansen rentra. Sa fille lui
annonça l’arrivée d’un voyageur qui avait demandé le
meilleur dîner et la meilleure chambre. Quant à savoir
s’il prolongerait son séjour à Dal, elle l’ignorait ; il ne
s’était point prononcé à cet égard.
– Et il n’a pas dit son nom ? demanda dame Hansen.
– Non, ma mère.
– Ni d’où il venait ?
– Non.
– C’est quelque touriste, sans doute. Il est fâcheux
que Joël ne soit pas de retour pour se mettre à sa
disposition. Comment ferons-nous s’il demande un
guide ?
– Je ne crois pas que ce soit un touriste, répondit
Hulda. C’est un homme déjà âgé...
– Si ce n’est point un touriste, que vient-il faire à
Dal ? dit dame Hansen, peut-être plus à elle-même qu’à
sa fille, et d’un ton qui dénotait une certaine inquiétude.
À cette question, Hulda ne pouvait répondre,
puisque le voyageur n’avait rien fait connaître de ses
projets.
Une heure après son arrivée, cet homme entra dans
la grande salle qui était contiguë à sa chambre. À la vue
de dame Hansen, il s’arrêta un instant sur le seuil.
Évidemment, il était aussi inconnu à son hôtesse que
son hôtesse l’était à lui-même. Aussi s’avança-t-il vers
elle, et, après l’avoir regardée par-dessus ses lunettes :
– Dame Hansen, je pense ? dit-il, sans que le
chapeau qu’il avait sur la tête eût même été touché de la
main.
– Oui, monsieur, répondit dame Hansen.
Et, en présence de cet homme, elle éprouva, comme
sa fille, un trouble dont celui-ci dut s’apercevoir.
– Ainsi, c’est bien vous dame Hansen, de Dal ?
– Sans doute, monsieur. Avez-vous donc quelque
chose de particulier à me dire ?
– Aucunement. Je voulais seulement faire votre
connaissance. Ne suis-je pas votre hôte ? Et maintenant,
veillez à ce qu’on me serve à dîner le plus tôt possible.
– Votre dîner est prêt, répondit Hulda. Si vous
voulez passer dans la salle à manger...
– Je le veux !
Cela dit, le voyageur se dirigea vers la porte que lui
montrait la jeune fille. Un instant après, il était assis
près de la fenêtre devant une petite table proprement
servie.
Le dîner était assurément bon. Aucun touriste –
même des plus difficiles – n’y eût trouvé à reprendre.
Cependant, ce personnage peu endurant n’épargna pas
les signes et les paroles de mécontentement – les signes
surtout, car il ne paraissait pas être loquace. On pouvait
se demander, vraiment, si c’était à son mauvais
estomac, ou à son mauvais caractère qu’il devait d’être
si exigeant. Le potage aux cerises et aux groseilles ne
lui convint qu’à demi, bien qu’il fût excellent. Il ne
toucha que des lèvres au saumon et au hareng mariné.
Le jambon cru, un demi-poulet fort appétissant,
quelques légumes bien accommodés, ne parurent point
lui plaire. Il n’y eut pas jusqu’à sa bouteille de Saint-
Julien et à sa demi-bouteille de champagne dont il ne se
montrât mécontent, bien qu’elles vinssent
authentiquement des bonnes caves de France.
Il s’ensuit donc que, son repas terminé, le voyageur
n’eut pas un seul tack for mad pour son hôtesse.
Après le dîner, ce mal embouché alluma sa pipe,
sortit de la salle et vint se promener sur les bords du
Maan.
Une fois arrivé sur la rive, il se retourna. Ses regards
ne quittaient plus l’auberge. Il semblait qu’il l’étudiât
sous toutes ses faces, plan, coupe, élévation, comme s’il
eût voulu en estimer la valeur. Il en compta les portes et
les fenêtres. Alors, s’étant approché des poutres
horizontalement disposées à la base de la maison, il y
fit deux ou trois entailles avec la pointe de son dolknif,
comme s’il eût cherché à reconnaître la qualité du bois
et son état de conservation. Voulait-il donc se rendre
compte de ce que valait l’auberge de dame Hansen ?
Prétendait-il s’en rendre acquéreur, bien qu’elle ne fût
point à vendre ? C’était au moins fort étrange. Puis,
après la maison, ce fut le petit clos dont il dénombra les
arbres et les arbustes. Enfin, il en mesura deux des côtés
d’un pas métrique, et le mouvement de son crayon sur
une page de son carnet indiqua qu’il les multipliait l’un
par l’autre.
Et, à chaque instant, c’étaient des hochements de
tête, des froncements de sourcil, des hums ! peu
approbateurs.
Pendant ces allées et venues, dame Hansen et sa fille
l’observaient à travers la fenêtre de la salle. À quel
bizarre personnage avaient-elles donc affaire ? Quel
était le but du voyage de ce maniaque ? En vérité, il
était regrettable que tout cela se passât en l’absence de
Joël, puisque ce voyageur allait rester toute la nuit dans
l’auberge.
– Si c’était un fou ? dit Hulda.
– Un fou ?... Non ! répondit dame Hansen. Mais
c’est au moins un homme singulier.
– Il est toujours fâcheux de ne pas savoir qui on
reçoit dans sa maison, dit la jeune fille.
– Hulda, répondit dame Hansen, avant que ce
voyageur soit rentré, aie soin de porter dans sa chambre
le livre de l’auberge.
– Oui, ma mère.
– Peut-être se décidera-t-il à y mettre son nom !
Vers huit heures, la nuit étant déjà sombre, une
petite pluie fine commença à tomber, remplissant la
vallée d’un nuage de brumaille qui mouillait jusqu’à
mi-montagne. Le temps était peu propice à la
promenade. Aussi, le nouvel hôte de dame Hansen,
après avoir remonté le sentier jusqu’à la scierie, revint-
il à l’auberge où il demanda un petit verre de brandevin.
Sans dire un mot de plus, sans souhaiter le bonsoir à
personne, après avoir pris le chandelier de bois dont la
bougie était allumée, il rentra dans sa chambre, il en
verrouilla la porte, et on ne l’entendit plus de toute la
nuit.
Le skydskarl, lui, s’était tout simplement réfugié
dans le hangar. Là, entre les brancards de la kariol, il
dormait déjà, en compagnie du cheval jaune, sans
s’inquiéter de la bourrasque.
Le lendemain, dame Hansen et sa fille se levèrent
dès l’aube. Aucun bruit ne venait de la chambre du
voyageur, qui reposait encore. Un peu après neuf
heures, il entra dans la grande salle, l’air plus bourru
que la veille, se plaignant du lit qui était dur, du tapage
de la maison qui l’avait éveillé – ne saluant personne,
d’ailleurs. Puis, il ouvrit la porte et vint regarder le ciel.
Médiocre apparence de temps. Un vent vif balayait
les cimes du Gousta perdues dans les vapeurs, et
s’engouffrait à travers la vallée en soufflant de violentes
rafales.
Le voyageur ne se hasarda donc point à sortir. Mais
il ne perdit pas son temps. Tout en fumant sa pipe, il se
promena dans l’auberge, il chercha à en reconnaître la
disposition intérieure, il en visita les diverses chambres,
il examina le mobilier, il ouvrit les placards et les
armoires, sans plus de gêne que s’il eût été chez lui. On
eût dit d’un commissaire-priseur procédant à quelque
récolement judiciaire.
Décidément, si l’homme était singulier, ses procédés
étaient de plus en plus suspects.
Cela fait, il vint prendre place dans le grand fauteuil
de la salle, et d’une voix brève et rude, il adressa
plusieurs questions à dame Hansen. Depuis combien de
temps l’auberge était-elle bâtie ? Était-ce son mari
Harald qui l’avait fait construire ou la tenait-il
d’héritage ? Avait-elle déjà nécessité quelques
réparations ? Quelle était la contenance de l’enclos et
du soeter qui en dépendaient ? Était-elle bien
achalandée et d’un bon rapport ? Combien y venait-il,
en moyenne, de touristes pendant la belle saison ? Y
passaient-ils un ou plusieurs jours ? etc.
Évidemment, le voyageur n’avait pas pris
connaissance du livre qui avait été déposé dans sa
chambre, car cela l’eût renseigné, au moins sur cette
dernière question.
En effet, le livre était encore à la place où Hulda
l’avait mis la veille, et le nom du voyageur ne s’y
trouvait pas.
– Monsieur, dit alors dame Hansen, je ne comprends
pas trop comment et pourquoi ces choses peuvent vous
intéresser. Mais, si vous désirez savoir ce qui en est de
nos affaires, rien de plus facile. Vous n’avez qu’à
consulter le livre de l’auberge. Je vous prierai même
d’y inscrire votre nom, selon l’habitude...
– Mon nom ?... Certes, j’y mettrai mon nom, dame
Hansen !... Je le mettrai au moment où je prendrai
congé de vous !
– Faut-il vous garder votre chambre ?
– C’est inutile, répondit le voyageur en se levant. Je
vais partir après déjeuner, afin d’être de retour à
Drammen demain soir.
– À Drammen ?... dit vivement dame Hansen.
– Oui ! Ainsi, faites-moi servir à l’instant.
– Vous demeurez à Drammen ?
– Oui ! Qu’y a-t-il d’étonnant, s’il vous plaît, à ce
que je demeure à Drammen ?
Ainsi donc, après avoir passé à peine une journée à
Dal ou plutôt dans l’auberge, ce voyageur s’en
retournait sans avoir rien vu du pays ! Il ne poussait pas
plus loin dans le bailliage ! Du Gousta, du Rjukanfos,
des merveilles de la vallée du Vestfjorddal, il ne se
souciait en aucune façon ! Ce n’était pas pour son
plaisir, c’était pour ses affaires qu’il avait quitté
Drammen, où il demeurait, et il semblait qu’il n’avait
eu d’autre motif que de visiter en détail la maison de
dame Hansen.
Hulda vit bien que sa mère était profondément
troublée. Dame Hansen était allée se placer dans le
grand fauteuil, et, repoussant son rouet, elle resta
immobile, sans prononcer une parole.
Cependant le voyageur venait de passer dans la salle
à manger et s’était mis à table.
Du déjeuner, aussi soigné que l’avait été le dîner de
la veille, il ne parut pas plus satisfait. Et, pourtant, il
mangea bien et but de même, sans se presser. Son
attention semblait se porter plus spécialement sur la
valeur de l’argenterie – luxe auquel tiennent les
campagnards de la Norvège – quelques cuillers et
fourchettes qui se transmettent de père en fils et que
l’on garde précieusement avec les bijoux de famille.
Pendant ce temps, le skydskarl faisait ses préparatifs
de départ dans la remise. À onze heures, le cheval et la
kariol attendaient devant la porte de l’auberge.
Le temps était toujours peu engageant, le ciel gris et
venteux. Parfois la pluie cinglait le vitrail des fenêtres
comme une mitraille. Mais le voyageur, sous sa grosse
capote doublée de peau, n’était pas homme à s’inquiéter
des rafales.
Le déjeuner terminé, il avala un dernier verre de
brandevin, il alluma sa pipe, passa sa houppelande,
rentra dans la grande salle, et demanda sa note.
– Je vais la préparer, répondit Hulda, qui alla
s’asseoir devant un petit bureau.
– Faites vite ! dit le voyageur. En attendant, ajouta-t-
il, donnez-moi le livre pour que j’inscrive mon nom.
Dame Hansen se leva, alla chercher le livre et vint le
poser sur la grande table.
Le voyageur prit une plume, regarda une dernière
fois dame Hansen par-dessus ses lunettes. Et alors,
d’une grosse écriture, il écrivit son nom sur le livre,
qu’il referma.
En ce moment, Hulda lui apporta la note. Il la prit, il
en examina les articles, en grommelant ; il en refit
l’addition, sans doute.
– Hum ! fit-il. Voilà qui est cher ! Sept marks et
demi pour une nuit et deux repas ?
– Il y a le skydskarl et le cheval, fit observer Hulda.
– N’importe ! Je trouve cela cher ! En vérité, je ne
m’étonne pas si on fait de bonnes affaires dans la
maison !
– Vous ne devez rien, monsieur ! dit alors dame
Hansen d’une voix si troublée qu’on l’entendit à peine.
Elle venait d’ouvrir le livre, elle y avait lu le nom
inscrit, et elle répéta, en reprenant la note, qu’elle
déchira :
– Vous ne devez rien !
– C’est mon avis ! répondit le voyageur.
Et, sans donner plus de bonsoir en sortant qu’il
n’avait donné de bonjour en arrivant, il monta dans sa
kariol, pendant que le gamin sautait derrière lui sur la
planchette. Quelques instants après, il avait disparu au
tournant de la route.
Lorsque Hulda eut ouvert le livre, elle n’y trouva
que ce nom :
« Sandgoïst, de Drammen. »
VII
C’était dans l’après-midi, le lendemain, que Joël
devait rentrer à Dal, après avoir laissé sur la route qui
conduit au Hardanger le touriste auquel il servait de
guide.
Hulda, sachant que son frère allait revenir en suivant
les plateaux du Gousta, par la rive gauche du Maan,
était venue l’attendre au passage de l’impétueuse
rivière. Elle s’assit près du petit appontement qui sert
d’embarcadère au bac. Là, elle se perdit dans ses
réflexions. Aux vives inquiétudes que lui causait le
retard du Viken se joignait maintenant une anxiété très
grande. Cette anxiété avait pour cause la visite de ce
Sandgoïst et l’attitude de dame Hansen devant lui.
Pourquoi, dès qu’elle avait appris son nom, avait-elle
déchiré la note, refusé de recevoir ce qui lui était dû ? Il
y avait là quelque secret – grave sans doute.
Hulda fut enfin tirée de ses réflexions par l’arrivée
de Joël. Elle l’aperçut qui dévalait les premières assises
de la montagne. Tantôt il apparaissait au milieu des
étroites clairières, entre les arbres abattus ou brûlés par
places. Tantôt il disparaissait sous l’épaisse ramure des
pins, des bouleaux et des hêtres dont ces croupes sont
hérissées. Enfin, il atteignit la rive opposée et se jeta
dans le petit bac. En quelques coups d’aviron, il eut
franchi les violents remous du cours d’eau. Puis, sautant
sur la berge, il fut près de sa sœur.
– Ole est-il de retour ? demanda-t-il.
C’est à Ole qu’il pensa tout d’abord. Mais sa
demande fut laissée sans réponse.
– Pas de lettre de lui ?
– Pas une !
Et Hulda s’abandonna à ses larmes.
– Non, s’écria Joël, ne pleure pas, chère sœur, ne
pleure pas !... Tu me fais trop de mal !... Je ne peux pas
te voir pleurer !... Voyons ! Tu dis : pas de lettre !...
Évidemment, cela commence à devenir inquiétant !
Mais il n’y a pas encore lieu de se désespérer ! Tiens, si
tu veux, je vais aller à Bergen. Je m’informerai... Je
verrai messieurs Help frères. Peut-être ont-ils des
nouvelles de Terre-Neuve. Pourquoi le Viken n’aurait-il
pas relâché en quelque port pour cause d’avaries ou par
la nécessité de fuir devant le mauvais temps ? Il est
certain que le vent souffle en bourrasque depuis plus
d’une semaine. Quelquefois on a vu des navires du New
Found Land se réfugier en Islande ou aux Feroë. C’est
même arrivé à Ole, il y a deux ans, quand il était à bord
du Strenna. Et on n’a pas tous les jours des courriers
pour écrire ! Je te dis cela comme je le pense, petite
sœur. Calme-toi !... Si tu me fais pleurer, qu’est-ce que
nous deviendrons ?
– C’est plus fort que moi, frère !
– Hulda !... Hulda !... Ne perds pas courage !... Je
t’assure que, moi, je ne suis pas désespéré !
– Dois-je te croire, Joël ?
– Oui, tu le dois ! Mais, pour te rassurer, veux-tu
que je parte pour Bergen, demain matin... ce soir ?...
– Je ne veux pas que tu me quittes !... Non !... Je ne
le veux pas ! répondit Hulda, en s’attachant à son frère
comme si elle n’avait plus que lui au monde.
Tous deux reprirent alors le chemin de l’auberge.
Mais il s’était mis à pleuvoir, et même la rafale devint
si violente qu’ils durent se réfugier dans la hutte du
passeur, à quelques centaines de pas en arrière des rives
du Maan.
Là, il fallait attendre qu’il se fît quelque accalmie. Et
alors Joël éprouva le besoin de parler, de parler quand
même. Le silence lui semblait plus désespérant que ce
qu’il pourrait dire, quand même ce ne seraient pas des
paroles d’espoir.
– Et notre mère ? dit-il.
– Toujours de plus en plus triste ! répondit Hulda.
– Il n’est venu personne en mon absence ?
– Si, un voyageur, qui est reparti.
– Ainsi, il n’y a en ce moment aucun touriste à
l’auberge, et on n’a pas fait demander de guide ?
– Non, Joël.
– Tant mieux, car je préfère ne pas te quitter.
D’ailleurs, si le mauvais temps continue, je crains bien
que, cette année, les touristes renoncent à courir le
Telemark !
– Nous ne sommes encore qu’en avril, frère !
– Sans doute, mais j’ai le pressentiment que la
saison ne sera pas bonne pour nous ! Enfin, nous
verrons ! Mais dis-moi, c’est hier que ce voyageur a
quitté Dal ?
– Oui, dans la matinée.
– Et qui était-ce ?
– Un homme venu de Drammen, où il demeure,
paraît-il, et qui se nomme Sandgoïst.
– Sandgoïst ?
– Le connaîtrais-tu ?
– Non, répondit Joël.
Hulda s’était déjà demandé si elle raconterait à son
frère tout ce qui s’était passé à l’auberge en son
absence. Lorsque Joël apprendrait avec quel sans-gêne
cet homme s’était conduit, comment il semblait avoir
calculé la valeur de la maison et du mobilier, quelle
attitude dame Hansen avait cru devoir prendre vis-à-vis
de lui, qu’imaginerait-il ? Ne penserait-il pas que leur
mère devait avoir de bien graves raisons pour agir
comme elle l’avait fait ? Or, quelles étaient ces
raisons ? Que pouvait-il y avoir de commun entre elle et
ce Sandgoïst ? Il y avait certainement là un secret
menaçant pour la famille ! Joël voudrait le connaître, il
interrogerait sa mère, il la presserait de questions...
Dame Hansen, si peu communicative, si réfractaire à
toute effusion, voudrait garder le silence comme elle
l’avait fait jusqu’alors. La situation entre elle et ses
enfants, si affligeante déjà, deviendrait plus pénible
encore.
Mais la jeune fille aurait-elle pu rien taire à Joël ?
Un secret pour lui ! N’eût-ce pas été comme une paille
dans l’amitié de fer qui les unissait l’un à l’autre ?
Non ! Il ne fallait pas que cette amitié pût jamais être
brisée ! Hulda résolut donc de tout dire.
– Tu n’as jamais entendu parler de ce Sandgoïst,
quand tu allais à Drammen ? reprit-elle.
– Jamais.
– Eh bien, sache donc, Joël, que notre mère le
connaissait déjà, au moins de nom !
– Elle connaissait Sandgoïst ?
– Oui, frère.
– Mais, ce nom, je ne le lui ai jamais entendu
prononcer !
– Elle le connaissait, cependant, bien qu’elle n’eût
jamais vu cet homme avant sa visite d’avant-hier !
Et Hulda raconta tous les incidents qui avaient
marqué le séjour du voyageur dans l’auberge, sans
omettre l’acte singulier de dame Hansen au moment du
départ de Sandgoïst. Elle se hâta d’ajouter :
– Je pense, mon Joël, qu’il vaut mieux ne rien
demander à notre mère. Tu la connais ! Ce serait la
rendre plus malheureuse encore. L’avenir nous
apprendra, sans doute, ce qui se cache dans son passé.
Fasse le Ciel que Ole nous soit rendu, et, s’il y a
quelque affliction qui menace la famille, nous serons
trois, du moins, à la partager !
Joël avait écouté sa sœur avec une profonde
attention. Oui ! Entre dame Hansen et ce Sandgoïst, il y
avait de graves raisons qui mettaient l’une à la merci de
l’autre ! Pouvait-on douter que cet homme fût venu
pour inventorier l’auberge de Dal ? Évidemment non !
Et cette note déchirée au moment où il allait partir – ce
qui lui avait paru tout naturel – qu’est-ce que cela
pouvait signifier ?
– Tu as raison, Hulda, dit Joël, je ne parlerai de rien
à notre mère. Peut-être regrettera-t-elle de ne pas s’être
confiée à nous. Pourvu qu’il ne soit pas trop tard ! Elle
doit bien souffrir, la pauvre femme ! Elle s’est butée !
Elle ne comprend pas que le cœur de ses enfants est fait
pour qu’elle y verse ses peines !
– Elle le comprendra un jour, Joël.
– Oui ! Aussi, attendons ! Mais, d’ici là, il ne me
sera pas défendu de chercher à savoir ce qu’est cet
individu. Peut-être monsieur Helmboë le connaît-il ? Je
le lui demanderai la première fois que j’irai à Bamble,
et, s’il le faut, je pousserai jusqu’à Drammen. Là, il ne
doit pas être difficile d’apprendre au moins ce que fait
cet homme, à quel genre d’affaires il se livre, ce qu’on
en pense...
– Rien de bon, j’en suis sûre, répondit Hulda. Sa
figure est mauvaise, son regard méchant. Je serais bien
surprise s’il y avait une âme généreuse sous cette
grossière enveloppe !
– Allons, reprit Joël, ne jugeons point les gens sur
l’apparence ! Je parie que tu lui trouverais une agréable
mine, à ce Sandgoïst, si tu le regardais, étant au bras de
Ole...
– Mon pauvre Ole ! murmura la jeune fille.
– Il reviendra, il revient, il est en route ! s’écria Joël.
Aie confiance, Hulda ! Ole n’est plus loin maintenant,
et nous le gronderons au retour pour s’être fait
attendre !
La pluie avait cessé. Tous deux sortirent de la hutte
et remontèrent le sentier afin de regagner l’auberge.
– À propos, dit alors Joël, je repars demain.
– Tu repars ?...
– Oui, dès le matin.
– Déjà, frère ?
– Il le faut, Hulda. En quittant le Hardanger, j’ai été
prévenu par un de mes camarades qu’un voyageur
venait du nord par les hauts plateaux du Rjukanfos où il
doit arriver demain.
– Quel est ce voyageur ?
– Ma foi, je ne sais même plus son nom. Mais il est
nécessaire que je sois là pour le ramener à Dal.
– Pars donc, puisque tu ne peux t’en dispenser !
répondit Hulda avec un gros soupir.
– Demain, au lever du jour, je me mettrai en route.
Cela te chagrine, Hulda ?
– Oui, frère ! Je suis bien plus inquiète quand tu me
laisses... même pour quelques heures !
– Eh bien, cette fois, sache que je ne pars pas seul !
– Et qui donc t’accompagne ?
– Toi, petite sœur, toi ! Il faut te distraire, et je
t’emmène !
– Ah ! merci, mon Joël !
VIII
Le lendemain, tous deux quittèrent l’auberge dès
l’aube. Une quinzaine de kilomètres de Dal aux
célèbres chutes, autant pour en revenir, ce n’eût été
qu’une promenade pour Joël, mais il fallait ménager les
forces de Hulda. Joël s’était donc assuré de la kariol du
contremaître Lengling, et, comme toutes les kariols,
celle-ci n’avait qu’une place. Il est vrai, ce brave
homme était si gros qu’il avait fallu fabriquer une
caisse à sa convenance. Or, c’était suffisant pour que
Hulda et Joël pussent y tenir l’un près de l’autre. Donc,
si le voyageur annoncé se trouvait au Rjukanfos, il
prendrait la place de Joël, et celui-ci reviendrait à pied
ou monterait sur la planchette derrière la caisse.
Route charmante, de Dal aux chutes, quoique
prodigue de cahots. Incontestablement, c’est plutôt un
sentier qu’une route. Des poutres à peine équarries,
jetées sur les rios tributaires du Maan, le traversent en
formant des ponceaux à quelques centaines de pas les
uns des autres. Mais le cheval norvégien est habitué à
les franchir d’un pied sûr, et, si la kariol n’a point de
ressorts, ses longs brancards, un peu élastiques,
atténuent, dans une certaine mesure, les heurts du sol.
Le temps était beau. Joël et Hulda allaient d’un bon
pas le long des verdoyantes prairies, baignées à leur
lisière de gauche par les eaux claires du Maan.
Quelques milliers de bouleaux ombrageaient çà et là le
chemin gaiement ensoleillé. La buée de la nuit se
fondait en gouttelettes à la pointe des longues herbes.
Sur la droite du torrent, à deux mille mètres d’altitude,
les plaques neigeuses du Gousta jetaient dans l’espace
un intense rayonnement de lumière.
Pendant une heure, la kariol marcha assez
rapidement. La montée était insensible encore. Mais
bientôt le val se rétrécit peu à peu. De part et d’autre les
rios se changèrent en fougueux torrents. Bien que le
chemin devînt sinueux, il ne pouvait éviter toutes les
dénivellations du sol. De là, des passages vraiment
durs, dont Joël se tirait avec adresse. Près de lui,
d’ailleurs, Hulda ne craignait rien. Quand le cahot était
trop accentué, elle s’accrochait à son bras. La fraîcheur
du matin colorait sa jolie figure, bien pâle depuis
quelque temps.
Cependant, il fallut encore atteindre une altitude
plus élevée. La vallée ne donnait guère passage qu’au
cours resserré du Maan, entre deux murailles coupées à
pic. Sur les fields voisins apparaissaient une vingtaine
de maisons isolées, des ruines de soeters ou de gaards,
livrées à l’abandon, des cabanes de pâtres, perdues
entre les bouleaux et les hêtres. Bientôt il ne fut plus
possible de voir la rivière ; mais on l’entendait mugir
dans le sonore encaissement des roches. La contrée
avait pris un aspect grandiose et sauvage à la fois, en
élargissant son cadre jusqu’à la crête des montagnes.
Après deux heures de marche, une scierie se montra
sur le bord d’une chute de quinze cents pieds, utilisée
pour le mécanisme de sa double roue. Les cascades qui
ont cette hauteur ne sont point rares dans le
Vestfjorddal ; mais le volume de leurs eaux est peu
considérable. C’est en cela que l’emporte celle du
Rjukanfos.
Joël et Hulda, arrivés à la scierie, mirent pied à terre.
– Une demi-heure de marche ne te fatiguera pas
trop, petite sœur ? dit Joël.
– Non, frère, je ne suis point lasse, et même cela me
fera du bien de marcher un peu.
– Un peu... beaucoup, et toujours en montant !
– Je m’appuierai à ton bras, Joël !
Là, en effet, il avait fallu abandonner la kariol. Elle
n’aurait pu franchir les sentiers ardus, les passes
étroites, les talus semés de roches branlantes, dont les
capricieux contours, ombragés d’arbres ou dénudés,
annoncent la grande chute.
Mais, déjà, s’élevait une sorte de vapeur épaisse au
milieu d’un bleuâtre lointain. C’étaient les eaux
pulvérisées du Rjukan, et leurs volutes se déroulaient à
une assez grande hauteur.
Hulda et Joël prirent une sente, bien connue des
guides, qui s’abaisse vers l’étranglement de la vallée. Il
fallut se glisser entre les arbres et les arbustes. Quelques
instants après, tous deux étaient assis sur une roche
tapissée de mousses jaunâtres, presque en face de la
chute. On ne peut en approcher de ce côté.
Là, le frère et la sœur auraient eu quelque peine à
s’entendre, s’ils eussent parlé. Mais alors leurs pensées
étaient de celles qui peuvent se communiquer, sans que
les lèvres les formulent, par le cœur.
Le volume de la chute du Rjukan est énorme, sa
hauteur considérable, son mugissement grandiose. C’est
de neuf cents pieds que le sol manque subitement au lit
du Maan, à mi-chemin à peu près entre le lac Mjös en
amont et le lac Tinn en aval. Neuf cents pieds, c’est-à-
dire six fois la hauteur du Niagara, dont la largeur, il est
vrai, mesure trois milles de la rive américaine à la rive
canadienne.
Ici, le Rjukanfos a des aspects étranges, difficiles à
reproduire par la description. La peinture même ne les
rendrait que d’une façon insuffisante. Il est certaines
merveilles naturelles qu’il faut voir pour en comprendre
toute la beauté, entre autres cette chute, la plus célèbre
de tout le continent européen.
Et c’est précisément à quoi s’occupait alors un
touriste, assis sur la paroi de gauche du Maan. À cette
place, il pouvait observer le Rjukanfos de plus près et
de plus haut.
Ni Joël, ni sa sœur ne l’avaient encore aperçu, bien
qu’il fût visible. Ce n’était pas la distance, mais un effet
d’optique, spécial aux sites de montagnes, qui le faisait
paraître très petit, et, par conséquent, plus éloigné qu’il
ne l’était réellement.
À ce moment, ce voyageur venait de se relever et
s’aventurait très imprudemment sur la croupe rocheuse
qui s’arrondissait comme un dôme vers le lit du Maan.
Évidemment, ce que ce curieux voulait voir, c’étaient
les deux cavités du Rjukanfos, l’une à gauche, pleine du
bouillonnement des eaux, l’autre à droite, toujours
emplie d’épaisses vapeurs. Peut-être même cherchait-il
à reconnaître s’il n’existe pas une troisième cavité
inférieure à mi-hauteur de la chute. Sans doute, cela
expliquerait comment le Rjukan, après s’y être
engouffré, rebondit en rejetant, à de certains intervalles,
son trop-plein tumultueux. On dirait que les eaux sont
lancées par quelque coup de mine, qui couvre de leurs
embruns les fields environnants.
Cependant le touriste s’avançait toujours sur ce dos
d’âne, pierreux et glissant, sans une racine, sans une
touffe, sans une herbe, qui porte le nom de Passe-de-
Marie ou Maristien.
Il ignorait donc, l’imprudent, la légende qui a rendu
cette passe célèbre. Un jour, Eystein voulut rejoindre,
par ce dangereux chemin, la belle Marie du
Vestfjorddal. De l’autre côté de la passe, sa fiancée lui
tendait les bras. Tout à coup, son pied manque, il
tombe, il glisse, il ne peut se retenir sur ces roches unies
comme une glace, il disparaît dans le gouffre, et les
rapides du Maan ne rendirent jamais son cadavre.
Ce qui était arrivé à l’infortuné Eystein allait-il donc
arriver à ce téméraire engagé sur les pentes du
Rjukanfos ?
C’était à craindre. Et, en effet, il s’aperçut du péril,
mais trop tard. Soudain, le point d’appui fit défaut à son
pied, il poussa un cri, il roula d’une vingtaine de pas, et
n’eut que le temps de se raccrocher à la saillie d’une
roche, presque à la lisière de l’abîme.
Joël et Hulda ne l’avaient point encore aperçu, mais
ils venaient de l’entendre.
– Qu’est-ce donc ? dit Joël en se levant.
– Un cri ! répondit Hulda.
– Oui !... Un cri de détresse !
– De quel côté ?...
– Écoutons !
Tous deux regardaient à droite, à gauche de la
chute ; ils ne purent rien voir. Ils avaient bien entendu,
cependant, ces mots : « À moi !... À moi ! », jetés au
milieu d’une de ces accalmies régulières, qui durent
près d’une minute entre chaque bond du Rjukan.
L’appel se renouvela.
– Joël, dit Hulda, il y a quelque voyageur en péril,
qui demande secours ! Il faut aller à lui...
– Oui, sœur, et il ne peut être loin ! Mais de quel
côté ?... Où est-il ?... Je ne vois rien !
Hulda venait de remonter le talus, en arrière de la
roche sur laquelle elle était assise, s’accrochant aux
maigres touffes qui revêtent cette rive gauche du Maan.
– Joël ! cria-t-elle enfin.
– Tu vois ?...
– Là... là !
Et Hulda montrait l’imprudent, suspendu presque
au-dessus du gouffre. Si son pied, arc-bouté contre la
mince saillie, lui manquait, s’il glissait un peu plus bas,
s’il se laissait aller au vertige, il était perdu.
– Il faut le sauver ! dit Hulda.
– Oui, il le faut ! répondit Joël. Avec du sang-froid,
nous arriverons jusqu’à lui !
Joël poussa alors un long cri. Il fut entendu du
voyageur, dont la tête se retourna de son côté. Puis,
pendant quelques instants, Joël chercha à reconnaître ce
qu’il y aurait de plus prompt et de plus sûr à faire pour
le tirer de ce mauvais pas.
– Hulda, dit-il, tu n’as pas peur ?
– Non, frère !
– Tu connais bien la Maristien ?
– J’y suis déjà passée plusieurs fois !
– Eh bien, va par le haut de la croupe en te
rapprochant du voyageur d’aussi près que possible !
Ensuite, laisse-toi glisser doucement jusqu’à lui, et
prends-le par la main de manière à bien le tenir. Mais
qu’il n’essaie pas encore de se relever ! Le vertige le
saisirait, il t’entraînerait avec lui, et vous seriez perdus !
– Et toi, Joël ?
– Moi, pendant que tu iras par le haut, je ramperai
par le bas le long de l’arête, du côté du Maan. Je serai là
quand tu arriveras, et, si vous glissiez, peut-être
pourrais-je vous retenir tous deux !
Puis, d’une voix retentissante, profitant d’une
nouvelle accalmie du Rjukanfos, Joël cria :
– Ne bougez pas, monsieur !... Attendez !... Nous
allons tâcher d’aller à vous !
Hulda avait déjà disparu derrière les hautes touffes
du talus, afin de redescendre latéralement sur l’autre
croupe de la Maristien.
Joël ne tarda pas à voir la brave fille qui apparaissait
au tournant des derniers arbres.
De son côté, au péril de sa vie, il se mit à ramper
lentement le long de la portion déclive de ce dos arrondi
qui borde l’encaissement du Rjukanfos. Quel sang-froid
surprenant, quelle sûreté du pied et de la main ne
fallait-il pas pour côtoyer ce gouffre, dont les parois
s’humectaient des embruns de la cataracte !
Parallèlement à lui, mais à une centaine de pieds au-
dessus, Hulda s’avançait en obliquant, de manière à
gagner plus aisément l’endroit où le voyageur se tenait
immobile. Dans la position que celui-ci occupait, on ne
pouvait voir sa figure qui était tournée du côté de la
chute.
Joël, arrivé au-dessous de lui, s’arrêta. Après s’être
arc-bouté solidement dans une cassure de roche :
– Eh ! monsieur ! cria-t-il.
Le voyageur tourna la tête.
– Eh ! monsieur ! reprit Joël. Ne faites pas un
mouvement, pas un seul, et tenez bon !
– Soyez tranquille, je tiens bon, mon ami ! lui fut-il
répondu d’un ton qui rassura Joël. Si je ne tenais pas
bon, il y a un quart d’heure que je serais par le fond du
Rjukanfos !
– Ma sœur va descendre jusqu’à vous, reprit Joël.
Elle vous prendra par la main. Mais, avant que je sois
là, n’essayez pas de vous relever !... Ne bougez pas...
– Pas plus qu’un roc ! répliqua le voyageur.
Déjà Hulda commençait à descendre de son côté,
cherchant les points moins glissants de la croupe,
engageant son pied dans les crevasses où il trouvait un
appui solide, la tête libre, ainsi qu’il en est de ces filles
du Telemark, habituées à dévaler les rampes des fields.
Et, de même que l’avait crié Joël, elle cria aussi :
– Tenez bon, monsieur !
– Oui, je tiens... et je tiendrai, je vous l’assure, tant
que je pourrai tenir !
On le voit, les recommandations ne lui manquaient
pas. Elles venaient d’en bas et d’en haut.
– Surtout, n’ayez pas peur ! ajouta Hulda.
– Je n’ai pas peur !
– Nous vous sauverons ! cria Joël.
– J’y compte bien, car, par saint Olaf ! je ne pourrais
me sauver tout seul !
Évidemment, ce voyageur avait absolument
conservé sa présence d’esprit. Mais, après sa chute,
sans doute, bras et jambes lui avaient refusé service, et
tout ce qu’il pouvait faire, maintenant, c’était de se
retenir à la mince saillie qui le séparait du gouffre.
Cependant, Hulda descendait toujours. Quelques
instants plus tard, elle eut rejoint le voyageur. Alors,
ayant appuyé son pied contre une aspérité du roc, elle
lui prit la main.
Le voyageur essaya de se redresser un peu.
– Ne bougez pas, monsieur !... Ne bougez pas !... dit
Hulda. Vous m’entraîneriez avec vous, et je ne serais
pas assez forte pour vous retenir ! Il faut attendre
l’arrivée de mon frère ! Quand il se sera placé entre
nous et le Rjukanfos, vous essaierez de vous relever
afin de...
– Me relever, ma brave fille ! C’est plus facile à dire
qu’à faire, et je crains bien que ce soit peu aisé !
– Seriez-vous blessé, monsieur ?
– Hum ! Rien de cassé, rien de luxé, je l’espère,
mais, du moins, une belle et bonne écorchure à la
jambe !
Joël se trouvait alors à une vingtaine de pieds de la
place occupée par Hulda et le voyageur – en contrebas.
La courbure de la croupe l’avait empêché de les
rejoindre directement. Il lui fallait donc remonter
maintenant cette surface arrondie. C’était le plus
difficile et aussi le plus dangereux. Il y allait de sa vie.
– Pas un mouvement, Hulda ! cria-t-il une dernière
fois. Si vous glissiez tous deux, comme je ne suis pas
en bonne position pour vous retenir, nous serions
perdus !
– Ne crains rien, Joël ! répondit Hulda. Ne songe
qu’à toi, et que Dieu te vienne en aide !
Joël commença à se hisser sur le ventre, en se
traînant par un véritable mouvement de reptation. Deux
ou trois fois, il sentit que tout point d’appui allait lui
manquer. Mais enfin, à force d’adresse, il parvint à
remonter jusque auprès du voyageur.
Celui-ci, un homme âgé déjà, mais de complexion
vigoureuse, avait une belle figure, aimable et souriante.
En vérité, Joël se fût plutôt attendu à trouver là quelque
jeune audacieux qui s’était engagé à franchir la
Maristien.
– C’est bien imprudent ce que vous avez fait,
monsieur ! dit-il en se couchant à demi pour reprendre
haleine.
– Comment, si c’est imprudent ? répliqua le
voyageur. Dites donc que c’est tout bonnement
absurde !
– Vous avez risqué votre vie...
– Et je vous ai fait risquer la vôtre !
– Oh ! moi !... c’est un peu mon métier ! répondit
Joël.
Et, se relevant :
– Maintenant, il s’agit de regagner le haut de la
croupe, ajouta-t-il, mais le plus difficile est fait.
– Oh ! le plus difficile !...
– Oui, monsieur, c’était d’arriver jusqu’à vous.
Nous n’avons plus qu’à remonter une pente bien moins
raide.
– C’est que vous ferez bien de ne pas trop compter
sur moi, mon garçon ! J’ai une jambe qui ne pourra
guère me servir, ni en ce moment ni pendant quelques
jours, peut-être !
– Essayez de vous relever !
– Volontiers... avec votre aide !
– Vous prendrez le bras de ma sœur. Moi, je vous
soutiendrai et vous pousserai par les reins.
– Solidement ?...
– Solidement.
– Eh bien, mes amis, je m’en rapporte à vous.
Puisque vous avez eu la pensée de me tirer d’affaire,
cela vous regarde.
On procéda, ainsi que l’avait dit Joël, prudemment.
Si de remonter la croupe ne fut pas sans quelque
danger, tous trois s’en tirèrent mieux et plus vite qu’ils
ne l’espéraient. D’ailleurs, ce n’était ni d’une foulure ni
d’une entorse que souffrait le voyageur, mais
simplement d’une très forte écorchure. Il put donc faire
meilleur usage de ses deux jambes qu’il ne le croyait,
non sans douleur, toutefois. Dix minutes après, il était
en sûreté au-delà de la Maristien.
Là, il aurait pu se reposer sous les premiers sapins
qui bordent le field supérieur du Rjukanfos. Mais Joël
lui demanda un effort de plus. Il s’agissait de gagner
une cabane perdue sous les arbres, un peu en arrière de
la roche sur laquelle sa sœur et lui s’étaient arrêtés en
arrivant à la chute. Le voyageur essaya de faire l’effort
demandé, il y réussit, et, soutenu, d’un côté par Hulda,
de l’autre par Joël, il arriva sans trop de mal devant la
porte de la cabane.
– Entrons, monsieur, dit alors la jeune fille, et, là,
vous vous reposerez un instant.
– L’instant pourra-t-il durer un bon quart d’heure ?
– Oui, monsieur, et ensuite, il faudra bien que vous
consentiez à venir avec nous jusqu’à Dal.
– À Dal ?... Eh ! c’est précisément à Dal que
j’allais !
– Seriez-vous donc le touriste qui vient du nord,
demanda Joël, et qui m’avait été signalé au Hardanger ?
– Précisément.
– Ma foi, vous n’aviez pas pris le bon chemin...
– Je m’en doute un peu.
– Et, si j’avais pu prévoir ce qui est arrivé, je serais
allé vous attendre de l’autre côté du Rjukanfos !
– Ça, c’eût été une bonne idée, mon brave jeune
homme ! Vous m’auriez épargné une imprudence
impardonnable à mon âge...
– À tout âge, monsieur ! répondit Hulda.
Tous trois entrèrent alors dans la cabane, où se
trouvait une famille de paysans, le père, la mère et leurs
deux filles qui se levèrent et firent bon accueil aux
arrivants.
Joël put alors constater que le voyageur n’avait
qu’une assez grave écorchure à la jambe, un peu au-
dessous du genou. Cela nécessiterait certainement une
bonne semaine de repos ; mais la jambe n’était ni luxée
ni cassée, l’os n’était pas même atteint. C’était
l’essentiel.
Du laitage excellent, des fraises en abondance, un
peu de pain bis, furent offerts et acceptés. Joël ne se
cacha point de montrer un formidable appétit, et, si
Hulda mangea à peine, le voyageur ne refusa pas de
tenir tête à son frère.
– Vraiment, dit-il, cet exercice m’a creusé
l’estomac ! Mais j’avouerai volontiers que de prendre
par la Maristien, c’était plus qu’imprudent ! Vouloir
jouer le rôle de l’infortuné Eystein, quand on pourrait
être son père... et même son grand-père !...
– Ah ! vous connaissez la légende ? dit Hulda.
– Si je la connais !... Ma nourrice m’endormait en
me la chantant, à l’heureux âge où j’avais encore une
nourrice ! Oui, je la connais, ma courageuse fille, et je
n’en suis que plus coupable ! – Maintenant, mes amis,
Dal est un peu loin pour l’invalide que je suis !
Comment allez-vous me transporter jusque-là ?
– Ne vous inquiétez de rien, monsieur, répondit Joël.
Notre kariol nous attend au bas du sentier. Seulement, il
y aura trois cents pas à faire...
– Hum ! Trois cents pas !
– En descendant, ajouta la jeune fille.
– Oh ! si c’est en descendant, cela ira tout seul, mes
amis, et un bras me suffira...
– Et pourquoi pas deux, répondit Joël, puisque nous
en avons quatre à votre service !
– Va pour deux, va pour quatre ! Ça ne me coûtera
pas plus cher, n’est-ce pas ?
– Ça ne coûte rien.
– Si ! au moins un remerciement par bras, et je
m’aperçois que je ne vous ai point encore remerciés...
– De quoi, monsieur ? répondit Joël.
– Mais tout simplement de ce que vous m’avez
sauvé la vie, en risquant la vôtre !...
– Quand vous voudrez ?... dit Hulda, qui se leva
pour éviter les compliments.
– Comment donc !... Mais je veux !... D’abord, moi,
je veux tout ce qu’on veut que je veuille !
Là-dessus, le voyageur régla la petite dépense avec
les paysans de la cabane. Puis, soutenu un peu par
Hulda, beaucoup par Joël, il commença à descendre le
sentier sinueux, qui conduit vers la rive du Maan où il
rejoint la route de Dal.
Cela ne se fit pas sans quelques « aïe ! aïe ! » qui se
terminaient invariablement par un bon éclat de rire.
Enfin, on atteignit la scierie, et Joël s’occupa d’atteler
la kariol.
Cinq minutes après, le voyageur était installé dans la
caisse avec la jeune fille près de lui.
– Et vous ? demanda-t-il à Joël. Il me semble bien
que j’ai dû prendre votre place...
– Une place que je vous cède de bon cœur.
– Mais peut-être en se serrant...
– Non... Non !... J’ai mes jambes, monsieur, des
jambes de guide ! Ça vaut des roues...
– Et de fameuses, mon garçon, de fameuses !
On partit en suivant la route qui se rapproche peu à
peu du Maan. Joël s’était mis à la tête du cheval et il le
guidait par le bridon, de manière à éviter de trop forts
cahots à la kariol.
Le retour se fit gaiement – du moins de la part du
voyageur. Il causait déjà comme un vieil ami de la
famille Hansen. Avant d’arriver, le frère et la sœur lui
disaient « monsieur Sylvius », et monsieur Sylvius ne
les appelait plus que Hulda et Joël, comme s’ils se
fussent connus tous trois de longue date.
Vers quatre heures, le petit clocher de Dal montra sa
fine pointe entre les arbres du hameau. Un instant après,
le cheval s’arrêtait devant l’auberge. Le voyageur
descendit de la kariol, non sans quelque peine. Dame
Hansen était venue le recevoir à la porte, et, bien qu’il
n’eût pas demandé la meilleure chambre de la maison,
ce fut celle-là qu’on lui donna tout de même.
IX
Sylvius Hog – tel fut le nom qui, ce soir-là, fut
inscrit sur le livre des voyageurs, et précisément à la
suite du nom de Sandgoïst. Vif contraste, on en
conviendra, entre les deux noms comme entre les deux
hommes qui les portaient. Entre eux, il n’y avait aucun
rapport ni au physique ni au moral. Générosité d’un
côté, avidité de l’autre. L’un, c’était la bonté du cœur,
l’autre, c’était la sécheresse de l’âme.
Sylvius Hog avait à peine soixante ans. Encore ne
les paraissait-il pas. Grand, droit, bien constitué, sain
d’esprit et sain de corps, il plaisait dès le premier abord
avec sa belle et aimable figure, sans barbe, bien
encadrée sous des cheveux grisonnants et un peu longs,
avec ses yeux souriants comme ses lèvres, son front
large où les plus nobles pensées pouvaient circuler sans
peine, sa vaste poitrine dans laquelle le cœur pouvait
battre à l’aise. À tous ces avantages, il joignait un
inépuisable fonds de bonne humeur, une physionomie
fine et déliée, une nature capable de toutes les
générosités comme de tous les dévouements.
Sylvius Hog, de Christiania – cela disait tout. Et non
seulement il était connu, apprécié, aimé, honoré dans la
capitale norvégienne, mais aussi dans tout le pays – le
pays norvégien, bien entendu. En effet, les sentiments
que l’on professait à son égard n’étaient plus les mêmes
dans l’autre moitié du royaume scandinave, c’est-à-dire,
en Suède.
Cela veut être expliqué.
Sylvius Hog était professeur de législation à
Christiania. En d’autres États, être avocat, ingénieur,
médecin, négociant, c’est occuper les premiers rangs de
l’échelle sociale. En Norvège, il n’en va pas ainsi. Être
professeur, c’est être au sommet.
Si, en Suède, il y a quatre classes, la noblesse, le
clergé, la bourgeoisie, le paysan, il n’y en a que trois en
Norvège ; la noblesse manque. On n’y compte aucun
représentant de l’aristocratie, pas même celle des
fonctionnaires. En ce pays privilégié où il n’existe pas
de privilèges, les fonctionnaires sont les très humbles
serviteurs du public. En somme, égalité sociale parfaite,
nulle distinction politique.
Donc, Sylvius Hog étant un des hommes les plus
considérables de son pays, on ne s’étonnera pas qu’il
fût membre du Storthing. Dans cette grande assemblée,
autant par sa valeur que par la probité de sa vie privée
et publique, il exerçait une influence que subissaient
même ces paysans-députés, élus en grand nombre par
les campagnes.
Depuis la Constitution de 1814, c’est avec raison
qu’on a pu dire : la Norvège est une république avec le
roi de Suède pour président.
Il va de soi que cette Norvège, très jalouse de ses
prérogatives, a su conserver son autonomie. Le
Storthing n’a rien de commun avec le parlement
suédois. Aussi comprendra-t-on que l’un de ses
représentants les plus influents et les plus patriotes ne
fût pas bien vu au-delà de cette frontière idéale qui
sépare la Suède de la Norvège.
Ainsi était Sylvius Hog. D’un caractère très
indépendant, ne voulant rien être, il avait maintes fois
refusé d’entrer au ministère. Défenseur de tous les
droits de la Norvège, il s’était constamment et
inébranlablement opposé aux empiétements de la
Suède.
Et telle est la séparation morale et politique des deux
pays, que le roi de Suède – alors Oscar XV – après
s’être fait couronner à Stockholm, a dû se faire
couronner à Drontheim, l’ancienne capitale de la
Norvège. Telle est aussi la réserve quelque peu défiante
des Norvégiens, en affaires, que la Banque de
Christiania ne reçoit pas volontiers les billets de la
Banque de Stockholm ! Telle est enfin la démarcation
entre les deux peuples, que le pavillon suédois ne flotte
ni sur les édifices, ni sur les navires norvégiens. À l’un,
l’étamine bleue traversée d’une croix jaune, à l’autre, la
croix bleue sur le fond d’étamine rouge.
Or, Sylvius Hog était de cœur et d’âme pour la
Norvège. Il en défendait les intérêts en toute occasion.
Aussi, vers 1854, lorsque le Storthing agita la question
de ne plus avoir ni vice-roi à la tête du pays ni même de
gouverneur, il fut l’un de ceux qui se jetèrent le plus
vivement dans la discussion et firent triompher ce
principe.
On conçoit donc que, s’il n’était pas très aimé dans
l’est du royaume, il le fût dans l’ouest, et même au fond
des gaards les plus reculés du pays. Son nom courait la
montagneuse Norvège, depuis les parages de
Christiansand jusqu’aux extrêmes roches du cap Nord.
Digne de cette popularité de bon aloi, aucune calomnie
n’avait jamais pu atteindre ni le député ni le professeur
de Christiania. C’était, d’ailleurs, un vrai Norvégien,
mais un Norvégien à sang vif, n’ayant rien du flegme
traditionnel de ses compatriotes, plus résolu de pensées
et d’actes que ne le comporte le tempérament
scandinave. Cela se sentait à ses mouvements prompts,
à l’ardeur de sa parole, à la vivacité de ses gestes. Né en
France, on n’eût pas hésité à le dire « un homme du
Midi », si l’on veut bien accepter cette comparaison,
qui peut lui être appliquée avec quelque exactitude.
La situation de fortune de Sylvius Hog ne l’élevait
pas au-dessus d’une assez belle aisance, bien qu’il n’eût
point fait monnaie des affaires publiques. Âme
désintéressée, il ne songeait jamais à lui, mais sans
cesse aux autres. Aussi faisait-il fi des grandeurs. Être
député lui suffisait. Il ne voulait rien de plus.
En ce moment, Sylvius Hog profitait d’un congé de
trois mois pour se remettre de ses fatigues, après une
laborieuse année de travaux législatifs. Il avait quitté
Christiania depuis six semaines, avec l’intention de
parcourir toute la contrée qui s’étend jusqu’à
Drontheim, le Hardanger, le Telemark, les districts de
Kongsberg et de Drammen. Il voulait visiter ces
provinces qu’il ne connaissait pas encore. Un voyage
d’étude et d’agrément.
Sylvius Hog avait déjà traversé une partie de cette
région, et c’était en revenant des bailliages du nord
qu’il avait voulu voir la célèbre chute, une des
merveilles du Telemark. Après avoir examiné, sur les
lieux mêmes, le projet, alors à l’étude, du chemin de fer
de Drontheim à Christiania, il avait fait demander un
guide pour le conduire à Dal, et il comptait le trouver
sur la rive gauche du Maan. Mais, sans l’attendre, attiré
par ces admirables sites de la Maristien, il s’était
aventuré sur la dangereuse passe. Rare imprudence !
Elle avait failli lui coûter la vie. Et, il faut bien le dire,
sans l’intervention de Joël et de Hulda Hansen, le
voyage eût fini avec le voyageur dans les gouffres du
Rjukanfos.
X
On est fort instruit en ces pays scandinaves, non
seulement chez les habitants des villes, mais aussi en
pleine campagne. Cette instruction va même au-delà de
savoir lire, écrire, compter. Le paysan apprend avec
plaisir. Son intelligence est ouverte. Il s’intéresse à la
chose publique. Il prend une large part aux affaires
politiques et communales. Dans le Storthing, les gens
de cette condition sont toujours en majorité.
Quelquefois, ils y siègent avec le costume de leur
province. On les cite, et c’est justice, pour leur haute
raison, leur bon sens pratique, leur compréhension juste
– si elle est un peu lente – et surtout leur
incorruptibilité.
Il ne faut donc pas s’étonner que le nom de Sylvius
Hog fût connu dans toute la Norvège et prononcé avec
respect jusque dans cette portion un peu sauvage du
Telemark.
Aussi, dame Hansen, en recevant un hôte si
universellement estimé, crut-elle convenable de lui dire
combien elle était honorée de l’avoir pour quelques
jours sous son toit.
– Je ne sais pas si cela vous fait honneur, dame
Hansen, répondit Sylvius Hog, mais ce que je sais bien,
c’est que cela me fait plaisir. Oh ! il y a longtemps que
j’avais entendu mes élèves parler de cette hospitalière
auberge de Dal ! C’est pourquoi, je comptais venir m’y
reposer pendant une semaine. Pourtant, que saint Olaf
m’abandonne, si je croyais jamais y arriver sur une
patte !
Et l’excellent homme serra cordialement la main à
son hôtesse.
– Monsieur Sylvius, dit Hulda, voulez-vous que
mon frère aille chercher un médecin à Bamble ?
– Un médecin, ma petite Hulda ! Mais vous voulez
donc que je perde l’usage de mes deux jambes !
– Oh ! monsieur Sylvius !
– Un médecin ! Pourquoi pas mon ami le docteur
Boek, de Christiania ? Et tout cela pour une
égratignure !...
– Mais une égratignure, si elle est mal soignée,
répondit Joël, cela peut devenir grave !
– Ah ! çà, Joël, me direz-vous pourquoi vous voulez
que cela devienne grave ?
– Je ne le veux pas, monsieur Sylvius, Dieu me
garde !
– Eh bien ! il vous gardera, et moi aussi, et toute la
maison de dame Hansen, surtout si cette gentille Hulda
veut bien consentir à me donner ses soins...
– Certainement, monsieur Sylvius !
– Parfait, mes amis ! Encore quatre ou cinq jours, il
n’y paraîtra plus ! D’ailleurs, comment ne guérirait-on
pas dans une si jolie chambre ? Où pourrait-on mieux se
faire traiter que dans l’excellente auberge de Dal ? Et ce
bon lit avec ses devises qui valent bien les horribles
formules de la Faculté ! Et cette joyeuse fenêtre qui
s’ouvre sur la vallée du Maan ! Et le murmure des eaux
qui se glisse jusqu’au fond de mon alcôve ! Et la
senteur des vieux arbres dont toute la maison est
embaumée ! Et le bon air, l’air de la montagne ! Eh ! ne
voilà-t-il pas le meilleur des médecins ! Quand on a
besoin de lui, on n’a qu’à ouvrir la fenêtre, il arrive, il
vous ragaillardit, et il ne vous met pas à la diète !
Il disait si gaiement toutes ces choses, Sylvius Hog,
qu’avec lui, semblait-il, un peu de bonheur venait
d’entrer dans la maison. Du moins, ce fut l’impression
du frère et de la sœur, qui se tenaient la main en
l’écoutant, s’abandonnant tous deux à la même
émotion.
C’était dans la chambre du rez-de-chaussée qu’avait
été tout d’abord conduit le professeur. Maintenant, à
demi couché dans un grand fauteuil, sa jambe étendue
sur un escabeau, il recevait les soins de Hulda et de
Joël. Un pansement à l’eau fraîche, il ne voulut que ce
remède. Et, en réalité, en fallait-il un autre ?
– Bien, mes amis, bien ! disait-il. Il ne faut pas
abuser des drogues ! Et maintenant, savez-vous bien
que, sans votre obligeance, j’aurais vu d’un peu trop
près les merveilles du Rjukanfos ! Je roulais dans
l’abîme comme un simple roc ! J’ajoutais une nouvelle
légende à la légende de Maristien, et, moi, je n’avais
pas d’excuse ! Ma fiancée ne m’attendait pas sur l’autre
bord, comme le malheureux Eystein !
– Et quel chagrin c’eût été pour madame Hog ! dit
Hulda. Elle ne se serait jamais consolée...
– Madame Hog ?... répliqua le professeur. Eh bien,
madame Hog n’aurait pas versé une larme !
– Oh ! monsieur Sylvius !...
– Non, vous dis-je, par cette raison qu’il n’y a pas de
madame Hog ! Et je ne puis pas même me figurer ce
qu’eût été une madame Hog : grasse ou maigre, petite
ou grande...
– Elle eût été aimable, intelligente et bonne, étant
votre femme, répondit Hulda.
– Ah ! vraiment, mademoiselle ! Bon ! Bon ! Je
vous crois ! Je vous crois !
– Mais, en apprenant un pareil malheur, vos parents,
vos amis, monsieur Sylvius ?... dit Joël.
– Des parents, je n’en ai guère, mon garçon ! Des
amis, il paraît que j’en ai un certain nombre, sans
compter ceux que je viens de me faire dans la maison
de dame Hansen, et vous leur avez évité la peine de me
pleurer !
– À propos, dites-moi, mes enfants, vous pourrez
bien me garder quelques jours ici ?
– Tant qu’il vous plaira, monsieur Sylvius, répondit
Hulda. Cette chambre vous appartient.
– D’ailleurs, j’avais l’intention de m’arrêter à Dal,
comme font les touristes, de manière à pouvoir
rayonner de là sur le Telemark... Je ne rayonnerai pas,
ou je rayonnerai plus tard, voilà tout !
– Avant la fin de la semaine, monsieur Sylvius,
répondit Joël, j’espère que vous serez sur pied.
– Et moi aussi, je l’espère !
– Et alors je m’offre à vous conduire partout où il
vous plaira d’aller dans le bailliage.
– Nous verrons cela, Joël ! Nous en reparlerons,
quand je ne serai plus à l’état d’écorché ! J’ai encore un
mois de congé devant moi, et quand je devrais le passer
tout entier dans l’auberge de dame Hansen, je ne serais
pas trop à plaindre ! Ne faudra-t-il pas que je visite la
vallée du Vestfjorddal entre les deux lacs, que je fasse
l’ascension du Gousta, que je retourne au Rjukanfos,
car enfin, si j’ai failli y faire un plongeon, je ne l’ai
guère vu... et je tiens à le voir !
– Vous y retournerez, monsieur Sylvius, répondit
Hulda.
– Et nous y retournerons ensemble avec cette bonne
madame Hansen, si elle veut bien nous accompagner.
– Eh ! j’y pense, mes amis, il faudra que je
prévienne, par un petit mot, Kate, ma vieille bonne, et
Fink, mon vieux domestique de Christiania ! Ils seraient
très inquiets si je ne leur donnais pas de mes nouvelles,
et je serais grondé !... Et, maintenant, je vais vous faire
un aveu ! Les fraises, le laitage, c’est très agréable, très
rafraîchissant ; mais cela ne suffit pas, puisque je ne
veux pas entendre parler d’être mis à la diète !... Est-ce
bientôt l’heure de votre dîner ?...
– Oh ! peu importe, monsieur Sylvius !...
– Il importe beaucoup, au contraire ! Croyez-vous
donc que, pendant mon séjour à Dal, je vais m’ennuyer
tout seul à ma table et dans ma chambre ? Non ! je veux
manger avec vous et votre mère, si dame Hansen n’y
voit pas d’inconvénient !
Naturellement, dame Hansen, quand on lui fit
connaître le désir du professeur, et bien qu’elle eût
peut-être préféré se tenir à part, suivant son habitude, ne
put que s’incliner. Ce serait un honneur pour elle et les
siens d’avoir à sa table un député du Storthing.
– Ainsi, c’est convenu, reprit Sylvius Hog, nous
mangerons ensemble dans la grande salle...
– Oui, monsieur Sylvius, répondit Joël. Je n’aurai
qu’à vous y pousser sur votre fauteuil, quand le dîner
sera prêt...
– Bon ! Bon ! monsieur Joël ! Pourquoi pas en
kariol ? Non ! Avec l’aide d’un bras, j’arriverai. Je ne
suis pas amputé, que je sache !
– Comme vous voudrez, monsieur Sylvius !
répondit Hulda. Mais ne faites pas inutilement
d’imprudences, je vous prie... ou Joël aura vite fait
d’aller chercher le médecin !
– Des menaces ! Eh bien, oui, je serai prudent et
docile ! Et du moment qu’on ne me met pas à la diète,
je vais être le plus obéissant des malades ! – Ah ! çà !
est-ce que vous n’avez pas faim, mes amis ?
– Nous ne demandons qu’un quart d’heure, répondit
Hulda, pour vous servir une soupe aux groseilles, une
truite du Maan, une grouse que Joël a rapportée hier du
Hardanger, et une bonne bouteille de vin de France.
– Merci, ma brave fille, merci !
Hulda sortit afin de surveiller le dîner et de préparer
la table dans la grande salle, pendant que Joël allait
reconduire la kariol chez le contremaître Lengling.
Sylvius Hog resta seul. À quoi eût-il pu songer, si ce
n’est à cette honnête famille, dont maintenant il était à
la fois l’hôte et l’obligé. Que pourrait-il faire pour
reconnaître les services, les soins de Hulda et de Joël ?
Mais il n’eut pas le temps de s’abandonner à de longues
réflexions, car, dix minutes après, il était assis à la place
d’honneur de la grande table. Le dîner était excellent. Il
justifiait le renom de l’auberge, et le professeur mangea
de grand appétit.
Ensuite, la soirée se passa en causeries auxquelles
Sylvius Hog prit la plus grande part. À défaut de dame
Hansen qui ne s’y mêla guère, il fit parler le frère et la
sœur. La vive sympathie qu’il éprouvait déjà pour eux
ne put que s’accroître. Une si touchante amitié les
unissait l’un à l’autre que le professeur en fut plusieurs
fois ému.
La nuit venue, il regagna sa chambre avec l’aide de
Joël et de Hulda, reçut et donna un aimable bonsoir à
ses amis, et, à peine couché dans le grand lit à devises,
il dormit tout d’un somme.
Le lendemain, Sylvius Hog, réveillé dès l’aube, se
reprit à réfléchir avant qu’on eût frappé à sa porte.
« Non, se disait-il, je ne sais vraiment pas comment
je m’en tirerai ! On ne peut pourtant pas se faire sauver,
soigner, guérir, et en être quitte pour un simple
remerciement ! Je suis l’obligé de Hulda et de Joël, ce
n’est pas contestable ! Mais voilà ! Ce ne sont pas de
ces services qu’on puisse payer en argent ! Fi donc !...
D’autre part, cette famille de braves gens me paraît
heureuse, et je ne pourrais rien ajouter à son bonheur !
Enfin nous causerons, et, tout en causant, peut-être... »
Aussi, pendant les trois ou quatre jours que le
professeur dut encore garder sa jambe étendue sur
l’escabeau, ils causèrent tous trois. Par malheur, ce fut
avec une certaine réserve de la part du frère et de la
sœur. Ni l’un ni l’autre ne voulurent rien dire de leur
mère, dont Sylvius Hog avait bien observé l’attitude
froide et soucieuse. Puis, par un autre sentiment de
discrétion, ils hésitaient à faire connaître les inquiétudes
que leur causait le retard de Ole Kamp. Ne risquaient-
ils pas d’altérer la bonne humeur de leur hôte en lui
contant leurs peines ?
– Cependant, disait Joël à sa sœur, peut-être avons-
nous tort de ne pas nous confier à monsieur Sylvius ?
C’est un homme de bon conseil, et, par ses relations, il
pourrait peut-être savoir si l’on se préoccupe à la
Marine de ce qu’est devenu le Viken.
– Tu as raison, Joël, répondait Hulda. Je pense que
nous ferons bien de tout lui dire. Mais attendons qu’il
soit bien guéri !
– Oui, et cela ne peut tarder ! reprenait Joël.
La semaine finie, Sylvius Hog n’avait plus besoin
d’aide pour quitter sa chambre, bien qu’il boitât encore
un peu. Il venait alors s’asseoir sur un des bancs, devant
la maison, à l’ombre des arbres. De là, il pouvait
apercevoir la cime du Gousta, qui resplendissait sous
les rayons du soleil, pendant que le Maan, charriant des
troncs en dérive, grondait à ses pieds.
On voyait aussi passer du monde sur la route de Dal
au Rjukanfos. Le plus souvent, c’étaient des touristes,
dont quelques-uns s’arrêtaient une heure ou deux à
l’auberge de dame Hansen pour déjeuner ou dîner. Il
venait aussi des étudiants de Christiania, le sac au dos,
la petite cocarde norvégienne à la casquette.
Ceux-là reconnaissaient le professeur. De là, des
bonjours interminables, des saluts cordiaux, qui
prouvaient combien Sylvius Hog était aimé de toute
cette jeunesse.
– Vous ici, monsieur Sylvius ?
– Moi, mes amis !
– Vous que l’on croit au fond du Hardanger !
– On a tort ! C’est au fond du Rjukanfos que je
devrais être !
– Eh bien ! nous dirons partout que vous êtes à Dal !
– Oui, à Dal, avec une jambe... en écharpe !
– Heureusement, vous avez trouvé bon gîte et bons
soins dans l’auberge de dame Hansen !
– Imaginez-en une meilleure !
– Il n’y en a guère !
– Et de plus braves gens ?
– Il n’y en a pas ! répétaient gaiement les touristes.
Et, tous buvaient à la santé de Hulda et de Joël si
connus dans tout le Telemark.
Et alors le professeur narrait son aventure. Il
confessait son imprudence. Il racontait comment il avait
été sauvé. Il disait quelle reconnaissance était due à ses
sauveurs.
– Et si je reste ici jusqu’à ce que j’aie payé ma dette,
ajoutait-il, mon cours de législation est fermé pour
longtemps, mes amis, et vous pouvez prendre un congé
sans limite !
– Bon, monsieur Sylvius ! reprenait toute cette
joyeuse bande. C’est la jolie Hulda qui vous retient à
Dal !
– Une aimable fille, mes amis, charmante aussi, et je
n’ai que soixante ans, par saint Olaf !
– À la santé de monsieur Sylvius !
– Et à la vôtre, jeunes gens ! Courez le pays,
instruisez-vous, amusez-vous ! Il fait toujours beau
quand on a votre âge ! Mais défiez-vous des passes de
la Maristien ! Joël et Hulda ne seraient peut-être plus là
pour sauver les imprudents qui s’y hasarderaient.
Puis, tous partaient en faisant bruyamment retentir
la vallée de leur joyeux God aften.
Cependant, une ou deux fois, Joël dut s’absenter
pour servir de guide à quelques touristes qui voulaient
faire l’ascension du Gousta. Sylvius Hog eût bien voulu
les accompagner. Il prétendait être guéri. En effet,
l’écorchure de sa jambe commençait à se cicatriser.
Mais Hulda lui défendit positivement de s’exposer à
une fatigue encore trop forte pour lui, et, lorsque Hulda
ordonnait, il fallait obéir.
Une curieuse montagne, cependant, ce Gousta, dont
le cône central, vallonné de ravins pleins de neige,
émerge d’une forêt de sapins comme d’une collerette
verdoyante qui s’épanouit à sa base. Et quel rayon de
vue à son sommet ! Dans l’est, le bailliage du
Numedal ; dans l’ouest, tout le Hardanger et ses
glaciers grandioses ; puis, au pied de la montagne, la
sinueuse vallée du Vestfjorddal entre les lacs Mjös et
Tinn, Dal et ses maisons en miniature, véritable boîte
de jeux d’enfants, et le cours du Maan, lacet lumineux
qui miroite à travers la verdure des plaines.
Pour faire cette ascension, Joël partait dès cinq
heures du matin, et il était rentré à six heures du soir.
Sylvius Hog et Hulda allaient au-devant de lui. Ils
l’attendaient près de la hutte du passeur. Dès que le bac
avait débarqué les touristes et leur guide, on échangeait
de cordiales poignées de main, et c’était une bonne
soirée de plus que tous trois passaient ensemble. Le
professeur traînait bien encore un peu la jambe, mais il
ne se plaignait pas. Vraiment, on eût dit qu’il n’était pas
pressé de guérir, autant dire, de quitter l’hospitalière
maison de dame Hansen.
D’ailleurs, le temps s’écoulait assez vite. Sylvius
Hog avait écrit à Christiania qu’il resterait quelque
temps à Dal. Le bruit de son aventure au Rjukanfos
s’était répandu dans tout le pays. Les feuilles l’avaient
racontée – quelques-unes en la dramatisant à leur
manière. De là, quantité de lettres qui arrivaient à
l’auberge, sans compter les brochures et les journaux. Il
fallait lire tout cela. Il fallait répondre. Sylvius Hog
lisait, il répondait, et les noms de Joël et de Hulda,
mêlés à cette correspondance, couraient déjà à travers la
Norvège.
Cependant, ce séjour chez dame Hansen ne pouvait
se prolonger indéfiniment, et Sylvius Hog n’était pas
plus fixé qu’à son arrivée sur la façon dont il lui serait
possible d’acquitter sa dette. Toutefois, il commençait à
pressentir que cette famille n’était pas aussi heureuse
qu’il l’avait pu croire. L’impatience avec laquelle le
frère et la sœur attendaient chaque jour le courrier de
Christiania ou de Bergen, leur désappointement, leur
chagrin même, en voyant qu’il n’y avait jamais de
lettres, tout cela n’était que trop significatif.
C’est qu’on était déjà au 9 juin. Et aucune nouvelle
du Viken ! Un retard de plus de deux semaines sur la
date fixée pour son retour ! Pas une seule lettre de Ole !
Rien qui pût adoucir les tourments de Hulda ! La
pauvre fille se désespérait, et Sylvius Hog lui trouvait
les yeux bien rouges, lorsqu’elle venait à lui le matin.
– Qu’y a-t-il ? se disait-il alors. Un malheur qu’on
craint et qu’on me cache ! Est-ce un secret de famille
dans lequel un étranger ne peut intervenir ? Mais suis-je
donc encore un étranger pour eux ? Non ! Ils devraient
bien le penser ! Enfin, quand j’annoncerai mon départ,
peut-être comprendra-t-on que c’est un véritable ami
qui va partir !
Et, ce jour-là, il dit :
– Mes amis, le moment approche où, à mon grand
regret, je vais être obligé de vous quitter !
– Déjà, monsieur Sylvius, déjà ! s’écria Joël avec
une vivacité dont il ne fut pas maître.
– Eh ! le temps passe vite auprès de vous ! Voilà
dix-sept jours que je suis à Dal !
– Quoi !... dix-sept jours ! dit Hulda.
– Oui, chère enfant, et la fin de mon congé
approche. Je n’ai pas une semaine à perdre si je veux
achever ce voyage par Drammen et Kongsberg. Et
cependant, si c’est bien à vous que le Storthing doit de
ne point avoir à me remplacer sur mon siège de député,
le Storthing, pas plus que moi, ne saurait comment
reconnaître...
– Oh ! monsieur Sylvius !... répondit Hulda, qui, de
sa petite main, semblait vouloir lui fermer la bouche.
– C’est convenu, Hulda ! Il m’est défendu de parler
de cela – ici du moins...
– Ni ici ni ailleurs ! dit la jeune fille.
– Soit ! Je ne suis pas mon maître et je dois obéir !
Mais, Joël et vous, ne viendrez-vous pas me voir à
Christiania ?
– Vous voir, monsieur Sylvius ?...
– Oui ! me voir... passer quelques jours dans ma
maison... avec dame Hansen, s’entend !
– Et si nous quittons l’auberge, qui la gardera
pendant notre absence ? répondit Joël.
– Mais l’auberge n’a pas besoin de vous, j’imagine,
lorsque la saison des excursions est terminée. Aussi, je
compte bien venir vous chercher à la fin de l’automne...
– Monsieur Sylvius, dit Hulda, ce sera bien
difficile...
– Ce sera très facile, au contraire, mes amis. Ne me
répondez pas : non ! Je n’accepterais pas cette réponse !
Et alors, quand je vous tiendrai là-bas, dans la plus belle
chambre de ma maison, entre ma vieille Kate et mon
vieux Fink, vous y serez comme mes enfants, et il
faudra bien que vous me disiez ce que je puis faire pour
vous !
– Ce que vous pouvez faire, monsieur Sylvius ?
répondit Joël en regardant sa sœur.
– Frère !... dit Hulda, qui avait compris la pensée de
Joël.
– Parlez, mon garçon, parlez !
– Eh bien, monsieur Sylvius, vous pourriez nous
faire un très grand honneur !
– Lequel ?
– Ce serait, si cela ne vous dérangeait pas trop,
d’assister au mariage de ma sœur Hulda...
– Son mariage ! s’écria Sylvius Hog ! Comment !
ma petite Hulda se marie ?... Et on ne m’en avait rien
dit encore !...
– Oh ! monsieur Sylvius !... répondit la jeune fille,
dont les yeux se remplirent de larmes.
– Et quand doit se faire ce mariage ?...
– Quand il aura plu à Dieu de nous ramener Ole, son
fiancé ! répondit Joël.
XI
Alors Joël raconta toute l’histoire de Ole Kamp.
Sylvius Hog, très ému par ce récit, l’écoutait avec une
profonde attention. Il savait tout maintenant. Il venait
de lire la dernière lettre qui annonçait le retour de Ole,
et Ole ne revenait pas ! Quelles inquiétudes, quelles
angoisses pour toute la famille Hansen !
« Et moi qui me croyais chez des gens heureux ! »
pensait-il.
Cependant, en y réfléchissant bien, il lui parut que le
frère et la sœur se désespéraient, alors que l’on pouvait
encore conserver quelque espoir. À force de compter
ces jours de mai et de juin, leur imagination en
exagérait le chiffre, comme si elle les eût comptés deux
fois.
Le professeur voulut donc leur donner ses raisons –
non des raisons de commande – mais très sérieuses, très
plausibles, et discuter la valeur de ce retard du Viken.
Pourtant, sa physionomie était devenue grave. Le
chagrin de Joël et de Hulda l’avait profondément
impressionné.
– Écoutez-moi, mes enfants, leur dit-il. Asseyez-
vous à mes côtés et causons.
– Eh ! que pourrez-vous nous dire, monsieur
Sylvius ? répondit Hulda, dont la douleur débordait.
– Je vous dirai ce qui me paraît juste, reprit le
professeur, et le voici : je viens de réfléchir à tout ce
que m’a raconté Joël. Eh bien, il me semble que votre
inquiétude dépasse la mesure. Je ne voudrais pas vous
donner des assurances illusoires, mais il importe que les
choses soient remises à leur véritable point.
– Hélas ! monsieur Sylvius, répondit Hulda, mon
pauvre Ole s’est perdu avec le Viken !... Je ne le
reverrai plus !
– Ma sœur !... Ma sœur !... s’écria Joël. Je t’en prie,
calme-toi, laisse parler monsieur Sylvius...
– Et gardons notre sang-froid, mes enfants !
Voyons ! C’était du 15 au 20 mai que Ole devait
revenir à Bergen ?
– Oui, dit Joël, du 15 au 20 mai, comme le marque
sa lettre, et nous sommes au 9 juin.
– Cela fait donc un retard de vingt jours sur la date
extrême indiquée pour le retour du Viken. C’est quelque
chose, j’en conviens ! Cependant, il ne faut pas
demander à un navire à voiles ce que l’on pourrait
attendre d’un navire à vapeur.
– C’est ce que j’ai toujours répété à Hulda, c’est ce
que je lui répète encore, dit Joël.
– Et vous faites bien, mon garçon, reprit Sylvius
Hog. En outre, il est possible que le Viken soit un vieux
bâtiment, marchant mal comme la plupart des navires
de Terre-Neuve, surtout quand ils sont lourdement
chargés. D’autre part, il y a eu de grands mauvais temps
depuis quelques semaines. Peut-être Ole n’a-t-il pu
prendre la mer à l’époque que sa lettre indique. Dans ce
cas, il suffit qu’il ait tardé de huit jours pour que le
Viken ne soit pas encore arrivé et que vous n’ayez pu
recevoir une nouvelle lettre de lui. Tout ce que je vous
dis là, croyez-le, est le résultat de sérieuses réflexions.
De plus, savez-vous si les instructions données au Viken
ne lui laissaient pas une certaine latitude pour porter sa
cargaison en quelque autre port, suivant les demandes
du marché ?
– Ole l’aurait écrit ! répondit Hulda, qui ne pouvait
se rattacher même à cet espoir.
– Qui prouve qu’il n’a pas écrit ? reprit le
professeur. Et, s’il l’a fait, ce ne serait plus le Viken qui
aurait du retard, ce serait le courrier d’Amérique.
Supposez que le navire de Ole ait dû aller en quelque
port des États-Unis, cela expliquerait comment aucune
de ses lettres n’est encore arrivée en Europe !
– Aux États-Unis... monsieur Sylvius ?
– Cela se voit quelquefois, et il suffit de manquer un
courrier pour laisser ses amis longtemps sans
nouvelles... En tout cas, il y a une chose très simple à
faire, c’est de demander des renseignements aux
armateurs de Bergen.
– Les connaissez-vous ?
– Oui, répondit Joël, messieurs Help frères.
– Help frères, Fils de l’Aîné ? s’écria Sylvius Hog.
– Oui !
– Mais moi aussi je les connais ! Le plus jeune, Help
junior, comme on dit, bien qu’il ait mon âge, est un de
mes bons amis. Nous avons souvent dîné ensemble à
Christiania ! Help frères, mes enfants ! Ah ! je saurai
par eux tout ce qui concerne le Viken. Je vais leur écrire
aujourd’hui même, et, s’il le faut, j’irai les voir.
– Que vous êtes bon, monsieur Sylvius ! répondirent
à la fois Hulda et Joël.
– Ah ! pas de remerciements, s’il vous plaît ! Je
vous le défends bien ! Est-ce que je vous ai remerciés,
moi, pour ce que vous avez fait là-bas ?... Comment, je
trouve l’occasion de vous rendre un petit service, et
vous voilà tout en l’air !
– Mais vous parliez de partir pour retourner à
Christiania, fit observer Joël.
– Eh bien, je partirai pour Bergen, s’il est
indispensable que j’aille à Bergen !
– Mais vous alliez nous quitter, monsieur Sylvius,
dit Hulda.
– Eh bien, je ne vous quitterai pas, ma chère fille !
Je suis libre de mes actions, je suppose, et, tant que je
n’aurai pas tiré cette situation au clair, à moins qu’on ne
me mette à la porte...
– Que dites-vous là ?
– Et tenez, j’ai bonne envie de rester à Dal jusqu’au
retour de Ole ! Je voudrais le connaître, ce fiancé de ma
petite Hulda ! Ce doit être un brave garçon – dans le
genre de Joël.
– Oui ! tout comme lui !... répondit Hulda.
– J’en étais sûr ! s’écria le professeur, dont la belle
humeur avait repris le dessus, à dessein, sans doute.
– Ole ressemble à Ole, monsieur Sylvius, dit Joël, et
cela suffit pour qu’il soit un excellent cœur.
– C’est possible, mon brave Joël, et cela me donne
encore plus le désir de le voir. Oh ! cela ne tardera pas !
Quelque chose me dit que le Viken va bientôt arriver !
– Dieu vous entende !
– Et pourquoi ne m’entendrait-il pas ? Il a l’oreille
fine ! Oui ! je veux assister à la noce de Hulda, puisque
j’y suis invité. Le Storthing en sera quitte pour
prolonger mon congé de quelques semaines. Il l’aurait
prolongé bien davantage, si vous m’aviez laissé tomber
dans le Rjukanfos, comme je le méritais !
– Monsieur Sylvius, dit Joël, que c’est bon de vous
entendre parler ainsi, et quel bien vous nous faites !
– Pas aussi grand que je le voudrais, mes amis ;
puisque je vous dois tout, et que je ne sais...
– Non !... n’insistez plus sur cette aventure.
– Au contraire, j’insisterai ! Ah ! çà ! est-ce que
c’est moi qui me suis tiré des griffes de la Maristien ?
Est-ce moi qui ai risqué ma vie pour me sauver ? Est-ce
moi qui me suis rapporté jusqu’à l’auberge de Dal ?
Est-ce moi qui me suis soigné et guéri sans le secours
de la Faculté ? Ah ! mais je suis entêté comme un
cheval de kariol, je vous en préviens. Or, je me suis mis
dans la tête d’assister au mariage de Hulda et de Ole
Kamp, et, par saint Olaf ! j’y assisterai !
La confiance est communicative. Comment résister
à celle que montrait Sylvius Hog ? Il le vit bien, quand
un demi-sourire éclaira le visage de la pauvre Hulda.
Elle ne demandait qu’à le croire... Elle ne demandait
qu’à espérer.
Sylvius Hog continua de plus belle :
– Donc, il faut songer que le temps va vite. Allons,
commençons les préparatifs du mariage !
– Ils sont commencés, monsieur Sylvius, répondit
Hulda, et déjà depuis trois semaines !
– Parfait ! Gardons-nous de les interrompre !
– Les interrompre ? répondit Joël. Mais tout est
prêt !
– Quoi ! la jupe de mariée, le corset aux agrafes de
filigrane, la ceinture et ses pendeloques ?
– Même ses pendeloques !
– Et la couronne rayonnante qui vous coiffera
comme une sainte, ma petite Hulda ?
– Oui, monsieur Sylvius.
– Et les invitations sont faites ?
– Toutes faites, répondit Joël, même celle à laquelle
nous tenons le plus, la vôtre !
– Et la demoiselle d’honneur a été choisie parmi les
plus sages filles du Telemark ?
– Et les plus belles, monsieur Sylvius, répondit Joël,
puisque c’est mademoiselle Siegfrid Helmboë, de
Bamble !
– De quel ton il dit cela, le brave garçon ! fit
observer le professeur, et comme il rougit en le disant !
Eh ! Eh ! Est-ce que par hasard mademoiselle Siegfrid
Helmboë, de Bamble, serait destinée à devenir madame
Joël Hansen de Dal ?
– Oui, monsieur Sylvius, répondit Hulda, Siegfrid,
qui est ma meilleure amie !
– Bon ! Encore une noce ! s’écria Sylvius Hog. Et je
suis sûr qu’on m’y invitera, et je ne pourrai faire moins
que d’y assister ! Décidément, il faudra que je donne
ma démission de député au Storthing, car je n’aurai plus
le temps d’y siéger ! Allons, je serai votre témoin, mon
brave Joël, après avoir d’abord été celui de votre sœur,
si vous le permettez. Décidément, vous faites de moi
tout ce que vous voulez, ou plutôt tout ce que je veux !
Embrassez-moi, petite Hulda ! Une poignée de main,
mon garçon ! Et maintenant, allons écrire à mon ami
Help junior, de Bergen !
Le frère et la sœur quittèrent la chambre du rez-de-
chaussée, que le professeur parlait déjà de prendre à
bail, et ils revinrent à leurs occupations avec un peu
plus d’espoir.
Sylvius Hog était resté seul.
– La pauvre fille ! la pauvre fille ! murmurait-il.
Oui ! j’ai un instant trompé sa douleur !... Je lui ai
rendu quelque calme !... Mais c’est un bien long retard
et dans des mers très mauvaises à cette époque !... Si le
Viken avait péri !... Si Ole ne devait plus revenir !
Un instant après, le professeur écrivait aux
armateurs de Bergen. Ce que demandait sa lettre,
c’étaient les détails les plus précis sur tout ce qui
concernait le Viken et sa campagne de pêche. Il voulait
savoir si quelque circonstance, prévue ou non, n’avait
pu l’obliger à changer son port de destination. Il lui
importait de savoir au plus tôt comment les négociants
et les marins de Bergen expliquaient ce retard. Enfin il
priait son ami Help junior de prendre les informations
les plus précises et de l’aviser par le retour du courrier.
Cette lettre si pressante disait aussi pourquoi Sylvius
Hog s’intéressait au jeune maître du Viken, de quel
service il était redevable à sa fiancée, et quelle joie ce
serait pour lui de pouvoir donner quelque espérance aux
enfants de dame Hansen.
Dès que cette lettre fut écrite, Joël la porta à la poste
de Moel. Elle devait partir le lendemain. Le 11 juin, elle
serait à Bergen. Donc, le 12, dans la soirée, ou le 13
dans la matinée au plus tard, M. Help junior pouvait
avoir répondu.
Près de trois jours à attendre cette réponse ! Comme
ils parurent longs ! Cependant, à force de paroles
rassurantes, d’encourageantes raisons, le professeur
parvint à rendre moins pénible cette attente. Maintenant
qu’il connaissait le secret de Hulda, n’avait-il pas un
sujet de conversation tout indiqué, et quelle consolation
c’était pour Joël et sa sœur de pouvoir sans cesse parler
de l’absent !
– À présent, ne suis-je pas de votre famille ? répétait
Sylvius Hog. Oui !... quelque chose comme un oncle
qui vous serait arrivé d’Amérique – ou d’ailleurs ?
Et, puisqu’il était de la famille, on ne devait plus
avoir de secrets pour lui.
Or, il n’était pas sans avoir remarqué l’attitude des
deux enfants vis-à-vis de leur mère. La réserve dans
laquelle dame Hansen affectait de se tenir devait avoir,
selon lui, un autre motif que l’inquiétude où l’on était
sur le compte de Ole Kamp. Il crut donc pouvoir en
parler à Joël. Celui-ci ne sut que lui répondre. Il voulut
alors pressentir dame Hansen à ce sujet ; mais elle se
montra si fermée qu’il dut renoncer à connaître ses
secrets. L’avenir les lui apprendrait sans doute.
Ainsi que l’avait prévu Sylvius Hog, la réponse de
Help junior arriva à Dal dans la matinée du 13. Joël
était allé, dès l’aube, au-devant du courrier. Ce fut lui
qui apporta la lettre dans la grande salle où le
professeur se trouvait avec dame Hansen et sa fille.
Il y eut d’abord un moment de silence. Hulda, toute
pâle, n’aurait pu parler, tant l’émotion lui faisait battre
le cœur. Elle avait pris la main de son frère, aussi ému
qu’elle.
Sylvius Hog ouvrit la lettre et la lut à haute voix. À
son grand regret, cette réponse de Help junior ne
contenait que de vagues indications, et le professeur ne
put cacher son désappointement aux jeunes gens qui
l’écoutaient, les larmes aux yeux.
Le Viken avait effectivement quitté Saint-Pierre-
Miquelon à la date indiquée dans la dernière lettre de
Ole Kamp. On l’avait appris de la façon la plus
formelle par d’autres bâtiments qui étaient arrivés à
Bergen depuis son départ de Terre-Neuve. Ces navires
ne l’avaient point rencontré sur leur route. Mais eux
aussi avaient éprouvé de gros mauvais temps dans les
parages de l’Islande. Cependant, ils avaient pu s’en
tirer. Dès lors, pourquoi le Viken n’en aurait-il pas fait
autant ? Peut-être était-il en relâche quelque part.
C’était d’ailleurs un excellent bateau, très solide, bien
commandé par le capitaine Prikel, de Hammersfest, et
monté par un vigoureux équipage qui avait fait ses
preuves. Toutefois, ce retard ne laissait pas d’être
inquiétant, et, s’il se prolongeait, il serait à craindre que
le Viken se fût perdu corps et biens.
Help junior regrettait de ne pas avoir de meilleures
nouvelles à donner du jeune parent des Hansen. En ce
qui concernait Ole Kamp, il en parlait comme d’un
excellent sujet, digne de toute les sympathies qu’il
inspirait à son ami Sylvius.
Help junior finissait en assurant le professeur de son
affection, en y joignant les amitiés de sa famille. Enfin,
il promettait de lui faire parvenir, sans délai, toute
nouvelle qui pourrait arriver du Viken en n’importe quel
port de Norvège, et se disait son tout dévoué, Help
frères.
La pauvre Hulda, défaillante, était tombée sur une
chaise, pendant que Sylvius Hog lisait cette lettre ; elle
sanglotait, quand il en eut achevé la lecture.
Joël, les bras croisés, avait écouté sans mot dire,
sans même oser regarder sa sœur.
Dame Hansen, après que Sylvius Hog eut cessé de
lire, s’était retirée dans sa chambre. Il semblait qu’elle
se fût attendue à ce malheur comme elle s’attendait à
bien d’autres !
Le professeur fit alors signe à Hulda et à son frère
de se rapprocher de lui. Il voulait encore leur parler de
Ole Kamp, leur dire tout ce que son imagination lui
suggérait de plus ou moins plausible, et il s’exprima
avec une assurance au moins singulière après la lettre
de Help junior. Non ! – il en avait le pressentiment ! –
non, rien n’était désespéré. N’y avait-il pas maint
exemple de plus longs retards éprouvés au cours d’une
navigation dans ces mers qui s’étendent de la Norvège à
Terre-Neuve ? Oui, sans aucun doute ! Le Viken n’était-
il pas un solide navire, bien commandé, avec un bon
équipage, et, par conséquent, dans des conditions
meilleures que les autres bâtiments qui étaient revenus
au port ? Incontestablement.
– Espérons donc, mes chers enfants, ajouta-t-il, et
attendons ! Si le Viken eût fait naufrage entre l’Islande
et Terre-Neuve, les nombreux navires qui suivent
constamment cette route pour revenir en Europe n’en
auraient-ils pas retrouvé quelque épave ? Eh bien, non !
Pas un seul débris n’a été rencontré dans ces parages si
fréquentés au retour de la grande pêche ! Néanmoins, il
faut agir, il faut obtenir des renseignements plus
certains. Si, pendant cette semaine, nous sommes
encore sans nouvelles du Viken ou sans lettre de Ole, je
retournerai à Christiania, je m’adresserai à la Marine,
qui fera des recherches, et, j’en ai la conviction, elles
aboutiront pour notre satisfaction à tous !
Quelque confiance que montrât le professeur, Joël et
Hulda sentaient bien qu’il ne parlait plus maintenant
comme il le faisait avant d’avoir reçu la lettre de
Bergen – lettre dont les termes ne devaient leur laisser
que bien peu d’espoir. Sylvius Hog n’osait plus à
présent faire allusion au mariage prochain de Hulda et
de Ole Kamp. Et, pourtant, il répéta avec une force qui
imposait :
– Non ! Ce n’est pas possible ! Ole ne plus
reparaître dans la maison de dame Hansen ! Ole ne pas
épouser Hulda ! Jamais je ne croirai possible un tel
malheur !
Cette conviction lui était personnelle. Il la puisait
dans l’énergie de son caractère, dans sa nature que rien
ne pouvait abattre. Mais comment la faire partager à
d’autres, et surtout à ceux que le sort du Viken touchait
si directement ?
Cependant, quelques jours se passèrent encore.
Sylvius Hog, complètement guéri, faisait de grandes
promenades aux environs. Il obligeait Hulda et son
frère à l’accompagner, afin de ne pas les laisser seuls à
eux-mêmes. Un jour, tous trois remontaient la vallée du
Vestfjorddal jusqu’à mi-chemin des chutes du Rjukan.
Le lendemain, ils la descendaient en se dirigeant vers
Moel et le lac Tinn. Une fois même, ils furent absents
vingt-quatre heures. C’est qu’ils avaient prolongé leur
excursion jusqu’à Bamble, où le professeur fit la
connaissance du fermier Helmboë et de sa fille Siegfrid.
Quel accueil celle-ci fit à sa pauvre Hulda, et quels
accents de tendresse elle trouva pour la consoler !
Là encore, Sylvius Hog rendit un peu d’espoir à ces
braves gens. Il avait écrit à la Marine de Christiania. Le
gouvernement s’occupait du Viken. On le retrouverait.
Ole reviendrait. Il pouvait même revenir d’un jour à
l’autre. Non ! le mariage n’aurait pas six semaines de
retard ! L’excellent homme paraissait si convaincu que
l’on se rendait peut-être plus à sa conviction qu’à ses
arguments.
Cette visite à la famille Helmboë fit du bien aux
enfants de dame Hansen. Et, quand ils rentrèrent à la
maison, ils étaient plus calmes que lorsqu’ils l’avaient
quittée.
On était alors au 15 juin. Le Viken avait donc
maintenant un mois de retard. Or, comme il s’agissait
de cette traversée, relativement courte, de Terre-Neuve
à la côte de Norvège, c’était véritablement hors de
mesure – même pour un navire à voiles.
Hulda ne vivait plus. Son frère ne parvenait pas à
trouver un seul mot qui pût la consoler. Devant ces
deux pauvres êtres, le professeur succombait à la tâche
qu’il s’était donnée de conserver un peu d’espoir. Hulda
et Joël ne quittaient le seuil de la maison que pour aller
regarder du côté de Moel, ou pour s’avancer sur la route
du Rjukanfos. Ole Kamp devait venir par Bergen ; mais
il pouvait se faire qu’il arrivât aussi par Christiania, si
la destination du Viken avait été modifiée. Un bruit de
kariol qui se faisait entendre sous les arbres, un cri jeté
dans les airs, l’ombre d’un homme se dessinant au
tournant du chemin, cela leur faisait battre le cœur,
mais inutilement ! Les gens de Dal veillaient de leur
côté. Ils allaient au-devant du courrier, en amont et en
aval du Maan. Tous s’intéressaient à cette famille si
aimée dans le pays, à ce pauvre Ole qui était presque un
enfant du Telemark. Et pas une lettre ne venait de
Bergen ou de Christiania apporter quelque nouvelle de
l’absent !
Le 16, rien de nouveau. Sylvius Hog ne pouvait plus
tenir en place. Il comprit qu’il fallait donner de sa
personne. Aussi annonça-t-il que, le lendemain, s’il
n’avait rien reçu, il partirait pour Christiania et
s’assurerait par lui-même que les recherches étaient
activement faites. Certes ! il lui en coûterait de laisser
Hulda et Joël ; mais il le fallait, et il reviendrait, dès
qu’il aurait achevé ses démarches.
Le 17, une grande partie du jour s’était déjà écoulée
– le plus triste de tous, peut-être ! La pluie n’avait cessé
de tomber depuis l’aube. Le vent se déchaînait à travers
les arbres. De grands coups de rafale crépitaient sur les
vitraux des fenêtres du côté du Maan.
Il était sept heures. On venait d’achever le dîner, en
silence, comme dans une maison en deuil. Sylvius Hog
n’avait même pu soutenir la conversation. Les paroles
lui manquaient avec les idées. Qu’aurait-il dit qui ne
l’eût été cent fois déjà ! Ne sentait-il pas que cette
prolongation d’absence rendait inacceptables ses
arguments d’autrefois ?
– Je partirai demain matin pour Christiania, dit-il.
Joël, occupez-vous de me procurer une kariol. Vous me
conduirez à Moel, et vous reviendrez aussitôt à Dal !
– Oui, monsieur Sylvius, répondit Joël. Vous ne
voulez pas que je vous accompagne plus loin ?
Le professeur fit un signe négatif en montrant Hulda
qu’il ne voulait pas priver de son frère.
En ce moment, un bruit, peu sensible encore, se fit
entendre sur la route, du côté de Moel. Tous écoutèrent.
Bientôt, il n’y eut plus de doute, c’était le bruit d’une
kariol. Elle se dirigeait rapidement vers Dal. Était-ce
donc quelque voyageur qui venait passer la nuit à
l’auberge ? C’était peu probable, et rarement les
touristes arrivaient à une heure aussi avancée.
Hulda venait de se lever toute tremblante. Joël alla
vers la porte, l’ouvrit, regarda.
Le bruit s’accentuait. C’était bien le pas d’un cheval
et le grincement de roues d’une kariol. Mais telle fut
alors la violence de la bourrasque qu’il fallut refermer
la porte.
Sylvius Hog allait et venait dans la salle. Joël et sa
sœur se tenaient l’un près de l’autre.
La kariol ne devait plus être qu’à une vingtaine de
pas de la maison. Allait-elle s’arrêter ou passer outre ?
Le cœur leur battait à tous – horriblement.
La kariol s’arrêta. On entendit une voix qui
appelait... Ce n’était pas la voix de Ole Kamp !
Presque aussitôt, on frappa à la porte.
Joël l’ouvrit.
Un homme était sur le seuil.
– Monsieur Sylvius Hog ? demanda-t-il.
– C’est moi, répondit le professeur, en s’avançant.
Qui êtes-vous, mon ami ?
– Un exprès qui vous est envoyé de Christiania par
le directeur de la Marine.
– Vous avez une lettre pour moi ?
– La voici !
Et l’exprès tendit une grande enveloppe qui était
cachetée du cachet officiel.
Hulda n’avait plus la force de se tenir debout. Son
frère venait de la faire asseoir sur un escabeau. Ni l’un
ni l’autre n’osaient presser Sylvius Hog d’ouvrir la
lettre.
Enfin, il lut ce qui suit :
« Monsieur le professeur,
« En réponse à votre dernière lettre, je vous adresse
sous ce pli un document qui a été recueilli en mer par
un navire danois, à la date du 5 juin dernier.
Malheureusement, ce document ne laisse plus aucun
doute sur le sort du Viken... »
Sylvius Hog, sans prendre le temps d’achever la
lettre, avait tiré le document de l’enveloppe... Il le
regardait... Il le retournait...
C’était un billet de loterie, portant le numéro 9672.
Au revers du billet, on lisait ces quelques lignes :
« 3 mai. – Chère Hulda, le Viken va sombrer !... Je
n’ai plus que ce billet pour toute fortune !... Je le confie
à Dieu pour qu’il te le fasse parvenir, et, puisque je n’y
serai pas, je te prie d’être là quand il sera tiré !...
Reçois-le avec ma dernière pensée pour toi !... Hulda,
ne m’oublie pas dans tes prières !... Adieu, chère
fiancée, adieu !...
« Ole Kamp. »
XII
Voilà donc quel était le secret du jeune marin !
C’était là cette chance sur laquelle il comptait pour
apporter une fortune à sa fiancée ! Un billet de loterie,
acheté avant son départ !... Et au moment où allait
sombrer le Viken, il l’avait enfermé dans une bouteille,
il l’avait jeté à la mer, avec un dernier adieu pour
Hulda !
Cette fois, Sylvius Hog fut anéanti. Il regardait la
lettre, puis le document !... Il ne parlait plus. Qu’eût-il
pu dire, d’ailleurs ? Quel doute pouvait exister
maintenant sur la catastrophe du Viken, sur la perte de
tous ceux qu’il ramenait en Norvège ?
Hulda, pendant que Sylvius Hog lisait cette lettre,
avait pu résister et se raidir contre l’angoisse. Mais,
après les derniers mots du billet de Ole, elle tomba dans
les bras de Joël. Il fallut la transporter dans sa chambre,
où sa mère lui donna les premiers soins. Elle voulut
rester seule alors, et, maintenant, agenouillée près de
son lit, elle priait pour l’âme de Ole Kamp.
Dame Hansen était rentrée dans la salle. Tout
d’abord, elle fit un pas vers le professeur, comme si elle
eût voulu parler, et, se dirigeant vers l’escalier, elle
disparut.
Joël, lui, après avoir reconduit sa sœur, était aussitôt
sorti. Il étouffait dans cette maison ouverte à tous les
vents de malheur. Il lui fallait l’air du dehors, l’air de la
bourrasque, et, pendant une partie de la nuit, il resta à
errer sur les bords du Maan.
Sylvius Hog était seul maintenant. Au premier
moment, abattu par ce coup de foudre, il ne tarda pas à
retrouver son énergie habituelle. Après avoir fait deux
ou trois tours dans la salle, il écouta si quelque appel de
la jeune fille n’arriverait pas jusqu’à lui. N’entendant
rien, il s’assit près de la table, et ses réflexions reprirent
leur cours.
« Hulda, se disait-il, Hulda, ne plus revoir son
fiancé ! Un pareil malheur serait possible !... Non !... À
cette pensée tout se révolte en moi ! Le Viken a sombré,
soit ! Mais y a-t-il donc une certitude absolue de la mort
de Ole ? Je ne puis le croire ! Dans tous les cas de
naufrage, n’est-ce pas le temps seul qui peut affirmer
que personne n’a pu survivre à la catastrophe ? Oui ! je
doute, je veux douter encore, dussent ni Hulda, ni Joël,
ni personne ne plus partager ce doute avec moi !
Puisque le Viken s’est englouti, cela explique-t-il qu’il
n’en soit resté aucun débris sur la mer ?... non !... rien,
si ce n’est cette bouteille dans laquelle le pauvre Ole a
voulu mettre sa dernière pensée, et, avec elle, tout ce
qui lui restait au monde ! »
Sylvius Hog tenait à la main le document, il le
regardait, il le palpait, il le retournait, ce chiffon de
papier sur lequel le pauvre garçon avait édifié toute une
espérance de fortune !
Cependant, le professeur, voulant l’examiner avec
plus de soin, se leva, écouta encore si la pauvre fille
n’appelait pas sa mère ou son frère, et il rentra dans sa
chambre.
Ce billet était un billet de la loterie des Écoles de
Christiania, loterie très populaire alors en Norvège.
Gros lot : cent mille marks1. Valeur totalisée des autres
lots : quatre-vingt-dix mille marks. Nombre des billets
émis : un million – tous placés actuellement.
Le billet de Ole Kamp portait le numéro 9672. Mais,
maintenant, que ce numéro fût bon ou mauvais, que le
jeune marin eût ou non quelque secrète raison d’y avoir
confiance, il ne serait plus là au moment du tirage de
cette loterie, qui devait s’effectuer le 15 juillet prochain,
c’est-à-dire dans vingt-huit jours. Hulda, suivant sa
dernière recommandation, devrait se présenter à sa
place et répondre pour lui !
1
Environ cent mille francs.
Sylvius Hog, à la clarté de son chandelier de terre,
relisait attentivement les lignes écrites au dos du billet,
comme s’il eût voulu y découvrir quelque sens caché.
Ces lignes avaient été tracées à l’encre. Il était
manifeste que la main de Ole n’avait pas tremblé
pendant qu’il les écrivait. Cela prouvait que le maître
du Viken avait tout son sang-froid au moment du
naufrage. Il se trouvait ainsi dans des conditions à
pouvoir profiter d’un moyen de salut quelconque, un
espar flottant, une planche en dérive, si tout n’avait pas
été englouti dans le gouffre où sombrait le navire.
Le plus souvent, ces documents, recueillis en mer,
font à peu près connaître l’endroit où s’est accomplie la
catastrophe. Sur celui-ci, il n’y avait pas une latitude,
pas une longitude, rien qui indiquât quelles étaient les
terres les plus rapprochées, continent ou îles. Il fallait
en conclure que le capitaine ni personne de l’équipage
ne savait où se trouvait alors le Viken. Entraîné, sans
doute, par une de ces tempêtes auxquelles on ne peut
résister, il avait dû être rejeté hors de sa route, et, l’état
du ciel ne permettant pas d’obtenir une observation
solaire, la position n’avait pu être relevée depuis
quelques jours. Dès lors, il était probable qu’on ne
saurait jamais en quels parages du nord de l’Atlantique,
au large de Terre-Neuve ou de l’Islande, l’abîme s’était
refermé sur les naufragés.
C’était là une circonstance qui devait enlever tout
espoir, même à qui ne voulait pas désespérer.
En effet, avec une indication, si vague qu’elle fût,
on aurait pu entreprendre des recherches, envoyer un
navire sur le lieu de la catastrophe, peut-être y retrouver
quelques débris reconnaissables. Qui sait si un ou
plusieurs survivants de l’équipage n’avaient pas atteint
un point quelconque de ces rivages du continent
arctique, où ils étaient sans secours, dans l’impossibilité
de se rapatrier ?
Tel était le doute qui peu à peu prenait corps dans
l’esprit de Sylvius Hog – doute inacceptable pour Hulda
et Joël, doute que le professeur eût hésité maintenant à
faire naître en eux, tant la désillusion, si probable, eût
été douloureuse.
« Et cependant, se disait-il, si le document ne donne
aucune indication qu’on puisse utiliser, on sait, du
moins, dans quels parages la bouteille a été recueillie !
Cette lettre ne le dit pas, mais la Marine, à Christiania,
ne peut l’ignorer ! N’est-ce pas un indice dont on
pourrait profiter peut-être ? En étudiant la direction des
courants, celle des vents généraux, en se rapportant à la
date présumée du naufrage, ne serait-il pas possible ?...
Enfin, je vais écrire de nouveau. Il faut que l’on hâte les
recherches, si peu de chances qu’elles aient d’aboutir !
Non ! jamais je n’abandonnerai cette pauvre Hulda !
Jamais, tant que je n’en aurai pas une preuve absolue, je
ne croirai à la mort de son fiancé ! »
Ainsi raisonnait Sylvius Hog. Mais, en même temps,
il prenait le parti de ne plus parler des démarches qu’il
allait entreprendre, des efforts qu’il allait provoquer de
toute son influence. Hulda ni son frère ne surent donc
rien de ce qu’il écrivit à Christiania. De plus, ce départ
qui devait s’effectuer le lendemain, il se résolut à le
remettre indéfiniment, ou plutôt, il partirait dans
quelques jours, mais ce serait pour se rendre à Bergen.
Là, il saurait de MM. Help tout ce qui concernait le
Viken, il prendrait lui-même l’avis des gens de mer les
plus compétents, il déterminerait la manière dont les
premières recherches devraient être faites.
Cependant, sur les renseignements fournis par la
Marine, les journaux de Christiania, puis ceux de la
Norvège et de la Suède, puis ceux de l’Europe, s’étaient
peu à peu emparés de ce fait d’un billet de loterie
transformé en document. Il y avait quelque chose de
touchant dans cet envoi d’un fiancé à sa fiancée, et
l’opinion publique s’en émut, non sans raison.
Le doyen des journaux de Norvège, le Morgen-Blad,
fut le premier à rapporter l’histoire du Viken et de Ole
Kamp. Des trente-sept autres journaux qui paraissaient
dans le pays à cette époque, pas un n’omit de le
raconter en termes attendris. L’Illustreret Nyhedsblad
publia un dessin idéal de la scène du naufrage. On
voyait le Viken désemparé, ses voiles en lambeaux, sa
mâture en partie détruite, prêt à disparaître sous les
flots. Ole, debout à l’avant, lançait la bouteille à la mer,
au moment où il recommandait, avec sa dernière pensée
pour Hulda, son âme à Dieu. Dans un lointain
allégorique, au milieu d’une vapeur légère, une lame
apportait la bouteille aux pieds de la jeune fiancée. Le
tout tenait dans le cadre de ce billet dont le numéro se
détachait en exergue. Image naïve, sans doute, mais qui
devait avoir un grand succès dans ces contrées, encore
attachées aux légendes des Ondines et des Valkyries.
Le fait fut ensuite reproduit, commenté, en France,
en Angleterre, jusque dans les États-Unis d’Amérique.
Avec les noms de Hulda et de Ole, leur histoire se
popularisa par le crayon et la plume. Cette jeune
Norvégienne de Dal, sans le savoir, eut alors le
privilège de passionner l’opinion publique. La pauvre
fille ne pouvait se douter du bruit qui se faisait autour
d’elle. D’ailleurs, rien n’aurait pu la distraire de la
douleur dans laquelle elle s’absorbait tout entière.
Et, maintenant, on ne s’étonnera pas de l’effet qui se
produisit dans les deux continents – effet très
explicable, étant donné que la nature humaine glisse
volontiers sur la pente des choses superstitieuses. Un
billet de loterie, recueilli dans ces circonstances, avec
ce numéro 9672, si providentiellement arraché aux
flots, ne pouvait être qu’un billet prédestiné. Entre tous,
n’était-il pas miraculeusement indiqué pour gagner le
gros lot de cent mille marks ? Ne valait-il pas une
fortune, cette fortune sur laquelle comptait Ole Kamp ?
Aussi, qu’on n’en soit pas surpris, arriva-t-il à Dal,
un peu de partout, de très sérieuses propositions
d’acheter ce billet, si Hulda Hansen consentait à le
vendre. Tout d’abord, les prix offerts étaient
médiocres ; mais ils s’élevèrent de jour en jour. On
pouvait donc prévoir qu’avec le temps et à mesure que
se rapprocherait le jour du tirage de la loterie, il se
présenterait de sérieuses surenchères.
Ces offres se manifestèrent non seulement en ces
pays scandinaves, si portés à reconnaître l’intervention
des puissances surnaturelles dans les choses de ce
monde, mais aussi à l’étranger et même en France. Les
Anglais, très flegmatiquement, s’en mêlèrent, et, après
eux, les Américains, dont les dollars ne se dépensent
pas volontiers à des fantaisies si peu pratiques. Une
certaine quantité de lettres furent adressées à Dal. Les
journaux ne négligèrent pas de faire connaître
l’importance des propositions faites à la famille
Hansen. On peut dire qu’il s’établit une sorte de petite
bourse, dont la cote variait, mais toujours en hausse.
Aussi en vint-on à offrir plusieurs centaines de
marks de ce billet, qui, en somme, n’avait qu’un
millionième de chance pour gagner le gros lot. C’était
absurde, sans doute, mais on ne raisonne pas avec les
idées superstitieuses. Aussi les imaginations se
montaient-elles, et, avec la force acquise, elles
pouvaient, elles devaient aller plus haut.
C’est ce qui se produisit, en effet. Huit jours après
cet événement, les journaux annonçaient que le cours
du billet dépassait mille, quinze cents, et même deux
mille marks. Un Anglais, de Manchester, était allé
jusqu’à cent livres sterling, soit deux mille cinq cents
marks. Un Américain, de Boston, renchérit encore, et
proposa d’acquérir le numéro 9672 de la loterie des
Écoles de Christiania pour la somme de mille dollars –
environ cinq mille francs.
Il va sans dire que Hulda ne se préoccupait
aucunement de ce qui passionnait à ce point un certain
public. De ces lettres arrivées à Dal, au sujet du billet,
elle n’avait même pas voulu prendre connaissance.
Cependant, le professeur fut d’avis qu’on ne pouvait lui
laisser ignorer quelles propositions étaient faites,
puisque Ole Kamp lui avait légué la propriété de ce
numéro 9672.
Hulda refusa toutes les offres. Ce billet, c’était la
dernière lettre de son fiancé.
Et qu’on ne croie pas qu’elle y tînt, la pauvre fille,
avec l’arrière-pensée qu’il pourrait lui valoir un des lots
de la loterie ! Non ! Elle ne voyait là que le suprême
adieu du naufragé, une dernière relique qu’elle voulait
conserver précieusement. Elle ne songeait guère aux
chances d’une fortune que Ole ne pourrait plus partager
avec elle ! Quoi de plus touchant, de plus délicat, que
ce culte pour un souvenir !
Au surplus, en lui faisant connaître les diverses
propositions qui lui étaient adressées, Sylvius Hog ni
Joël n’entendaient influencer Hulda. Elle ne devait
prendre avis que de son cœur. On sait maintenant ce
que son cœur lui avait répondu.
Joël, d’ailleurs, approuva absolument sa sœur. Le
billet de Ole Kamp ne devait être cédé à personne – à
aucun prix.
Sylvius Hog fit plus qu’approuver Hulda : il la
félicita de ne point prêter l’oreille à tout ce commerce.
Voit-on ce billet vendu à l’un, revendu à l’autre,
passant de main en main, transformé en une sorte de
papier-monnaie jusqu’au moment où le tirage de la
loterie en aurait fait très probablement un chiffon sans
valeur ?
Et Sylvius Hog allait même plus loin. Est-ce que par
hasard il était superstitieux ? Non, sans doute ! Mais
Ole Kamp eût été là, qu’il lui aurait probablement dit :
« Gardez votre billet, mon garçon, gardez-le ! On l’a
d’abord sauvé du naufrage, vous ensuite ! Eh bien, il
faut voir !... On ne sait pas !... Non !... On ne sait pas ! »
Et quand Sylvius Hog, professeur de législation,
député au Storthing, pensait ainsi, pouvait-on s’étonner
de l’engouement du public ? Non, et rien de plus
naturel que le 9672 eût fait prime ?
Dans la maison de dame Hansen, il n’y eut donc
personne qui protestât contre le sentiment si respectable
qui faisait agir la jeune fille – personne, si ce n’est sa
mère.
Le plus souvent, en effet, on entendait récriminer
dame Hansen, surtout en l’absence de Hulda. Cela ne
laissait pas de causer un très gros chagrin à Joël. Sa
mère – il le pensait, du moins – ne s’en tiendrait peut-
être pas toujours à des récriminations. Elle voudrait
entreprendre secrètement Hulda au sujet des offres qui
lui étaient faites.
– Cinq mille marks, ce billet ! répétait-elle. On en
propose cinq mille marks !
Dame Hansen ne voulait évidemment rien voir de ce
qu’il y avait d’attendrissant dans le refus de sa fille.
Elle ne pensait qu’à cette importante somme de cinq
mille marks. Un seul mot de Hulda les eût fait entrer
dans la maison. Elle ne croyait pas, d’ailleurs, à la
valeur surnaturelle du billet, si Norvégienne qu’elle fût.
Et, de sacrifier cinq mille marks pour ce millionième de
chance d’en gagner cent mille, cela ne pouvait entrer
dans son esprit froid et positif.
Il est bien évident que, toute superstition mise à part,
rejeter le certain pour l’incertain, dans des conditions si
aléatoires, ce n’eût point été acte de sagesse. Mais, on
le répète, ce billet n’était pas un billet de loterie pour
Hulda ; c’était la dernière lettre de Ole Kamp, et son
cœur se fût brisé à la pensée de s’en dessaisir.
Cependant dame Hansen désapprouvait très
manifestement la conduite de sa fille. On sentait une
sourde irritation s’amasser en elle. Un jour ou l’autre, il
était à craindre qu’elle ne mît Hulda en demeure de
revenir sur sa résolution. Déjà, elle avait parlé dans ce
sens à Joël, qui n’avait pas hésité à prendre parti pour sa
sœur.
Naturellement, Sylvius Hog était tenu au courant de
ce qui se passait. C’était un chagrin de plus ajouté à tout
ce que souffrait Hulda, et il le regrettait. Joël lui en
parlait quelquefois.
– Est-ce que ma sœur n’a pas raison de refuser ?
disait-il. Est-ce que je ne fais pas bien d’approuver son
refus ?
– Sans doute ! lui répondait Sylvius Hog. Et,
pourtant, au point de vue mathématique, votre mère a
un million de fois raison ! Mais, tout n’est pas
mathématique en ce monde ! Le calcul n’a rien à voir
dans les choses du cœur !
Pendant ces deux semaines, on avait dû surveiller
Hulda. Accablée par tant de douleurs, elle donna de
sérieuses craintes pour sa santé. Heureusement, les
soins ne lui manquèrent pas. Sur la demande de Sylvius
Hog, le célèbre docteur Boek, son ami, vint à Dal voir
la jeune malade. Il n’eut que le repos du corps à lui
prescrire, et le calme de l’âme, s’il était possible. Mais
le vrai moyen de la guérir, c’était le retour de Ole, et ce
moyen, Dieu seul en pouvait disposer. En tout cas,
Sylvius Hog n’épargna point ses consolations à la jeune
fille, et il ne cessa pas de lui faire entendre des paroles
d’espérance. Et, quoique cela puisse paraître
invraisemblable, Sylvius Hog ne désespérait pas !
Treize jours s’étaient écoulés depuis l’arrivée du
billet envoyé par la Marine à Dal. On était au 30 juin.
Quinze jours encore, et le tirage de la loterie des Écoles
allait s’effectuer en grande pompe dans un des vastes
établissements de Christiania.
Précisément, ce 30 juin, dans la matinée, Sylvius
Hog reçut une nouvelle lettre de la Marine en réponse à
ses instances réitérées. Cette lettre l’engageait à
s’entendre avec les autorités maritimes de Bergen. De
plus, elle l’autorisait à organiser immédiatement les
recherches relatives au Viken avec le concours de l’État.
Le professeur ne voulut rien dire à Joël ni à Hulda
de ce qu’il allait entreprendre. Il se contenta de leur
annoncer son départ, en prétextant un voyage d’affaires
qui ne le retiendrait que quelques jours.
– Monsieur Sylvius, je vous en supplie, ne nous
abandonnez pas ! lui dit la pauvre fille.
– Vous abandonner... vous qui êtes devenus mes
enfants ! répondit Sylvius Hog.
Joël offrait de l’accompagner. Cependant, ne
voulant pas laisser soupçonner qu’il allait à Bergen, il
ne lui permit de venir que jusqu’à Moel. D’ailleurs, il
ne fallait pas que Hulda restât seule avec sa mère.
Après avoir été alitée pendant quelques jours, elle
commençait à se lever, maintenant ; mais elle était
faible encore, elle gardait la chambre, et son frère
sentait bien qu’il ne pouvait la quitter.
À onze heures, la kariol se trouvait devant la porte
de l’auberge. Le professeur y prit place avec Joël, après
avoir dit un dernier adieu à la jeune fille. Puis, tous
deux disparurent au tournant du sentier, sous les grands
bouleaux de la rive.
Le soir même, Joël était de retour à Dal.
XIII
Sylvius Hog était donc parti pour Bergen. Sa nature
tenace, son caractère énergique, un instant ébranlés,
avaient repris le dessus. Il ne voulait pas croire à la
mort de Ole Kamp, ni admettre que Hulda fût
condamnée à ne jamais le revoir. Non ! tant que la
matérialité du fait ne serait pas reconnue, il le tenait
pour faux. Et, comme on dit vulgairement, « c’était plus
fort que lui ».
Mais avait-il donc un indice sur lequel il lui serait
possible d’appuyer l’œuvre qu’il allait entreprendre à
Bergen ? Oui, mais un indice bien vague, il faut en
convenir !
Il savait, en effet, à quelle date le billet avait été jeté
à la mer par Ole Kamp, à quelle date et dans quels
parages la bouteille, qui renfermait ce billet, avait été
recueillie. C’est ce que venait de lui apprendre la lettre
de la Marine, lettre qui l’avait décidé à partir
immédiatement pour Bergen, afin de s’entendre avec la
maison Help et les marins les plus compétents du port.
Peut-être cela suffirait-il pour imprimer une utile
direction aux recherches dont le Viken allait être l’objet.
Le voyage s’accomplit aussi rapidement que
possible. Arrivé à Moel, Sylvius Hog renvoya son
compagnon avec la kariol. Il prit passage sur une de ces
embarcations d’écorce de bouleau, qui font le service
du lac Tinn. Une fois à Tinoset, au lieu de se porter vers
le sud, c’est-à-dire du côté de Bamble, il loua une
seconde kariol et suivit les routes du Hardanger, afin de
gagner le golfe de ce nom par le plus court. Là, le Run,
petit bateau à vapeur qui fait le service du golfe, lui
permit de le redescendre jusqu’à son extrémité
inférieure. Enfin, après avoir traversé un lacis de fiords,
entre les îlots et les îles dont est semé le littoral
norvégien, le 2 juillet, dès l’aube, il débarqua sur le
quai de Bergen.
Cette ancienne ville que baignent les deux fiords de
Sogne et de Hardanger, est située dans une contrée
superbe à laquelle ressemblera la Suisse, le jour où un
bras de mer artificiel aura amené les eaux de la
Méditerranée au pied de ses montagnes. Une
magnifique allée de frênes donne accès aux premières
habitations de Bergen. Ses hautes maisons à pignons
pointus resplendissent de blancheur, comme celles des
villes arabes, et sont agglomérées dans ce triangle
irrégulier qui renferme ses trente mille habitants. Ses
églises datent du douzième siècle. Sa haute cathédrale
la signale de loin aux navires qui viennent du large.
C’est la capitale de la Norvège commerçante, bien
qu’elle soit placée très en dehors des voies de
communication, et fort éloignée des deux autres villes
qui, politiquement, tiennent le premier et le deuxième
rang dans le royaume – Christiania et Drontheim.
En toute autre circonstance, le professeur eût pris
goût à étudier ce chef-lieu de préfecture, peut-être plus
hollandais que norvégien par son aspect et ses mœurs.
Cela faisait partie du programme de son voyage. Mais,
depuis l’aventure de la Maristien, depuis son arrivée à
Dal, ce programme avait subi d’importantes
modifications. Sylvius Hog n’était plus maintenant le
député touriste, qui voulait prendre un exact aperçu du
pays, au point de vue politique comme au point de vue
commercial. C’était l’hôte de la maison Hansen,
l’obligé de Joël et de Hulda, dont les intérêts primaient
tout. C’était le débiteur qui voulait, à n’importe quel
prix, payer sa dette de reconnaissance. « Et, pensait-il,
ce qu’il allait tenter de faire pour eux, ce serait bien peu
de chose ! »
En arrivant à Bergen par le Run, Sylvius Hog prit
terre au fond du port, sur le quai du marché au poisson.
Aussitôt, il se rendit dans le quartier de Tyske-Bodrone,
où demeurait Help junior, de la maison Help frères.
Naturellement, il pleuvait, puisque la pluie tombe à
Bergen trois cent soixante jours par an. Mais, pour être
clos et couvert, on eût difficilement trouvé une maison
mieux aménagée que l’hospitalière maison de Help
junior. Quant à l’accueil qu’y reçut Sylvius Hog, nulle
part il n’aurait pu être plus chaud, plus cordial, plus
démonstratif. Son ami s’empara de sa personne comme
d’un colis précieux qu’il prenait en consignation, qu’il
emmagasina avec soin, et qu’il ne délivrerait plus que
contre un reçu en bonne et due forme.
Immédiatement, Sylvius Hog fit connaître le but de
son voyage à Help junior. Il lui parla du Viken. Il lui
demanda si aucune nouvelle n’en était arrivée depuis sa
dernière lettre. Les marins de l’endroit le considéraient-
ils comme perdu corps et biens ? Ce naufrage, qui
mettait en deuil plusieurs familles de Bergen, n’avait-il
pas amené les autorités maritimes à commencer des
recherches ?
– Et comment le pourrait-on, répondit Help junior,
puisqu’on ne sait quel est le lieu du naufrage ?
– Soit, mon cher Help, et c’est précisément parce
qu’on l’ignore qu’il faut chercher à le connaître.
– À le connaître ?
– Oui ! Si on ne sait rien de l’endroit où a sombré le
Viken, on sait, du moins, quel est l’endroit où le
document a été recueilli par le navire danois. Il y a là
donc un indice certain que nous serions coupables de
négliger.
– Quel est cet endroit ?
– Écoutez-moi, mon cher Help !
Sylvius Hog communiqua alors les nouveaux
renseignements que lui avait fait parvenir en dernier
lieu la Marine, et les pleins pouvoirs qu’elle lui donnait
pour les utiliser.
La bouteille qui renfermait le billet de loterie de Ole
Kamp avait été trouvée, le 5 juin, par le brick-goélette
Christian, capitaine Mosselman, d’Elseneur, à deux
cents milles dans le sud-ouest de l’Islande, les vents
soufflant du sud-est.
Ce capitaine avait aussitôt pris connaissance du
document, comme il le devait, pour le cas où un secours
immédiat eût pu être porté aux survivants du Viken.
Mais les lignes écrites au dos du billet de loterie
n’indiquaient en aucune façon le lieu du naufrage, et le
Christian ne put se porter sur les parages de la
catastrophe.
C’était un honnête homme, ce capitaine Mosselman.
Peut-être un autre, peu scrupuleux, eût-il gardé le billet
pour son compte. Lui n’eut plus qu’une pensée : c’était
de faire parvenir le billet à son adresse, dès qu’il serait
rentré au port. « Hulda Hansen, de Dal », cela suffisait.
Il n’était pas nécessaire d’en savoir davantage.
Cependant, une fois arrivé à Copenhague, le
capitaine Mosselman se dit qu’il ferait mieux de
remettre le document aux autorités danoises au lieu de
l’envoyer directement à la destinataire. C’était plus sûr
et plus régulier. C’est donc ce qu’il fit, et la Marine de
Copenhague avisa aussitôt la Marine de Christiania.
À cette époque, on avait déjà reçu les premières
lettres de Sylvius Hog qui demandait des
renseignements précis sur le Viken. L’intérêt tout
spécial qu’il portait à la famille Hansen était connu.
Sylvius Hog devait rester à Dal quelque temps encore,
on le savait, et ce fut là que le document, recueilli par le
capitaine danois, lui fut adressé, afin qu’il le remît entre
les mains de Hulda Hansen.
Depuis lors, cette histoire n’avait cessé de
passionner l’opinion publique, on ne l’a point oublié,
grâce aux détails touchants que fournirent les journaux
des deux mondes.
Voilà ce que Sylvius Hog apprit sommairement à
son ami Help junior, qui l’écoutait avec le plus vif
intérêt, sans l’interrompre, et il termina son récit en
disant :
– Il y a donc un point qui ne peut être mis en doute :
c’est que, le 5 juin dernier, le document a été trouvé à
deux cents milles dans le sud-ouest de l’Islande, un
mois environ après le départ du Viken de Saint-Pierre-
Miquelon pour l’Europe.
– Et vous ne savez rien de plus ?
– Non, mon cher Help : mais, en consultant les
marins les plus expérimentés de Bergen, ceux qui sont
ou ont été pratiques de ces parages, qui connaissent la
direction générale des vents et surtout des courants, ne
pourrait-on rétablir la route suivie par la bouteille ?
Puis, en tenant compte approximativement de sa vitesse
et du temps écoulé jusqu’au moment où elle a été
recueillie, est-il impossible d’imaginer en quel endroit
elle a dû être jetée par Ole Kamp, c’est-à-dire quel est
le lieu du naufrage ?
Help junior secouait la tête d’un air peu approbatif.
Faire reposer toute une tentative de recherches sur de si
vagues indications, auxquelles pouvaient se mêler tant
de causes d’erreur, ne serait-ce pas courir à l’insuccès ?
L’armateur, esprit froid et pratique, crut devoir le faire
observer à Sylvius Hog.
– Soit, ami Help ! Mais, de ce qu’on ne pourra
obtenir que des données très incertaines, ce n’est pas
une raison pour abandonner la partie. Je tiens à ce que
tout soit tenté en faveur de ces pauvres gens, auxquels
je suis redevable de la vie. Oui, s’il le fallait, je
n’hésiterais pas à sacrifier tout ce que je possède pour
retrouver Ole Kamp et le ramener à sa fiancée Hulda
Hansen !
Et Sylvius Hog raconta par le détail son aventure du
Rjukanfos. Il dit de quelle façon cet intrépide Joël et sa
sœur avaient risqué leur vie pour lui venir en aide, et
comment, sans leur intervention, il n’aurait pas
aujourd’hui le plaisir d’être l’hôte de son ami Help.
L’ami Help, on l’a dit, était un esprit peu enclin à se
payer d’illusions ; mais il n’était point opposé à ce que
l’on tentât même l’inutile, même l’impossible, quand il
s’agissait d’une question d’humanité. Il approuva donc
finalement ce que voulait tenter Sylvius Hog.
– Sylvius, répondit-il, je vous seconderai de tout
mon pouvoir. Oui ! Vous avez raison ! N’y eût-il
qu’une faible chance de retrouver quelque survivant du
Viken, et, entre autres, ce brave Ole dont la fiancée vous
a sauvé la vie, il ne faut pas la négliger !
– Non, Help, non, répondit le professeur, cette
chance ne fût-elle que d’une sur cent mille !
– Aujourd’hui même, Sylvius, je réunirai dans mon
cabinet les meilleurs marins de Bergen. Je ferai appel à
tous ceux qui ont navigué ou naviguent habituellement
dans les parages de l’Islande et de Terre-Neuve. Nous
verrons ce qu’ils conseilleront de faire...
– Et ce qu’ils conseilleront de faire, nous le ferons !
répondit Sylvius Hog avec son ardeur si
communicative. J’ai l’appui du gouvernement. Je suis
autorisé à faire concourir un de ses avisos à la recherche
du Viken, et je compte bien que personne n’hésitera,
quand il s’agira de s’adjoindre à une pareille œuvre !
– Je vais au bureau de la Marine, dit Help junior.
– Voulez-vous que je vous accompagne ?
– C’est inutile ! Vous devez être fatigué...
– Fatigué !... moi !... à mon âge !...
– N’importe. Reposez-vous, mon cher et toujours
jeune Sylvius, en m’attendant ici !
Le jour même, il y eut une réunion de capitaines
marchands, de marins de la grande pêche et de pilotes
dans la maison de Help frères. Là se trouvaient nombre
de gens de mer qui naviguaient encore, et quelques-uns,
plus âgés, maintenant à la retraite.
Tout d’abord, Sylvius Hog les mit au courant de la
situation. Il leur apprit à quelle date – 3 mai – le
document avait été jeté à la mer par Ole Kamp, à quelle
date – 5 juin – le capitaine danois l’avait recueilli, et
dans quels parages, soit deux cents milles au sud-ouest
de l’Islande.
La discussion fut assez longue et très sérieuse. Il n’y
avait pas un de ces braves gens qui ne connût quelle
était, sur les parages de l’Islande et des mers de Terre-
Neuve, la direction générale des courants dont il fallait
tenir compte pour le problème à résoudre.
Or, il était constant qu’à l’époque du naufrage,
pendant l’intervalle de temps compris entre le départ du
Viken de Saint-Pierre-Miquelon et le repêchage de la
bouteille par le navire danois, d’interminables coups de
vent de sud-est avaient bouleversé cette portion de
l’Atlantique. C’est à ces tempêtes, sans doute, qu’il
fallait attribuer la catastrophe. Très probablement, le
Viken, ne pouvant plus tenir la cape, avait dû fuir vent
arrière. Or, c’est précisément pendant cette période de
l’équinoxe que les glaces polaires commencent à
dériver sur l’Atlantique. Il était possible qu’une
collision se fût produite, et que le Viken eût été brisé
contre un de ces écueils mouvants qu’il est si difficile
d’éviter.
Donc, en admettant cette explication, pourquoi
l’équipage, en tout ou partie, ne se serait-il pas réfugié
sur l’un de ces icefields, après y avoir déposé une
certaine quantité de vivres ? Si cela était, le banc de
glace ayant dû être repoussé dans le nord-ouest, il
n’était pas impossible que les survivants eussent pu
finalement atterrir en un point quelconque de la côte
groënlandaise. C’était donc dans cette direction et dans
ces parages que les recherches devraient être tentées.
Telle fut la réponse faite, à l’unanimité, dans cette
réunion de marins, aux diverses questions posées par
Sylvius Hog. Nul doute qu’il ne fallût procéder de la
manière indiquée. Mais que retrouver si ce ne sont des
débris, au cas où le Viken aurait abordé quelque énorme
iceberg ? Devait-on compter sur le rapatriement des
survivants du naufrage ? Chose plus que douteuse. Le
professeur, à cette demande directe, vit bien que les
plus compétents ne pouvaient ou ne voulaient rien
répondre. Ce n’était pas une raison pour ne point agir –
là-dessus, ils étaient tous d’accord – et cela dans le plus
bref délai.
Bergen compte habituellement quelques-uns des
navires appartenant à la flottille norvégienne de l’État.
À ce port est attaché un des trois avisos qui font le
service de la côte occidentale, en s’arrêtant aux escales
de Drontheim, du Finmark, d’Hammerfest et du cap
Nord. En ce moment, un de ces avisos était mouillé
dans la baie.
Après avoir rédigé une note qui résumait l’opinion
des marins réunis chez Help junior, Sylvius Hog se
rendit aussitôt à bord de l’aviso Telegraf. Là, il fit
connaître au commandant la mission spéciale dont le
gouvernement l’avait chargé.
Le commandant reçut le professeur avec
empressement et se déclara prêt à lui donner tout son
concours. Il avait déjà fait la navigation de ces parages
pendant les longues et périlleuses campagnes qui
entraînent les pêcheurs de Bergen, des îles Loffoden et
du Finmark, jusqu’aux pêcheries de l’Islande et de
Terre-Neuve. Il pourrait donc apporter ses
connaissances personnelles à l’œuvre d’humanité qui
allait être entreprise, et il promettait de s’y donner tout
entier.
Quant à la note que lui remit Sylvius Hog – note
indiquant le lieu présumé du naufrage – il en approuva
absolument les conclusions. C’était dans cette portion
de mer comprise entre l’Islande et le Groënland qu’il
fallait rechercher les survivants, ou tout au moins
quelque épave du Viken. Si le commandant ne
réussissait pas, il irait explorer les parages voisins et
peut-être la mer de Baffin sur sa côte orientale.
– Je suis prêt à partir, monsieur Hog, ajouta-t-il.
Mon charbon et mes vivres sont faits, mon équipage est
à bord, et je puis appareiller aujourd’hui même.
– Je vous remercie, commandant, répondit le
professeur, et je suis très touché de l’accueil que vous
m’avez fait. Mais encore une question : pouvez-vous
me dire combien de temps il vous faudra pour atteindre
les parages du Groënland ?
– Mon aviso peut faire onze nœuds à l’heure. Or,
comme la distance de Bergen au Groënland n’est que
de vingt degrés environ, je compte arriver en moins de
huit jours.
– Faites donc toute la diligence possible,
commandant, répondit Sylvius Hog. Si quelques
naufragés ont pu échapper à la catastrophe, voilà déjà
deux mois qu’ils sont dans le dénuement, sans doute,
mourant de faim sur quelque côte déserte...
– Il n’y a pas une heure à perdre, monsieur Hog.
Aujourd’hui même je prendrai la mer avec le jusant, je
me tiendrai à mon maximum de vitesse, et, aussitôt que
j’aurai trouvé un indice quelconque, j’en informerai la
marine de Christiania par le fil de Terre-Neuve.
– Partez donc, commandant, répondit Sylvius Hog,
et puissiez-vous réussir !
Le jour même, le Telegraf appareillait, salué par les
sympathiques hurrahs de toute la population de Bergen.
Et ce ne fut pas sans une vive émotion qu’on le vit
contourner les passes, puis disparaître derrière les
derniers îlots du fiord.
Cependant Sylvius Hog ne borna pas ses efforts à
cette expédition, dont il venait de charger l’aviso
Telegraf. Dans sa pensée, on pouvait faire plus encore
en multipliant les moyens de retrouver quelque trace du
Viken. N’était-il pas possible d’exciter l’émulation des
navires de commerce et de pêche, joëgts ou autres, à
donner leur concours aux recherches, pendant qu’ils
naviguaient dans les mers des Feroë et de l’Islande ?
Oui, sans doute ! Aussi une prime de deux mille marks
fut-elle promise, au nom de l’État, à tout bâtiment qui
fournirait un indice relatif au navire perdu, et de cinq
mille à quiconque rapatrierait un des survivants du
naufrage.
Voilà donc, pendant les deux jours qu’il passa à
Bergen, comment Sylvius Hog fit tout ce qu’il était
possible de faire pour assurer le succès de cette
campagne. Il fut, en cela, parfaitement secondé par son
ami Help junior et les autorités maritimes. M. Help eût
désiré le garder près de lui pendant quelque temps
encore. Sylvius Hog le remercia et refusa de prolonger
son séjour. Il lui tardait d’avoir rejoint Hulda et Joël,
qu’il craignait de laisser trop longtemps livrés à eux-
mêmes. Mais Help junior convint avec lui que, si
quelque nouvelle arrivait, elle lui serait aussitôt
transmise à Dal. À lui seul appartenait le soin d’en
instruire la famille Hansen.
Le 4, dès le matin, Sylvius Hog, après avoir pris
congé de son ami Help junior, se rembarqua sur le Run
pour traverser le fiord du Hardanger, et, à moins de
retards improbables, il comptait être de retour au
Telemark dans la soirée du 5.
XIV
Le jour même où Sylvius Hog avait quitté Bergen,
une scène grave s’était passée dans l’auberge de Dal.
Après le départ du professeur, on eût dit que le bon
génie de Hulda et de Joël avait emporté, avec son
dernier espoir, toute la vie de cette famille. C’était
comme une maison morte que Sylvius Hog laissait
derrière lui.
Pendant ces deux jours, d’ailleurs, aucun touriste ne
vint à Dal. Joël n’eut donc point l’occasion de
s’absenter, et il put rester près de Hulda qu’il eût été
très anxieux de laisser seule.
En effet, dame Hansen était de plus en plus dominée
par ses secrètes inquiétudes. Elle semblait s’être
détachée de tout ce qui touchait ses enfants, même de la
perte du Viken. Elle vivait à l’écart, retirée dans sa
chambre, ne se montrant qu’aux heures des repas. Mais,
quand elle adressait la parole à Hulda ou à Joël, c’était
toujours pour leur faire des reproches directs ou
indirects au sujet du billet de loterie, dont ils ne
voulaient à aucun prix se défaire.
C’est que les offres n’avaient cessé de se produire. Il
en arrivait de tous les coins du monde. C’était comme
une folie qui s’était emparée de certains cerveaux.
Non ! Il n’était pas possible qu’un pareil billet ne fût
pas prédestiné à gagner le lot de cent mille marks. Il
semblait qu’il n’y eût qu’un seul numéro dans cette
loterie, et ce numéro, c’était le 9672 ! En somme,
l’Anglais de Manchester et l’Américain de Boston
tenaient toujours la corde. L’Anglais en était arrivé à
distancer son rival de quelques livres. Mais, à son tour
il fut bientôt dépassé de plusieurs centaines de dollars.
La dernière surenchère était de huit mille marks – ce
qui ne pouvait s’expliquer que par une véritable
monomanie, à moins qu’il ne s’agît là d’une question
d’amour-propre entre l’Amérique et la Grande-
Bretagne.
Quoi qu’il en soit, Hulda répondait négativement à
toutes ces propositions, si avantageuses qu’elles fussent
– ce qui finit par provoquer les plus amères
récriminations de dame Hansen.
– Et si je t’ordonnais de céder ce billet ! dit-elle un
jour à sa fille. Oui ! si je te l’ordonnais !
– Ma mère, je serais désespérée, mais il me faudrait
vous répondre par un refus !
– Et s’il le fallait, cependant !
– Pourquoi le faudrait-il ? demanda Joël.
Dame Hansen ne répliqua rien. Elle était devenue
toute pâle devant cette question nettement posée, et elle
se retira en murmurant d’inintelligibles paroles.
– Il y a quelque chose de grave, et ce doit être une
affaire entre notre mère et Sandgoïst ! dit Joël.
– Oui, mon frère. Il faut s’attendre à de fâcheuses
complications pour l’avenir !
– Ma pauvre Hulda, ne sommes-nous donc pas assez
éprouvés depuis quelques semaines, et quelle
catastrophe nous menace encore ?
– Ah ! combien monsieur Sylvius tarde à revenir !
dit Hulda. Quand il est ici, je me sens moins
désespérée...
– Et, pourtant, que pourrait-il pour nous ? répondit
Joël.
Mais qu’y avait-il donc dans le passé de dame
Hansen qu’elle ne voulût pas confier à ses enfants ?
Quel amour-propre mal entendu l’empêchait de leur
dire le motif de ses inquiétudes ? Avait-elle quelque
reproche à se faire ? Et, d’autre part, pourquoi cette
pression qu’elle voulait exercer sur sa fille, à propos du
billet de Ole Kamp et de la valeur qu’il avait atteinte ?
D’où venait qu’elle se montrait si avide d’en toucher le
prix en argent ? Hulda et Joël allaient enfin l’apprendre.
Le 4 juillet, dans la matinée, Joël avait conduit sa
sœur à la petite chapelle où Hulda allait prier chaque
jour pour le naufragé.
Il l’attendait alors et la ramenait à la maison.
Ce jour-là, en revenant, tous deux aperçurent de
loin, sous les arbres, dame Hansen qui marchait
rapidement et se dirigeait vers l’auberge.
Elle n’était pas seule. Un homme l’accompagnait,
un homme qui devait parler à voix haute, et dont les
gestes semblaient être impérieux.
Hulda et son frère s’étaient soudain arrêtés.
– Quel est cet homme ? dit Joël.
Hulda fit quelques pas en avant.
– Je le reconnais, dit-elle.
– Tu le reconnais ?
– Oui ! C’est Sandgoïst !
– Sandgoïst, de Drammen, qui est déjà venu à la
maison pendant mon absence ?...
– Oui !
– Et qui agissait en maître, comme s’il avait eu des
droits... sur notre mère... sur nous, peut-être ?...
– Lui-même, frère, et, ces droits, il vient sans doute
pour les exercer aujourd’hui...
– Quels droits ?.. Ah !... cette fois je saurai ce que
cet homme a la prétention de faire ici !
Joël se contint, non sans peine, et, suivi de sa sœur,
il alla se mettre un peu à l’écart.
Quelques minutes après, dame Hansen et Sandgoïst
arrivaient à la porte de l’auberge. Sandgoïst en
franchissait le seuil – le premier. La porte se refermait
sur dame Hansen et sur lui, et tous deux s’installaient
dans la grande salle.
Joël et Hulda se rapprochèrent de la maison, où la
voix grondante de Sandgoïst se faisait entendre. Ils
s’arrêtèrent, ils écoutèrent. Dame Hansen parlait alors,
mais en suppliante.
– Entrons ! dit Joël.
Et tous deux, Hulda, le cœur oppressé, Joël,
frémissant d’impatience, de colère aussi, entrèrent dans
la grande salle, dont la porte fut soigneusement
refermée.
Sandgoïst était assis dans le grand fauteuil. Il ne se
dérangea même pas en apercevant le frère et la sœur. Il
se contenta de tourner la tête et de les regarder par-
dessus ses lunettes.
– Ah ! voici la charmante Hulda, si je ne me
trompe ! dit-il d’un ton qui déplut à Joël.
Dame Hansen était debout devant cet homme, dans
une humble et craintive attitude. Mais elle se redressa
soudain et parut très contrariée à la vue de ses enfants.
– Et voilà son frère, sans doute ? ajouta Sandgoïst.
– Oui, son frère, répondit Joël.
Puis, s’avançant et s’arrêtant à deux pas du fauteuil :
– Qu’y a-t-il pour votre service ? demanda-t-il.
Sandgoïst lui jeta un mauvais regard, et, de sa voix
dure et méchante, sans se lever :
– Nous allons vous l’apprendre, jeune homme ! dit-
il. En vérité, vous arrivez à propos ! J’avais hâte de
vous voir, et, si votre sœur est raisonnable, nous
finirons par nous entendre !
– Mais asseyez-vous donc, vous aussi, jeune fille !
Sandgoïst les invitait à s’asseoir, comme s’il eût été
chez lui. Joël le lui fit observer.
– Ah ! ah ! Cela vous blesse ! Diable, voilà un gars
qui n’a pas l’air commode !
– Pas commode, comme vous dites, répliqua Joël, et
qui n’accepte les politesses que de ceux qui ont le droit
de les lui faire !
– Joël ! dit dame Hansen.
– Frère !... frère ! ajouta Hulda, dont le regard
suppliait Joël de se contenir.
Celui-ci fit un violent effort pour se maîtriser, et,
afin de ne point céder à l’envie de jeter à la porte ce
grossier personnage, il se retira dans un coin de la salle.
– Puis-je parler, maintenant ? demanda Sandgoïst.
Un signe affirmatif de dame Hansen, ce fut tout ce
qu’il obtint. Mais, paraît-il, cela suffisait.
– Voici ce dont il s’agit, dit-il, et je vous prie de
bien écouter tous trois, car je n’aime pas à revenir sur
mes paroles !
Il s’exprimait, cela ne se voyait que trop, en homme
qui se croyait le droit d’imposer sa volonté,
– J’ai appris par les journaux, reprit-il, l’aventure
d’un certain Ole Kamp, un jeune marin de Bergen, et
d’un billet de loterie qu’il a envoyé à sa fiancée Hulda,
au moment où son navire le Viken allait faire naufrage,
J’ai appris également que, dans le public, on regardait
ce billet comme un billet surnaturel, à raison des
circonstances dans lesquelles il avait été retrouvé, J’ai
appris, en outre, qu’on lui attribuait une valeur spéciale
dans les chances du tirage, Enfin, j’ai appris que des
offres de rachat avaient été faites à Hulda Hansen, et
même à des prix considérables,
Il se tut un instant, Puis :
– Est-ce vrai ? dit-il,
La réponse à cette dernière question se fit attendre.
– Oui !... C’est vrai, dit Joël. Après ?
– Après ? reprit Sandgoïst. Voici : que toutes ces
offres reposent sur une superstition absurde, c’est bien
mon avis. Mais enfin, elles ne s’en sont pas moins
produites et s’accroîtront encore, je le suppose, à
mesure que le jour du tirage approchera, Or, je suis un
commerçant, moi. J’estime qu’il y a là une affaire qu’il
me conviendrait de prendre à mon compte. C’est
pourquoi, hier, j’ai quitté Drammen pour venir à Dal,
afin de traiter de la cession de ce billet et prier dame
Hansen de me donner la préférence sur tous autres
acquéreurs,
Hulda, dans un premier mouvement, allait répondre
à Sandgoïst comme elle l’avait fait à toutes demandes
de ce genre, bien qu’il ne se fût point adressé
directement à elle, lorsque Joël l’arrêta.
– Avant de répondre à monsieur Sandgoïst, dit-il, je
lui demanderai s’il sait à qui appartient ce billet.
– Mais à Hulda Hansen, j’imagine !
– Eh bien, c’est à Hulda Hansen qu’il faut demander
si elle est disposée à s’en défaire !
– Mon fils !... dit dame Hansen.
– Laissez-moi achever, ma mère, reprit Joël. Ce
billet n’appartenait-il pas légitimement à notre cousin
Ole Kamp, et Ole Kamp n’avait-il pas le droit de le
léguer à sa fiancée ?
– Incontestablement, répondit Sandgoïst.
– C’est donc à Hulda Hansen qu’il faut s’adresser
pour l’avoir.
– Soit, monsieur le formaliste, répondit Sandgoïst.
Je demande donc à Hulda de me céder ce billet, portant
le numéro 9672, qui lui vient de Ole Kamp.
– Monsieur Sandgoïst, répondit la jeune fille d’une
voix ferme, bien des propositions m’ont été faites au
sujet de ce billet, mais inutilement. Aussi je vous
répondrai comme j’ai répondu jusqu’ici. Si mon fiancé
m’a adressé ce billet avec son dernier adieu, c’est parce
qu’il a voulu que je le garde, non que je le vende. Je ne
puis donc m’en dessaisir à aucun prix.
Cela dit, Hulda se disposait à se retirer, considérant
que l’entretien, en ce qui la regardait, devait être
terminé par son refus. Sur un geste de sa mère, elle
s’arrêta.
Un mouvement de dépit était échappé à dame
Hansen, et Sandgoïst, par le plissement de son front,
l’éclair de ses yeux, montrait que la colère commençait
à s’emparer de lui.
– Oui ! Restez, Hulda, dit-il. Ce n’est pas votre
dernier mot, et, si j’insiste, c’est que j’ai le droit
d’insister. Je pense, d’ailleurs, que je me suis mal
expliqué, ou, plutôt, vous m’aurez mal compris. Il est
certain que les chances de ce billet ne se sont point
accrues parce que la main d’un naufragé l’a enfermé
dans une bouteille et qu’il a été fort à propos recueilli.
Mais il n’y a pas à raisonner avec l’engouement du
public. Nul doute que beaucoup de gens désirent en
devenir possesseurs. Ils ont déjà offert de l’acheter, ils
l’offriront encore. Je le répète, cela se présente comme
une affaire, et c’est une affaire que je viens vous
proposer.
– Vous aurez quelque peine à vous entendre avec
ma sœur, monsieur, répondit ironiquement Joël. Quand
vous lui parlez affaire, elle vous répond sentiment !
– Des mots, tout cela, jeune homme ! répondit
Sandgoïst, et, quand mon explication sera terminée,
vous verrez que, si c’est une affaire avantageuse pour
moi, elle l’est aussi pour elle. J’ajoute qu’elle le sera
également pour sa mère, dame Hansen, qui s’y trouve
directement intéressée.
Joël et Hulda se regardaient. Allaient-ils apprendre
ce que dame Hansen leur avait caché jusqu’alors ?
– Je reprends, dit Sandgoïst. Je n’ai pas prétendu
que ce billet me fût cédé pour le prix qu’il a coûté à Ole
Kamp. Non !... À tort ou à raison, il a acquis une
certaine valeur marchande. Aussi, j’entends faire un
sacrifice pour en devenir possesseur.
– On vous dit, répliqua Joël, que Hulda a déjà
repoussé des propositions supérieures à tout ce que
vous pourriez offrir...
– Vraiment ! s’écria Sandgoïst. Des propositions
supérieures ! Et qu’en savez-vous ?
– D’ailleurs, quelles qu’elles soient, ma sœur les
refuse, et j’approuve son refus !
– Ah ! çà, ai-je affaire à Joël ou à Hulda Hansen ?
– Ma sœur et moi, nous ne faisons qu’un, répondit
Joël. Apprenez-le, monsieur, puisque vous semblez ne
pas le savoir !
Sandgoïst, sans se déconcerter, haussa les épaules.
Puis, en homme sûr de ses arguments, il reprit :
– Quand j’ai parlé d’un prix en échange du billet,
j’aurais dû dire que j’ai à vous offrir des avantages : tels
que, dans l’intérêt de sa famille, Hulda ne pourra les
rejeter.
– Vraiment !
– Et maintenant, mon garçon, sachez, à votre tour,
que je ne suis pas venu à Dal pour prier votre sœur de
me céder ce billet ! Non ! Mille diables, non !
– Que demandez-vous alors ?
– Je ne demande pas, j’exige... je veux !...
– Et de quel droit, s’écria Joël, de quel droit, vous,
un étranger, osez-vous parler ainsi dans la maison de
ma mère ?
– Du droit qu’a tout homme, répondit Sandgoïst, de
parler quand il lui plaît et comme il lui plaît, lorsqu’il
est chez lui !
– Chez lui !
Joël, au comble de l’indignation, marcha vers
Sandgoïst, qui, bien qu’il ne s’effrayât pas facilement,
s’était vivement rejeté hors du fauteuil. Mais Hulda
retint son frère, pendant que dame Hansen, la tête
cachée dans ses mains, reculait à l’autre extrémité de la
salle.
– Frère !... regarde-la !... dit la jeune fille.
Joël s’arrêta soudain. La vue de sa mère avait
paralysé sa fureur. Tout, dans son attitude, disait à quel
point dame Hansen était au pouvoir de ce Sandgoïst !
Celui-ci reprit le dessus en voyant l’hésitation de Joël et
revint à la place qu’il occupait.
– Oui, chez lui ! s’écria-t-il d’une voix plus
menaçante encore. Depuis la mort de son mari, dame
Hansen s’est jetée dans des spéculations qui n’ont point
réussi. Elle a compromis le peu de fortune qu’avait
laissé votre père en mourant. Il lui a fallu emprunter
chez un banquier de Christiania. À bout de ressources,
elle a offert cette maison en garantie d’une somme de
quinze mille marks qui lui a été prêtée par obligation
bien en règle, obligation que, moi, Sandgoïst, j’ai
rachetée de son prêteur. Cette maison sera donc la
mienne, et très prochainement, si je ne suis pas payé à
l’échéance.
– Quand, cette échéance ? demanda Joël.
– Le 20 juillet, dans dix-huit jours, répondit
Sandgoïst. Et ce jour-là, que cela vous plaise ou non, je
serai ici chez moi !
– Vous ne serez chez vous, à cette date, que si vous
n’avez pas été remboursé d’ici là ! riposta Joël. Je vous
défends donc de parler comme vous le faites devant ma
mère et devant ma sœur !
– Il me défend !... à moi !... s’écria Sandgoïst. Et sa
mère me le défend-elle ?
– Mais parlez donc, ma mère ! dit Joël, en allant
vers dame Hansen, dont il voulut écarter les mains.
– Joël !... Mon frère !... s’écria Hulda... Par pitié
pour elle... je t’en supplie... calme-toi !
Dame Hansen, la tête courbée, n’osait plus regarder
son fils. Il n’était que trop vrai, quelques années après
la mort de son mari, elle avait tenté d’accroître sa
fortune en des affaires hasardeuses. Le peu d’argent
dont elle disposait s’était promptement dissipé. Bientôt
il lui avait fallu recourir aux emprunts ruineux. Et
maintenant, une obligation, hypothéquée sur sa maison,
était passée aux mains de ce Sandgoïst, de Drammen,
un homme sans cœur, un usurier bien connu, détesté
dans le pays. Dame Hansen ne l’avait vu pour la
première fois que le jour où il était venu à Dal afin
d’évaluer la valeur de l’auberge.
Ainsi donc, voilà quel était le secret qui pesait sur sa
vie ! Voilà quelle était l’explication de son attitude, et
pourquoi elle vivait à l’écart, comme si elle eût voulu se
cacher de ses enfants ! Voilà enfin ce qu’elle n’avait
jamais voulu dire à ceux dont elle avait compromis
l’avenir.
Hulda osait à peine songer à ce qu’elle venait
d’entendre. Oui ! Sandgoïst était bien le maître
d’imposer ses volontés ! Ce billet qu’il voulait avoir
aujourd’hui, il n’aurait plus de valeur dans quinze jours,
et, si elle ne le livrait pas, c’était la ruine, c’était la
maison vendue, c’était la famille Hansen sans domicile,
sans ressources... C’était la misère.
Hulda n’osait pas lever les yeux sur Joël. Mais Joël,
emporté par la colère, ne voulut rien entendre des
menaces de l’avenir. Il ne voyait que Sandgoïst, et, si
cet homme parlait encore comme il l’avait fait devant
lui, il ne pourrait plus se maîtriser...
Sandgoïst, se sachant le maître de la situation,
devint plus dur, plus impérieux encore.
– Ce billet, je le veux et je l’aurai ! répéta-t-il. En
échange, je n’offre pas un prix qu’il est impossible
d’établir ; mais j’offre de reculer l’échéance de
l’obligation souscrite par dame Hansen, de la reculer
d’un an... de deux ans !... Fixez vous-même la date,
Hulda !
Hulda, le cœur étreint par l’angoisse, n’aurait pu
répondre. Son frère répondit pour elle et s’écria :
– Le billet de Ole Kamp ne peut être vendu par
Hulda Hansen ! Ma sœur refuse donc, quelles que
soient vos prétentions et vos menaces ! Et maintenant,
sortez !
– Sortir ! dit Sandgoïst. Eh bien, non !... Je ne
sortirai pas !... Et si l’offre que j’ai faite n’est pas
suffisante... j’irai plus loin !... Oui !... contre la remise
du billet, j’offre... j’offre...
Il fallait que Sandgoïst eût vraiment un irrésistible
désir de posséder ce billet, il fallait qu’il fût bien
convaincu que l’affaire serait avantageuse pour lui, car
il alla s’asseoir devant la table, où se trouvait du papier,
une plume et de l’encre. Un instant après :
– Voilà ce que j’offre ! dit-il. C’était une quittance
de la somme due par dame Hansen, et pour laquelle elle
avait donné en garantie la maison de Dal.
Dame Hansen, les mains suppliantes, à demi
courbée, regardait, implorait sa fille...
– Et maintenant, reprit Sandgoïst, ce billet... je le
veux !... Je le veux aujourd’hui... à l’instant !... Je ne
quitterai pas Dal sans l’emporter !... Je le veux,
Hulda !... Je le veux !
Sandgoïst s’était approché de la pauvre fille, comme
s’il eût voulu la fouiller pour lui arracher le billet de
Ole...
Ce fut là plus que ne put supporter Joël, surtout
quand il entendit Hulda crier :
– Frère !... frère !
– Sortirez-vous ! dit-il.
Et, comme Sandgoïst refusait de sortir, il allait
s’élancer sur lui, lorsque Hulda intervint.
– Ma mère, voici le billet ! dit-elle.
Dame Hansen avait vivement saisi le billet, et,
pendant qu’elle l’échangeait contre la quittance de
Sandgoïst, Hulda tombait sur le fauteuil, presque sans
connaissance.
– Hulda !... Hulda !... s’écria Joël. Reviens à toi !...
Ah ! ma sœur, qu’as-tu fait ?
– Ce qu’elle a fait ? répondit dame Hansen. Ce
qu’elle a fait ?... Oui, je suis coupable ! Oui ! dans
l’intérêt de mes enfants, j’ai voulu accroître le bien de
leur père ! Oui ! J’ai compromis l’avenir ! J’ai appelé la
misère sur cette maison... Mais Hulda nous a sauvés
tous !... Voilà ce qu’elle a fait !... Merci, Hulda...
merci !
Sandgoïst était toujours là. Joël l’aperçut.
– Vous... ici... encore ! s’écria-t-il.
Puis, allant vers Sandgoïst, il le prit par les épaules,
il le souleva, et, malgré sa résistance, malgré ses cris, il
le jeta dehors.
XV
Le lendemain, Sylvius Hog revint à Dal dans la
soirée. Il ne dit rien de son voyage. Personne ne sut
qu’il était allé à Bergen. Tant que les recherches
commencées n’auraient pas donné un résultat
quelconque, il voulait les taire à la famille Hansen.
Toute lettre ou dépêche, qu’elle vînt de Bergen ou de
Christiania, devait lui être adressée personnellement à
l’auberge, où il se proposait d’attendre les événements.
Espérait-il toujours ? Oui ! mais il fallait bien l’avouer,
ce n’était plus que du pressentiment.
Dès qu’il fut de retour, le professeur n’eut pas de
peine à reconnaître qu’un événement grave s’était passé
pendant son absence. L’attitude de Joël et de Hulda
indiquait clairement qu’une explication avait dû avoir
lieu entre leur mère et eux. Un nouveau malheur venait-
il donc de frapper la famille Hansen ?
Cela ne put qu’affliger profondément Sylvius Hog.
Il éprouvait pour le frère et la sœur une affection si
paternelle qu’il n’eût pas été plus étroitement attaché à
ses propres enfants. Combien lui avaient-ils manqué
pendant cette courte absence – et, peut-être, combien
leur avait-il manqué lui-même !
– Ils parleront ! se dit-il. Il faudra qu’ils parlent ! Ne
suis-je donc pas de la famille !
Oui ! Sylvius Hog se croyait le droit, maintenant,
d’intervenir dans la vie privée de ses jeunes amis, de
savoir pourquoi Joël et Hulda paraissaient plus
malheureux qu’ils ne l’étaient au moment de son
départ. Il ne tarda pas à l’apprendre.
En effet, tous deux ne demandaient qu’à se confier à
l’excellent homme qu’ils aimaient d’une affection
filiale. Ils attendaient, pour ainsi dire, qu’il lui convînt
de les interroger. Depuis deux jours, ils s’étaient sentis
tellement abandonnés ! d’autant plus que Sylvius Hog
n’avait point dit où il allait. Non ! jamais heures ne leur
avaient paru plus longues ! Pour eux, cette absence ne
pouvait se rapporter aux recherches du Viken, et il ne
leur serait pas venu à la pensée que Sylvius Hog eût
voulu cacher ce voyage pour leur épargner une suprême
désillusion en cas d’insuccès.
Et maintenant, combien sa présence leur était plus
que jamais nécessaire ! Quel besoin ils éprouvaient de
le voir, de prendre ses conseils, d’entendre sa voix
toujours si affectueuse, si rassurante ! Mais oseraient-ils
lui dire ce qui s’était passé entre eux et l’usurier de
Drammen, et comment dame Hansen avait compromis
l’avenir de la maison ? Que penserait Sylvius Hog,
quand il apprendrait que le billet n’était plus entre les
mains de Hulda, lorsqu’il saurait que dame Hansen
l’avait employé à se libérer vis-à-vis de son impitoyable
créancier ?
Il allait l’apprendre, cependant. Qui commença à
parler, de Sylvius Hog ou de Joël et de Hulda, on ne
sait. Mais peu importe ! Ce qui est certain, c’est que le
professeur fut bientôt au courant de l’affaire. Il sut
quelle avait été la situation de dame Hansen et de ses
enfants ! Dans quinze jours, l’usurier les aurait chassés
de l’auberge de Dal si la dette n’eût été éteinte par la
cession du billet.
Sylvius Hog avait écouté ce triste récit que lui fit
Joël en présence de sa sœur :
– Il ne fallait pas vous dessaisir du billet ! s’écria-t-il
tout d’abord. Non !... il ne le fallait pas !
– Le pouvais-je, monsieur Sylvius ? répondit la
jeune fille, profondément troublée.
– Eh non ! sans doute !... Vous ne le pouviez pas !...
Et pourtant !... Ah ! si j’avais été là !
Et qu’aurait-il fait, s’il eût été là, le professeur
Sylvius Hog ? Il n’en dit rien et reprit :
– Oui, ma chère Hulda, oui, Joël ! En somme, vous
avez fait ce que vous deviez faire ! Mais ce qui
m’enrage, c’est que ce sera Sandgoïst qui profitera de
l’engouement superstitieux du public ! Si l’on attribue
au billet du pauvre Ole une valeur surnaturelle, c’est lui
qui va l’exploiter ! Et cependant, de croire que ce
numéro 9672 sera nécessairement favorisé par le sort,
c’est ridicule, absurde ! Enfin, pour conclure, moi je
n’aurais peut-être pas donné le billet. Après l’avoir
refusé à Sandgoïst, Hulda aurait mieux fait de le refuser
à sa mère !
À tout ce que venait de dire Sylvius Hog, le frère et
la sœur ne purent rien répondre. En remettant le billet à
dame Hansen, Hulda avait obéi à un sentiment filial
dont on ne pouvait la blâmer. Le sacrifice auquel elle
s’était résolue, ce n’était pas le sacrifice des chances
plus ou moins aléatoires que représentait ce billet dans
le tirage de la loterie de Christiania, c’était le sacrifice
des dernières volontés de Ole Kamp, c’était l’abandon
du dernier souvenir de son fiancé.
Enfin, il n’y avait plus à y revenir maintenant.
Sandgoïst avait le billet. Il lui appartenait. Il le mettrait
aux enchères. Un méchant usurier allait battre monnaie
avec ce touchant adieu du naufragé ! Non ! Sylvius Hog
ne pouvait se faire à cela !
Aussi, ce jour même, Sylvius Hog voulut-il avoir à
ce sujet une conversation avec dame Hansen,
conversation qui ne pouvait rien changer à l’état des
choses, mais devenue pour ainsi dire nécessaire entre
eux. Il se trouva, d’ailleurs, en face d’une femme très
pratique, qui, à n’en pas douter, avait plus de bon sens
que de cœur.
– Ainsi, vous me blâmez, monsieur Hog ? dit-elle,
après avoir laissé le professeur parler tout à son aise.
– Certainement, dame Hansen.
– Si vous me reprochez de m’être imprudemment
lancée dans de mauvaises affaires, d’avoir compromis
la fortune de mes enfants, vous avez raison. Mais, si
vous me reprochez d’avoir agi comme je l’ai fait pour
me libérer, vous avez tort. Qu’avez-vous à répondre ?
– Rien.
– Sérieusement, fallait-il refuser l’offre de
Sandgoïst, qui, en fin de compte, a payé quinze mille
marks cette cession d’un billet dont la valeur ne repose
sur rien ? Je vous le redemande, fallait-il refuser ?
– Oui et non, dame Hansen.
– Ce n’est pas oui et non, monsieur Hog, c’est non.
Dans la situation que vous connaissez, si l’avenir n’eût
pas été aussi menaçant – par ma faute, j’en conviens –
j’aurais compris le refus de Hulda !... Oui !... j’aurais
compris qu’elle ne voulût céder à aucun prix le billet
qu’elle avait reçu de Ole Kamp ! Mais, quand il
s’agissait d’être expulsée dans quelques jours d’une
maison où mon mari est mort, où mes enfants sont nés,
je ne le comprends plus, et vous-même, monsieur Hog,
à ma place, vous n’eussiez pas agi autrement !
– Si, dame Hansen, si !
– Et qu’auriez-vous fait ?
– J’aurais tout tenté plutôt que de sacrifier le billet
que ma fille avait reçu dans de pareilles circonstances !
– Ces circonstances le rendent-elles donc meilleur ?
– Ni vous, ni moi, personne n’en sait rien.
– On le sait, au contraire, monsieur Hog ! Ce billet
n’est rien qu’un billet qui a neuf cent quatre-vingt-dix-
neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf chances de
perdre contre une de gagner. Lui attribuez-vous donc
plus de valeur parce qu’il a été trouvé dans une
bouteille recueillie en mer ?
À cette question si précise, Sylvius Hog ne pouvait
qu’être très embarrassé de répondre. Aussi revint-il au
côté « sentiment » de l’affaire, en disant :
– La situation est celle-ci, à présent. Ole Kamp, au
moment du naufrage, a légué à Hulda le seul bien qui
lui restât au monde ! Il lui a même recommandé d’être
là, le jour du tirage, avec ce billet, si quelque heureuse
chance le lui avait fait parvenir... et, maintenant, ce
billet n’est plus entre les mains de Hulda.
– Ole Kamp eût été de retour, répondit dame
Hansen, qu’il n’aurait pas hésité à céder son billet à
Sandgoïst !
– C’est possible, reprit Sylvius Hog, mais lui seul
avait le droit de le faire. Et que lui répondriez-vous, s’il
n’était pas mort, s’il n’avait pas péri dans ce naufrage...
s’il revenait... demain... aujourd’hui...
– Ole ne reviendra pas, répondit dame Hansen d’une
voix sourde. Ole est mort, monsieur Hog, et bien mort !
– Vous n’en savez rien, dame Hansen ! s’écria le
professeur avec un accent de conviction vraiment
extraordinaire. Des recherches très sérieuses sont
commencées pour retrouver quelque survivant du
naufrage ! Elles peuvent aboutir – oui ! aboutir même
avant que le tirage de cette loterie ait eu lieu ! Vous
n’avez donc pas le droit de dire que Ole Kamp est mort,
tant qu’il n’y aura pas de preuves certaines qu’il ait péri
dans la catastrophe du Viken ! Si, maintenant, je ne
parle plus avec cette assurance à vos enfants, c’est que
je ne veux pas leur donner un espoir qui peut amener de
bien douloureuses déceptions ! Mais à vous, dame
Hansen, je vous dis ce que je pense ! Et que Ole soit
mort, non ! je ne peux pas le croire ! Non... je ne veux
pas le croire... Non ! je n’y crois pas !
Dame Hansen, sur ce terrain, où la discussion avait
été transportée, ne pouvait plus lutter avec le
professeur. Aussi se taisait-elle, et cette Norvégienne,
quelque peu superstitieuse au fond, baissait la tête,
comme si Ole Kamp eût été prêt à apparaître devant
elle.
– En tout cas, dame Hansen, reprit Sylvius Hog,
avant de disposer du billet de Hulda, il y avait une
chose très simple à faire, et vous ne l’avez pas faite.
– Laquelle, monsieur Hog ?
– Il fallait vous adresser d’abord à vos amis, aux
amis de votre famille. Ils n’auraient point refusé de
vous venir en aide, soit en se substituant à Sandgoïst
dans sa créance, soit en vous avançant la somme
nécessaire pour le payer !
– Je n’ai point d’amis, monsieur Hog, auxquels
j’eusse pu demander ce service !
– Si, vous en avez, dame Hansen, et j’en connais au
moins un, qui l’eût fait sans hésiter et comme un acte de
reconnaissance.
– Et quel est-il ?
– Sylvius Hog, député au Storthing !
Dame Hansen ne put rien répondre, et elle se
contenta de s’incliner devant le professeur.
– Mais ce qui est fait est fait – malheureusement !
ajouta Sylvius Hog. Je vous serai donc obligé, dame
Hansen, de ne rien dire à vos enfants de cette
conversation sur laquelle il n’y aura plus lieu de
revenir !
Et tous deux se séparèrent.
Le professeur avait repris sa vie habituelle et
recommencé ses promenades quotidiennes. Pendant
quelques heures, il visitait avec Joël et Hulda les
environs de Dal, mais sans aller trop loin, afin de ne
point fatiguer la jeune fille. Rentré dans sa chambre, il
se remettait à sa correspondance qui ne laissait pas
d’être importante. Il écrivait lettres sur lettres à Bergen,
à Christiania. Il stimulait le zèle de tous ceux qui
concouraient maintenant à cette bonne œuvre de la
recherche du Viken. Son existence se concentrait dans
cette unique pensée : retrouver Ole, retrouver Ole !
Il crut même devoir s’absenter encore, pendant
vingt-quatre heures, pour un motif qui, sans doute,
devait se rattacher à cette affaire qui intéressait la
famille Hansen. Mais il garda, comme toujours, un
secret absolu sur ce qu’il faisait ou faisait faire à ce
sujet.
Cependant la santé de Hulda, si durement éprouvée,
ne se rétablissait que bien lentement. La pauvre fille ne
vivait que du souvenir de Ole, et l’espoir qu’elle mêlait
parfois à ce souvenir s’affaiblissait de jour en jour. Et,
pourtant, elle avait alors près d’elle les deux êtres
qu’elle aimait le plus au monde, et l’un d’eux ne cessait
de l’encourager. Mais cela suffisait-il ? N’aurait-il pas
fallu la distraire à tout prix ? Et comment l’arracher à
ces pensées auxquelles se prenait toute son âme, ces
pensées qui la rattachaient comme par une chaîne de fer
au naufragé du Viken ?
Ainsi l’on arriva au 12 juillet.
C’était dans quatre jours que devait être tirée la
loterie des Écoles de Christiania.
Il va sans dire que la spéculation tentée par
Sandgoïst avait été portée à la connaissance du public.
Par ses soins, les journaux avaient annoncé que le
« célèbre et providentiel billet » portant le numéro 9672
était maintenant entre les mains de monsieur Sandgoïst
de Drammen, et que ce billet, mis en vente,
appartiendrait au plus offrant. Et, si monsieur Sandgoïst
était possesseur dudit billet, c’est qu’il l’avait acheté
fort cher à Hulda Hansen.
On le comprend, cette annonce ne pouvait que
diminuer singulièrement la jeune fille dans l’estime
publique. Quoi ! Hulda, séduite par un haut prix, s’était
décidée à vendre le billet du naufragé, le billet de son
fiancé Ole Kamp ! Elle avait fait argent de ce dernier
souvenir !
Mais une note, parue très à propos dans le Morgen-
Blad, mit ses lecteurs au courant de ce qui s’était passé.
On sut de quelle nature avait été l’intervention de
Sandgoïst et comment le billet se trouvait maintenant
entre ses mains. Ce fut sur l’usurier de Drammen que
retomba la réprobation publique, ce créancier sans
cœur, qui n’avait pas craint d’utiliser à son profit les
malheurs de la famille Hansen. Et alors il arriva ceci :
c’est que, comme par une entente générale, les offres
qui s’étaient produites lorsque Hulda possédait encore
le billet ne se renouvelèrent plus vis-à-vis du nouveau
possesseur. Il semblait que ledit billet n’avait plus la
valeur surnaturelle qu’on lui attribuait depuis que ce
Sandgoïst l’avait souillé de son attouchement. Donc,
Sandgoïst n’avait fait là qu’une très mauvaise affaire, et
le fameux numéro 9672 menaçait de lui rester pour
compte.
Il va sans dire que ni Hulda ni même Joël n’étaient
au courant de ce qui se disait. Heureusement ! Il leur
eût été bien pénible de se savoir mêlés à cette affaire,
qui avait pris une tournure si mercantile entre les mains
de l’usurier.
Le 12 juillet, vers le soir, une lettre arriva à l’adresse
du professeur Sylvius Hog.
Cette lettre, envoyée par la Marine, en contenait une
autre, qui était datée de Christiansand, petit port situé à
l’entrée du golfe de Christiania. Sans doute, elle
n’apprit rien de nouveau à Sylvius Hog, car il la serra
dans sa poche et n’en parla ni à Joël ni à sa sœur.
Seulement, au moment de se retirer dans sa chambre
en leur donnant le bonsoir, il dit :
– Vous le savez, mes enfants, c’est dans trois jours
que sera tirée la loterie. Est-ce que vous ne comptez pas
assister à ce tirage ?
– À quoi bon, monsieur Sylvius ? répondit Hulda.
– Cependant, reprit le professeur, Ole a voulu que sa
fiancée y assistât ; il en a fait l’expresse
recommandation dans les dernières lignes qu’il a
écrites, et je pense qu’il faut obéir aux dernières
volontés de Ole.
– Mais ce billet, Hulda ne l’a plus, répondit Joël, et
qui sait entre quelles mains il est allé !
– N’importe, répondit Sylvius Hog. Je vous
demande donc à tous deux de m’accompagner à
Christiania.
– Vous le voulez, monsieur Sylvius ? répondit la
jeune fille.
– Ce n’est pas moi, chère Hulda, c’est Ole qui le
veut, et il faut obéir à Ole.
– Sœur, monsieur Sylvius a raison, répondit Joël.
Oui ! il le faut !
– Quand comptez-vous partir, monsieur Sylvius ?
– Demain, dès l’aube, et que saint Olaf nous
protège !
XVI
Le lendemain, la kariol du contremaître Lengling
emportait Sylvius Hog et Hulda, assis côte à côte dans
la petite caisse peinturlurée. On le sait, il n’y avait pas
de place pour Joël. Aussi le brave garçon allait-il à pied,
près du cheval, qui secouait gaiement la tête.
Quatorze kilomètres entre Dal et Moel, ce n’était
pas assez pour embarrasser ce vigoureux marcheur.
La kariol suivait donc cette charmante vallée du
Vestfjorddal, en côtoyant la rive gauche du Maan –
vallée étroite et ombreuse, arrosée de mille cascades
rebondissantes, qui tombent de toutes hauteurs. À
chaque détour de ce chemin sinueux, on revoyait et on
perdait de vue la cime du Gousta, marquée de deux
brillantes taches de neige.
Le ciel était pur, le temps magnifique. De l’air pas
trop vif, du soleil pas trop chaud.
Remarque singulière, depuis que Sylvius Hog avait
quitté la maison de Dal, il semblait que sa figure se fût
rassérénée. Sans doute, il se « forçait » un peu, afin que
ce voyage fût au moins une distraction aux chagrins de
Hulda et de Joël.
Deux heures et demie, il n’en fallut pas davantage
pour atteindre Moel, à l’extrémité du lac Tinn, où
devait s’arrêter la kariol. Elle n’aurait pu aller plus loin,
à moins d’être une voiture flottante. En ce point de la
vallée commence, en effet, le chemin des lacs. Là se
trouve ce qu’on appelle un « vand-skyde », c’est-à-dire
un relais d’eau. Là, enfin, attendent ces fragiles
embarcations qui font le service du Tinn, dans sa
longueur comme dans sa largeur.
La kariol s’arrêta près de la petite église du hameau,
au bas d’une chute de plus de cinq cents pieds. Cette
chute, visible sur un cinquième de son parcours, se perd
en quelque profonde crevasse de la montagne, avant
d’être absorbée par le lac.
Deux bateliers se trouvaient sur l’extrême pointe de
la rive. Une barque en écorce de bouleau, dont
l’équilibre, absolument instable, ne permet pas un
mouvement d’un bord sur l’autre aux voyageurs qu’elle
transporte, était prête à démarrer.
Le lac apparaissait alors dans toute sa beauté
matinale. Le soleil, à son lever, avait bu les vapeurs de
la nuit. On n’aurait pu souhaiter une plus belle journée
d’été.
– Vous n’êtes pas trop fatigué, mon brave Joël ?
demanda le professeur, dès qu’il fut descendu de la
kariol.
– Non, monsieur Sylvius. Ne suis-je pas habitué à
ces longues courses à travers le Telemark ?
– C’est juste ! Dites-moi, savez-vous quelle est la
route la plus directe pour aller de Moel à Christiania ?
– Parfaitement, monsieur Sylvius. Une fois arrivés à
l’extrémité du lac, à Tinoset... Par exemple, je ne sais
pas si nous y trouverons une kariol, faute d’avoir
envoyé des « forbuds » pour prévenir de notre arrivée
au relais, comme on fait d’habitude dans le pays...
– Soyez tranquille, mon garçon, répondit le
professeur, j’ai prévu le cas. Mon intention n’est point
de vous obliger à faire la route à pied de Dal à
Christiania.
– S’il le fallait... dit Joël.
– Il ne le faudra pas. Revenons à notre itinéraire, et
dites-moi comment vous le comprenez.
– Eh bien, une fois à Tinoset, monsieur Sylvius,
nous contournerons le lac Fol, en passant par Vik et
Bolkesjö, de manière à gagner Möse, et de là,
Kongsberg, Hangsund et Drammen. Si nous voyageons
de nuit comme de jour, il ne sera pas impossible
d’arriver demain, dans l’après-midi, à Christiania.
– Très bien, Joël ! Je vois que vous connaissez le
pays, et voilà, en vérité, un agréable itinéraire.
– C’est le plus court.
– Eh bien, Joël, je me moque du plus court, vous
m’entendez ! répondit Sylvius Hog. J’en sais un autre
qui n’allonge le voyage que de quelques heures ! Et
celui-là, vous le connaissez, mon garçon, bien que vous
n’en parliez pas !
– Et lequel ?
– C’est celui qui passe par Bamble !
– Par Bamble ?
– Oui, Bamble ! Faites donc l’ignorant ! Bamble, où
demeure le fermier Helmboë et sa fille Siegfrid !
– Monsieur Sylvius !...
– C’est celui-là que nous prendrons, et, en
contournant le lac Fol par le sud au lieu de le
contourner par le nord, est-ce que nous n’atteindrons
pas tout aussi bien Kongsberg ?
– Tout aussi bien, et même mieux ! répondit Joël en
souriant.
– Merci pour mon frère, monsieur Sylvius ! dit la
jeune fille.
– Et pour vous aussi, petite Hulda, car j’imagine que
cela vous fera plaisir de revoir en passant votre amie
Siegfrid !
L’embarcation était prête. Tous trois y prirent place
sur un monceau de feuilles vertes, entassées à l’arrière.
Les deux bateliers, ramant et gouvernant à la fois,
poussèrent au large.
À mesure qu’on s’éloigne de la rive, le lac Tinn
commence à s’arrondir depuis Haekenoës, petit gaard
de deux ou trois maisons, bâti sur ce promontoire
rocheux que baigne l’étroit fiord dans lequel se
déversent paisiblement les eaux du Maan. Le lac est
encore très encaissé ; mais, peu à peu, l’arrière-plan des
montagnes recule, et l’on ne se rend compte de leur
hauteur qu’au moment où une embarcation passe à leur
base, sans paraître plus grosse qu’un oiseau aquatique.
De çà et de là émergent une douzaine d’îles ou
d’îlots, arides ou verdoyants, avec quelques huttes de
pêcheurs. À la surface du lac flottent des troncs d’arbres
non équarris et des trains de poutres débités par les
scieries du voisinage.
Ce qui fit dire en plaisantant à Sylvius Hog – et il
fallait qu’il eût bien envie de plaisanter :
– Si, selon nos poètes scandinaves, les lacs sont les
yeux de la Norvège, il faut convenir que la Norvège a
plus d’une poutre dans l’œil, comme dit la Bible !
Vers quatre heures, l’embarcation arrivait à Tinoset,
simple hameau des moins confortables. Peu importait,
d’ailleurs. L’intention de Sylvius Hog n’était point de
s’y arrêter, même une heure. Ainsi qu’il l’avait dit à
Joël, un véhicule l’attendait sur la rive. En prévision de
ce voyage, depuis longtemps décidé dans son esprit, il
avait écrit à M. Benett, de Christiania, de lui assurer les
moyens de voyager sans retards ni fatigues. C’est
pourquoi, au jour dit, une vieille calèche se trouvait à
Tinoset, son coffre bien garni de comestibles. Donc,
transport garanti pour tout le parcours, nourriture
également assurée – ce qui dispensait de recourir aux
œufs à demi couvés, au lait caillé et au brouet spartiate
des gaards du Telemark.
Tinoset est situé presque à l’extrémité du lac Tinn.
De là, par une assez belle chute, le Maan se précipite
dans la vallée inférieure, où il retrouve son cours
régulier. Les chevaux, venus du relais, étaient déjà
attelés, et la voiture prit aussitôt la direction de Bamble.
À cette époque, c’était la seule manière de parcourir
la Norvège en général et le Telemark en particulier. Et
peut-être les chemins de fer feront-ils regretter aux
touristes la kariol nationale et les calèches de M.
Benett !
Il va sans dire que Joël connaissait parfaitement
cette portion du bailliage qu’il avait si souvent traversée
entre Dal et Bamble.
Il était huit heures du soir, lorsque Sylvius Hog, le
frère et la sœur arrivèrent dans cette petite localité.
On ne les y attendait pas ; mais le fermier Helmboë
ne leur en fit pas moins le meilleur accueil. Siegfrid
embrassa tendrement son amie qu’elle trouva bien pâlie
par tant de douleurs. Pendant quelques instants, les
deux jeunes filles restèrent seules à échanger leurs
peines.
– Je t’en prie, chère Hulda, dit Siegfrid, ne te laisse
pas abattre par ton chagrin ! Moi, je n’ai pas perdu
confiance ! Pourquoi renoncer à tout espoir de revoir
notre pauvre Ole ! Nous avons appris par les journaux
qu’on s’occupait de retrouver le Viken ! Les recherches
réussiront !... Tiens ! je suis sûre que monsieur Sylvius
espère encore !... Hulda... ma chérie... je t’en supplie...
ne désespère pas !
Pour toute réponse, Hulda ne pouvait que pleurer, et
Siegfrid la pressait sur son cœur.
Ah ! quelle joie eût régné dans la maison du fermier
Helmboë, au milieu de ces braves gens, simples et bons,
si tout ce petit monde avait eu le droit d’être heureux !
– Ainsi, vous allez directement à Christiania ?
demanda le fermier à Sylvius Hog.
– Oui, monsieur Helmboë !
– Pour assister au tirage de la loterie ?
– Sans doute.
– À quoi bon, puisque le billet de Ole Kamp est
maintenant entre les mains de ce misérable Sandgoïst !
– C’était la volonté de Ole, répondit le professeur, et
il faut respecter sa volonté.
– On dit que l’usurier de Drammen n’a pu trouver
acquéreur pour ce billet qui lui coûte cher !
– On le dit, en effet, monsieur Helmboë.
– Bon ! Il n’a que ce qu’il mérite, ce vilain homme,
ce coquin, monsieur Hog, oui !... ce coquin !... Et c’est
bien fait !
– Oui, en vérité, monsieur Helmboë, c’est bien fait !
Naturellement, il fallut souper à la ferme. Siegfrid ni
son père n’auraient laissé partir leurs amis avant qu’ils
n’eussent accepté cette invitation. Mais il importait de
ne pas s’attarder, si l’on voulait regagner pendant la
nuit les quelques heures perdues par le détour de
Bamble. Aussi, à neuf heures, les chevaux avaient-ils
été amenés du relais par un des garçons du gaard, qui
s’occupa de les atteler.
– À ma prochaine visite, cher monsieur Helmboë,
dit Sylvius Hog au fermier, je resterai six heures à table,
si vous l’exigez ! Mais, aujourd’hui, je vous
demanderai la permission de remplacer le dessert par
une bonne poignée de main que vous me donnerez, et
par un bon baiser que votre charmante Siegfrid donnera
à ma petite Hulda !
Cela fait, on partit.
Sous cette latitude élevée, le crépuscule devait se
prolonger pendant quelques heures encore. Aussi,
l’horizon resta-t-il assez visible, après le coucher du
soleil, tant l’atmosphère était pure.
C’est une belle route, assez accidentée, celle qui va
de Bamble à Kongsberg, en passant par Hitterdal et le
sud du lac Fol. Elle traverse ainsi toute la portion
méridionale du Telemark, en desservant les bourgs,
hameaux ou gaards des environs.
Une heure après le départ, Sylvius Hog, sans s’y
arrêter, put apercevoir l’église d’Hitterdal, un vieil
édifice très curieux, coiffé de pinacles qui se hissent les
uns sur les autres, sans souci de la régularité des lignes.
Le tout est en bois, depuis les murs faits de poutres
jointives et de planches imbriquées, jusqu’à l’extrême
pointe du dernier clocheton. Cet amoncellement de
poivrières est, paraît-il, un monument vénérable et
vénéré de l’architecture scandinave du treizième siècle.
La nuit vint peu à peu, une de ces nuits qui sont
encore imprégnées des dernières lueurs du jour ; mais,
vers une heure du matin, elle allait se fondre dans
l’aube naissante.
Joël, assis sur le siège de devant, était absorbé dans
ses réflexions. Hulda restait pensive au fond de la
voiture. Quelques paroles furent alors échangées entre
Sylvius Hog et le postillon, auquel le professeur
recommanda de presser ses chevaux. On n’entendit plus
ensuite que les grelots de l’attelage, le claquement du
fouet et le grincement des roues sur un sol raviné.
On marcha toute la nuit, sans relayer. Il ne fut pas
nécessaire de s’arrêter à Listhüs, inconfortable station,
perdue au milieu d’un cirque de montagnes sapineuses,
que circonscrit un second périmètre de montagnes
arides et sauvages. On dépassa aussi Tiness, petit gaard
pittoresque, dont quelques maisons sont juchées sur des
pilotis de pierre. La calèche roulait assez rapidement
avec son bruit de ferraille, son cliquetis de boulons
desserrés et de ressorts distendus. Il n’y eut pas un
reproche à adresser au conducteur – un bon vieux qui
dormait à moitié en secouant ses guides.
Machinalement, il allongeait quelques coups de fouet,
pas méchants, mais de préférence au cheval de gauche.
Cela tenait à ce que, si le cheval de droite lui
appartenait, l’autre était la propriété de son voisin du
gaard.
À cinq heures du matin, Sylvius Hog ouvrit les
yeux, étendit les bras, et put respirer avec délices la
pénétrante senteur des sapins qui parfumait
l’atmosphère.
On était à Kongsberg. La voiture traversa le pont
jeté sur le Laagen, et vint s’arrêter au-delà, après avoir
passé près de l’église, non loin de la chute de Larbrö.
– Mes amis, dit Sylvius Hog, si vous le voulez, nous
ne ferons que relayer ici. Il est encore trop tôt pour
déjeuner. Mieux vaut ne faire une halte sérieuse qu’à
Drammen. Là, nous nous offrirons un bon repas, afin
d’économiser les comestibles de M. Benett !
Cela convenu, le professeur et Joël se contentèrent
de prendre un petit verre de brandevin à l’Hôtel des
Mines. Un quart d’heure après, les chevaux étant
arrivés, on se remit en route.
Au sortir de la ville, la voiture dut remonter une
rampe très escarpée, hardiment taillée au flanc de la
montagne. Un instant, les hauts pylônes des mines
d’argent de Kongsberg se découpèrent en silhouette sur
le ciel. Puis, tout cet horizon disparut derrière un rideau
d’immenses forêts de sapins, obscures et fraîches
comme des caves, dans lesquelles la chaleur du soleil
ne pénétrait pas plus que la lumière.
La ville de bois d’Hangsund fournit un nouvel
attelage à la calèche. On retrouva de longues routes,
souvent fermées par quelques barrières à pivot qu’il
fallait faire ouvrir moyennant cinq ou six shillings.
Région fertile, où abondaient les arbres, qui
ressemblaient à des saules pleureurs avec leurs
branches pliant sous le poids des fruits. En se
rapprochant de Drammen, la vallée commença à
redevenir monstrueuse.
À midi, la ville, assise sur l’un des bras du fiord de
Christiania, montra ses deux interminables rues,
bordées de maisons peintes, et son port, toujours très
animé, où les trains de bois ne laissent que peu de place
aux navires qui viennent s’y charger des produits du
Nord.
La voiture s’arrêta devant l’Hôtel de Scandinavie.
Le propriétaire, un important personnage à barbe
blanche, l’air doctoral, parut sur le seuil de son
établissement.
Avec cette finesse de perception qui distingue les
aubergistes en tous les pays du monde :
– Je ne serais pas surpris, dit-il, que ces messieurs et
cette jeune dame voulussent déjeuner ?
– En effet, ne soyez pas surpris, répondit Sylvius
Hog, et faites-nous servir le plus tôt possible.
– À l’instant !
Le déjeuner fut bientôt prêt, et, en réalité, très
acceptable. Il y eut surtout un certain poisson du fiord,
truffé d’une herbe parfumée, dont le professeur mangea
avec un évident plaisir.
À une heure et demie, la voiture, attelée de chevaux
frais, revenait devant l’Hôtel de Scandinavie, et elle
repartit en remontant au petit trot la grande rue de
Drammen.
Mais voilà qu’en passant devant une maison basse,
d’aspect peu attrayant, qui contrastait avec la couleur
gaie des maisons voisines, Joël ne put retenir un
mouvement de répulsion.
– Sandgoïst ! s’écria-t-il.
– Ah ! c’est là monsieur Sandgoïst ? dit Sylvius
Hog. En vérité, il n’a point bonne figure !
C’était Sandgoïst. Il fumait près de sa porte.
Reconnut-il Joël sur le siège de devant, on ne sait, car la
voiture fila rapidement entre des piles de madriers et
des monceaux de planches.
Au-delà d’une route bordée de sorbiers chargés de
leurs fruits de corail, l’attelage s’engagea à travers une
épaisse forêt de pins, qui côtoie la « Vallée du
Paradis », magnifique dépression du sol, avec ses
lointains étagés jusqu’aux dernières limites de
l’horizon. Des centaines de monticules apparurent alors,
la plupart couronnés d’une villa ou d’un gaard. Puis,
aux approches du soir, lorsque la voiture commença à
redescendre vers la mer en côtoyant de larges prairies,
des fermes montrèrent leurs maisons d’un rouge vif qui
tranchait crûment sur le rideau vert-noir des arbres.
Enfin, les voyageurs atteignirent le fiord même de
Christiania, encadré de pittoresques collines, avec ses
innombrables criques, ses petits ports en miniature, et
leurs « piers » de bois, où viennent accoster les
embarcations de la baie et les vapeurs-omnibus.
À neuf heures du soir – il faisait encore grand jour
sous cette latitude – l’antique calèche entrait dans la
ville, non sans tapage, en suivant les rues déjà désertes.
D’après l’ordre donné par Sylvius Hog, elle vint
s’arrêter à l’Hôtel Victoria. C’est là que descendirent
Hulda et Joël. Des chambres avaient été d’avance
retenues pour eux. Après un bonsoir affectueux, le
professeur regagna sa vieille maison, où sa vieille
servante Kate et son vieux domestique Pink
l’attendaient avec une non moins vieille impatience.
XVII
Christiania – grande cité pour la Norvège – ne serait
qu’une assez petite ville en Angleterre ou en France.
Sans de fréquents incendies, elle se montrerait encore
telle qu’elle fut bâtie au onzième siècle. En réalité, elle
ne date que de l’année 1624, époque à laquelle la
reconstruisit le roi Christian. D’Opsolö qu’elle
s’appelait alors, elle devint Christiania, du nom
féminisé de son royal architecte. C’est donc une ville
régulière, à larges rues, froides et droites, tracées au
tire-ligne, avec des maisons de pierres blanches ou de
briques rouges. Au milieu d’un assez beau jardin,
s’élève le château royal, l’Orscarslot, vaste bâtisse
quadrangulaire, sans style, bien qu’elle soit de style
ionien. Çà et là, apparaissent quelques églises, dans
lesquelles les beautés de l’art ne sauraient distraire
l’attention des fidèles. Enfin, il y a aussi plusieurs
édifices civils et établissements publics, sans compter
un grand bazar, disposé en rotonde, où viennent
s’entasser les produits étrangers et indigènes.
En tout cet ensemble, rien de très curieux. Mais, ce
qu’il faut admirer sans réserve, c’est la position de la
ville, au milieu de ce cirque de montagnes, si variées
d’aspect, qui lui font un cadre superbe. Presque plate
dans ses quartiers riches et neufs, elle ne se relève que
pour former une sorte de Kasbah, couverte de maisons
irrégulières où végète la population peu aisée, huttes de
bois, huttes de brique, dont les tons criards étonnent le
regard plus qu’ils ne le charment.
Il ne faudrait pas croire que le mot Kasbah, réservé
aux villes africaines, ne saurait être à sa place dans une
cité du nord de l’Europe. Christiania n’a-t-elle pas, dans
le voisinage du port, les quartiers de Tunis, de Maroc et
d’Alger ? Et, s’il ne s’y trouve pas des Tunisiens, des
Marocains, des Algériens, leur population flottante n’en
vaut guère mieux.
En somme, comme toute ville dont les pieds
baignent dans la mer et qui dresse sa tête au niveau de
verdoyantes collines, Christiania est extrêmement
pittoresque. Il n’est pas injuste de comparer son fiord à
la baie de Naples. Ainsi que les rivages de Sorrente ou
de Castellamare, ses rives sont meublées de villas et de
chalets, à demi perdus dans la verdure presque noire des
sapins, au milieu de ces légères vapeurs qui leur
donnent ce « flou » spécial aux régions hyperboréennes.
Sylvius Hog était donc enfin de retour à Christiania.
Il est vrai, ce retour s’accomplissait dans des conditions
qu’il n’aurait jamais pu prévoir, au milieu d’un voyage
interrompu. Eh bien ! il en serait quitte pour le
recommencer une autre année ! En ce moment, il ne
s’agissait que de Joël et de Hulda Hansen. S’il ne les
avait pas fait descendre dans sa maison, c’est qu’il eût
fallu deux chambres pour les recevoir. Bien
certainement, le vieux Pink, la vieille Kate leur auraient
fait bon accueil ! Mais on n’avait pas eu le temps de se
préparer. Aussi le professeur les avait-il conduits à
l’Hôtel Victoria et recommandés particulièrement. Or,
une recommandation de Sylvius Hog, député au
Storthing, cela valait qu’on en tînt compte.
Mais, en même temps que le professeur demandait
pour ses protégés les attentions qu’on aurait eues pour
lui-même, il n’avait point donné leurs noms. Garder
l’incognito, tout d’abord, cela ne lui paraissait que
prudent à l’endroit de Joël et surtout de Hulda Hansen.
On sait quel bruit s’était fait autour de la jeune fille, ce
qui eût été une gêne pour elle. Mieux valait ne rien dire
de son arrivée à Christiania.
Il avait été convenu que, le lendemain, Sylvius Hog
ne reverrait pas le frère et la sœur avant l’heure du
déjeuner, c’est-à-dire entre onze heures et midi.
Le professeur, en effet, avait quelques affaires à
régler, qui devaient lui prendre toute la matinée ; et il
viendrait rejoindre Hulda et Joël dès qu’elles seraient
terminées. Il ne les quitterait plus alors, il resterait avec
eux jusqu’au moment où l’on procéderait au tirage de la
loterie, qui devait s’effectuer à trois heures.
Donc, Joël, dès qu’il fut levé, alla trouver sa sœur.
Hulda, tout habillée déjà, l’attendait dans sa chambre.
Dans le but de la distraire un peu de ses pensées, qui
devaient être plus douloureuses encore ce jour-là, Joël
lui proposa de se promener jusqu’à l’heure du déjeuner.
Hulda, pour ne pas désobliger son frère, accepta l’offre
qu’il lui faisait, et tous deux allèrent un peu à l’aventure
à travers la ville.
C’était un dimanche. Contrairement à ce qui se fait
dans les cités du Nord pendant les jours fériés, où le
nombre des promeneurs est plus restreint, il y avait une
grande animation par les rues. Non seulement les
citadins n’avaient point quitté la ville pour la
campagne, mais ils voyaient les ruraux des environs
affluer chez eux. Le railway du lac Miosen, qui dessert
les environs de la capitale, avait dû organiser des trains
supplémentaires. Autant de curieux et surtout
d’intéressés qu’attirait cette populaire loterie des Écoles
de Christiania !
Donc, beaucoup de monde à travers les rues, des
familles au complet, même des villages entiers, venus
avec l’espérance secrète de n’avoir point fait un voyage
inutile. Qu’on y songe ! Le million de billets avait été
placé, et, ne dussent-ils gagner qu’un simple lot de cent
ou deux cents marks, combien de braves gens
rentreraient contents du sort dans leurs humbles soeters
ou leurs modestes gaards !
Joël et Hulda, en quittant l’Hôtel Victoria,
descendirent d’abord jusqu’aux quais qui s’arrondissent
dans l’est de la baie. En cet endroit, l’affluence était un
peu moins grande, si ce n’est dans les cabarets, où la
bière et le brandevin, versés à pleines chopes et à pleins
verres, rafraîchissaient des gosiers en état de soif
permanente.
Tandis que le frère et la sœur se promenaient entre
les magasins, les rangs de barriques, les tas de caisses
de toute provenance, les bâtiments, amarrés à terre ou
mouillés au large, attiraient plus spécialement leur
attention. N’y avait-il pas quelques-uns de ces navires
qui étaient attachés au port de Bergen, où le Viken ne
devait plus revenir ?
– Ole !... Mon pauvre Ole ! murmurait Hulda.
Aussi Joël voulut-il l’entraîner loin de la baie, en
remontant vers les quartiers de la haute ville.
Là, dans les rues, sur les places, au milieu des
groupes, ils entendirent bien des propos à leur adresse.
– Oui, disait l’un, on avait été jusqu’à offrir dix
mille marks du numéro 9672 !
– Dix mille ? répondait un autre. J’ai entendu parler
de vingt mille et même plus !
– Monsieur Vanderbilt, de New York, est allé
jusqu’à trente mille !
– Messieurs Baring, de Londres, à quarante mille !
– Et messieurs Rothschild, de Paris, à soixante
mille !
On sait ce qu’il fallait croire de ces exagérations du
populaire. À continuer cette échelle ascendante, les prix
offerts eussent fini par dépasser le montant du gros lot !
Mais, si les diseurs de nouvelles n’étaient pas
d’accord sur le chiffre des propositions faites à Hulda
Hansen, la foule s’entendait à merveille pour qualifier
les agissements de l’usurier de Drammen.
– Quel damné coquin, ce Sandgoïst, qui n’a pas eu
pitié de ces braves gens !
– Oh ! il est bien connu dans le Telemark, et il n’en
est pas à son coup d’essai !
– On dit qu’il n’a pu trouver à revendre le billet de
Ole Kamp, après l’avoir payé d’un bon prix !
– Non ! Personne n’en a voulu !
– Cela n’est pas étonnant ! Entre les mains de Hulda
Hansen, ce billet était bon !
– Évidemment, tandis qu’entre les mains de
Sandgoïst, il ne vaut plus rien !
– C’est bien fait ! Il lui restera pour compte, et
puisse-t-il perdre les quinze mille marks qu’il lui a
coûtés !
– Mais, si ce gueux allait gagner le gros lot ?...
– Lui !... Par exemple !
– Voilà qui serait une injustice du sort ! En tout cas,
qu’il ne vienne pas au tirage !...
– Non, car on lui ferait un mauvais parti !
Tel est le résumé des opinions émises sur le compte
de Sandgoïst. On sait d’ailleurs que, par prudence ou
pour tout autre motif, il n’avait point l’intention
d’assister au tirage, puisque, la veille, il était encore
dans sa maison de Drammen.
Hulda, très émue, et Joël, qui sentait le bras de sa
sœur frémir au sien, passaient vite, sans chercher à en
entendre davantage, comme s’ils eussent craint d’être
acclamés de tous ces amis ignorés qu’ils comptaient
parmi cette foule.
Quant à Sylvius Hog, peut-être avaient-ils espéré le
rencontrer par la ville. Il n’en fut rien. Mais quelques
mots, surpris dans les conversations, leur apprirent que
le retour du professeur à Christiania était déjà connu du
public. Depuis le matin, on l’avait vu marcher d’un air
très affairé, en homme qui n’a point le temps de
questionner ni de répondre, tantôt du côté du port,
tantôt du côté des bureaux de la Marine.
Certes, Joël aurait pu demander à n’importe quel
passant où demeurait le professeur Sylvius Hog.
Chacun se fût empressé de lui indiquer sa maison et de
l’y conduire. Il ne le fit pas par crainte d’être indiscret,
et, puisque rendez-vous était donné à l’hôtel, le mieux
était de s’en tenir là.
C’est ce que Hulda pria Joël de faire vers dix heures
et demie. Elle se sentait très lasse, et tous ces propos,
auxquels son nom était mêlé, lui faisaient mal.
Elle rentra donc à l’Hôtel Victoria, puis remonta
dans sa chambre pour y attendre le retour de Sylvius
Hog.
Quant à Joël, il était resté au rez-de-chaussée de
l’hôtel, dans le salon de lecture. Là, machinalement, il
occupa son temps à feuilleter les journaux de
Christiania.
Tout à coup, sa figure pâlit, son regard se troubla, le
journal qu’il tenait lui tomba des mains...
Dans un numéro du Morgen-Blad, aux nouvelles de
mer, il venait de lire la dépêche suivante, datée de
Terre-Neuve :
« L’aviso Telegraf, arrivé sur le lieu présumé du
naufrage du Viken, n’en a retrouvé aucun vestige. Ses
recherches sur la côte du Groënland n’ont pas eu plus
de succès. On doit donc considérer comme certain qu’il
ne reste aucun survivant de l’équipage du Viken. »
XVIII
– Bonjour, monsieur Benett ! Quand je trouve
l’occasion de vous donner une poignée de main, cela
me fait toujours plaisir.
– Et cela me fait toujours honneur, monsieur Hog.
– Honneur, plaisir, plaisir, honneur, répondit
gaiement le professeur, l’un vaut l’autre !
– Je vois que votre voyage dans la Norvège centrale
s’est heureusement achevé.
– Il n’est point achevé, mais il est fini, monsieur
Benett – pour cette année du moins.
– Eh bien, monsieur Hog, parlez-moi, s’il vous plaît,
de ces braves gens dont vous avez fait la connaissance à
Dal.
– De braves gens, en effet, monsieur Benett, de
braves gens et des gens braves ! Le mot leur convient
dans les deux sens !
– D’après ce que les journaux nous ont appris, il faut
convenir qu’ils sont bien à plaindre !
– Très à plaindre, monsieur Benett ! Je n’ai jamais
vu le malheur frapper de pauvres êtres avec une
obstination pareille !
– En effet, monsieur Hog. Après l’affaire du Viken,
l’affaire de cet abominable Sandgoïst !
– Comme vous dites, monsieur Benett.
– En fin de compte, monsieur Hog, Hulda Hansen a
bien fait de livrer le billet contre quittance.
– Vous trouvez ?... Et pourquoi donc, s’il vous
plaît ?
– Parce que de toucher quinze mille marks contre la
quasi-certitude de ne rien toucher du tout...
– Ah ! monsieur Benett ! riposta Sylvius Hog, vous
parlez là en homme pratique, en négociant que vous
êtes ! Mais, si l’on veut se placer à un autre point de
vue, cela devient une affaire de sentiment, et le
sentiment ne se chiffre pas !
– Évidemment, monsieur Hog ; mais permettez-moi
de vous le dire, il est très probable que votre protégée
en eût été pour son sentiment !
– Qu’en savez-vous ?
– Mais songez-y donc ! Que représentait ce billet ?
une seule chance de gagner sur un million !...
– En effet, une chance sur un million ! C’est bien
peu, monsieur Benett, c’est bien peu !
– Aussi la réaction s’est-elle faite, après
l’engouement des premiers jours, et, dit-on, ce
Sandgoïst, qui n’avait acheté ce billet que pour spéculer
dessus, n’a pu trouver de preneur !
– Il paraît, monsieur Benett.
– Et pourtant, si ce maudit usurier venait à gagner le
gros lot, voilà qui serait un scandale !
– Un scandale, assurément, monsieur Benett, le mot
n’est pas trop fort, un scandale !
En parlant ainsi, Sylvius Hog se promenait à travers
les magasins, on peut dire à travers le bazar de M.
Benett, si connu de Christiania et de toute la Norvège.
En effet, que ne trouve-t-on pas dans ce bazar ?
Voitures de voyages, kariols par douzaines, caisses de
comestibles, paniers de vins, stock de conserves,
vêtements et ustensiles de touristes, même des guides
pour conduire les voyageurs jusqu’aux dernières
bourgades du Finmark, jusqu’en Laponie, jusqu’au pôle
Nord ! Et ce n’est pas tout ! M. Benett n’offre-t-il pas
aux amateurs d’histoire naturelle les divers échantillons
de pierres et de métaux du sol, comme les spécimens
les plus variés des oiseaux, insectes, reptiles, de la
faune norvégienne ? Et – ce qu’il est bon de savoir – où
rencontrerait-on un assortiment de bijoux et de bibelots
du pays plus complet que dans ses vitrines ?
Aussi ce gentleman est-il la Providence des
touristes, désireux de visiter la région scandinave. C’est
l’homme universel dont Christiania ne pourrait plus se
passer.
– Et, à propos, monsieur Hog, dit-il, vous avez bien
trouvé à Tinoset la voiture que vous m’aviez
demandée ?
– Puisque je vous l’avais demandée, monsieur
Benett, j’étais certain qu’elle y serait à l’heure dite !
– Vous me comblez, monsieur Hog. Mais, d’après
votre lettre, vous deviez être trois personnes...
– Trois, en effet.
– Et ces personnes ?...
– Elles sont arrivées, hier soir, en bonne santé, et
elles m’attendent à l’Hôtel Victoria, où je vais les
rejoindre.
– Est-ce que ce sont ?...
– Précisément, monsieur Benett, ce sont... Et, je
vous prie, n’en dites rien. Je tiens à ce que leur arrivée
ne s’ébruite pas encore.
– Pauvre fille !
– Oui !... Elle a bien souffert !
– Et vous avez voulu qu’elle assistât au tirage de la
loterie, bien qu’elle n’ait plus le billet que lui avait
légué son fiancé ?
– Ce n’est pas moi qui l’ai voulu, monsieur Benett !
C’est Ole Kamp, et, à vous comme à tous, je répéterai :
Il faut obéir aux dernières volontés de Ole !
– Évidemment, ce que vous faites est toujours bien
fait, cher monsieur Hog.
– Des compliments, cher monsieur Benett ?...
– Non, mais il est fort heureux pour elle que la
famille Hansen vous ait trouvé sur son chemin !...
– Bah ! Il est encore plus heureux pour moi de
l’avoir trouvée sur le mien !
– Je vois que vous avez toujours votre bon cœur !
– Monsieur Benett, puisqu’on est obligé d’avoir un
cœur, autant vaut qu’il soit bon, n’est-ce pas ?
Et de quel excellent sourire Sylvius Hog
accompagna cette réponse au digne commerçant.
– Et maintenant, monsieur Benett, reprit-il, ne
croyez pas que je sois venu chercher des félicitations
chez vous ! Non ! C’est un autre motif qui m’amène.
– À votre service.
– Vous savez, n’est-il pas vrai, que, sans
l’intervention de Joël et de Hulda Hansen, si le
Rjukanfos avait bien voulu me rendre, il ne m’aurait
rendu qu’à l’état de cadavre. Je n’aurais donc pas
aujourd’hui le plaisir de vous voir...
– Oui !... Oui !... Je sais ! répondit M. Benett. Les
journaux ont raconté votre aventure !... Et, en vérité, ces
courageux jeunes gens eussent bien mérité de gagner le
gros lot !
– C’est mon avis, répondit Sylvius Hog. Mais,
puisque c’est maintenant impossible, je ne voudrais pas
que ma petite Hulda retournât à Dal sans quelque petit
cadeau... un souvenir...
– C’est là ce que j’appellerai une bonne idée,
monsieur Hog !
– Vous allez donc m’aider à choisir, parmi toutes
vos richesses, quelque chose qui puisse plaire à une
jeune fille...
– Volontiers, répondit M. Benett.
Et il pria le professeur de passer dans le magasin
réservé à la joaillerie indigène. Un bijou norvégien,
n’était-ce pas le plus charmant souvenir qu’on pût
emporter de Christiania et du merveilleux bazar de M.
Benett ?
Ce fut aussi l’avis de Sylvius Hog, auquel le
complaisant gentleman s’empressa d’ouvrir toutes ses
vitrines.
– Voyons, dit-il, je ne suis pas très connaisseur, et je
m’en rapporte à votre goût, monsieur Benett.
– Nous nous entendrons, monsieur Hog.
Il y avait là tout un assortiment de ces bijoux
suédois et norvégiens, de fabrication très complexe, et
qui sont généralement plus précieux de travail que de
matière.
– Qu’est-ce que cela ? demanda le professeur.
– C’est une bague en doublé, avec glands mobiles,
dont le tintement est fort agréable.
– Très joli ! répondit Sylvius Hog, en essayant la
bague à l’extrémité de son petit doigt. Mettez toujours
cette bague de côté, monsieur Benett, et voyons autre
chose.
– Bracelets ou colliers ?
– Un peu de tout, si vous permettez, monsieur
Benett, un peu de tout ! Ah ! ceci ?...
– Ce sont des rondelles qui se portent par paires au
corsage. Voyez-vous l’effet du cuivre sur ce fond de
laine rouge plissée ? C’est de très bon goût, sans
atteindre de trop hauts prix.
– Charmant, en effet, monsieur Benett. Mettons
encore cet ornement de côté.
– Seulement, monsieur Hog, je vous ferai observer
que ces rondelles sont absolument réservées aux
parures des jeunes mariées... le jour des noces... et
que...
– Par saint Olaf ! vous avez raison, monsieur Benett,
vous avez bien raison ! Ma pauvre Hulda ! Ce n’est
malheureusement pas Ole qui lui fait ce cadeau, c’est
moi, et ce n’est plus à une fiancée que je vais l’offrir !...
– En effet, monsieur Hog !
– Voyons donc d’autres bijoux qui soient à l’usage
d’une jeune fille. Ah ! cette croix, monsieur Benett ?
– C’est une croix de suspension, avec disques
concaves qui résonnent à chaque mouvement du cou.
– Fort joli !... Fort joli !... Mettez cela à part,
monsieur Benett. Quand j’aurai visité toutes vos
vitrines, nous ferons notre choix...
– Oui, mais...
– Encore un mais ?
– Cette croix, c’est celle que portent les mariées de
la Scanie, en se rendant à l’église...
– Diable, monsieur Benett !... Il faut bien avouer que
je n’ai pas la main heureuse !
– Cela tient, monsieur Hog, à ce que ce sont des
bijoux de mariées dont j’ai le plus grand assortiment et
que je vends en plus grand nombre. Vous ne pouvez
vous en étonner.
– Cela ne m’étonne en aucune façon, monsieur
Benett ; mais, enfin, cela m’embarrasse !
– Eh bien, prenez toujours cet anneau d’or que vous
avez fait mettre de côté !
– Oui... cet anneau d’or... J’aurais voulu cependant
aussi quelque autre bijou plus... comment dirai-je ?...
plus décoratif...
– Alors, n’hésitez pas ! Prenez cette plaque d’argent
filigrané, dont les quatre rangées de chaînettes font si
bon effet au cou d’une jeune fille ! Voyez ! elle est
semée de fines verroteries et agrémentée de fusées de
laiton en forme de bobines, avec des perles de couleur
taillées en briolettes ! C’est un des plus curieux produits
de l’orfèvrerie norvégienne !
– Oui !... Oui !... répondit Sylvius Hog. Un joli
bijou, mais un peu prétentieux, peut-être, pour ma
modeste Hulda ! En vérité, je préférerais les rondelles
que vous m’avez montrées tout à l’heure, ainsi que la
croix de suspension ! Sont-elles donc tellement
spéciales aux parures de noces qu’on ne puisse en faire
cadeau à une jeune fille ?
– Monsieur Hog, répondit M. Benett, le Storthing
n’a pas encore fait de loi à cet égard !... C’est sans
doute une lacune...
– Bon, bon, monsieur Benett, nous arrangerons
cela ! En attendant, je prends toujours la croix et les
rondelles !... Et puis, enfin, ma petite Hulda peut se
marier un jour !... Bonne et charmante comme elle est,
l’occasion ne lui manquera pas d’utiliser ces parures !...
C’est donc décidé, je les prends et je les emporte !
– Bien, monsieur Hog.
– Est-ce que nous aurons le plaisir de vous voir au
tirage de la loterie, monsieur Benett ?
– Certainement.
– Je crois que cela sera très intéressant.
– J’en suis sûr.
– À bientôt, monsieur Benett, à bientôt.
– À bientôt, monsieur Hog.
– Tiens ! fit le professeur en se penchant au-dessus
d’une vitrine. Voilà deux jolis anneaux que je n’avais
pas vus !
– Oh ! Ceux-là ne peuvent vous convenir, monsieur
Hog. Ce sont des anneaux gravés que le pasteur met au
doigt des mariés, pendant la cérémonie...
– Vraiment ?... Bah ! je les prends tout de même !
– À bientôt, monsieur Benett, à bientôt.
Sylvius Hog sortit, et, d’un pas léger – un pas de
vingt ans – il se dirigea vers l’Hôtel Victoria.
Arrivé sous le vestibule, il aperçut tout d’abord ces
mots Fiat lux, qui sont inscrits en exergue sur la
lanterne du gaz.
« Eh ! se dit-il, ce latin-là est de circonstance ! Oui !
Fiat lux !... Fiat lux ! »
Hulda était dans sa chambre. Assise près de la
fenêtre, elle attendait. Le professeur frappa à la porte,
qui s’ouvrit aussitôt.
– Ah ! monsieur Sylvius ! s’écria la jeune fille en se
levant.
– Me voilà ! Me voilà ! Mais il ne s’agit pas de
monsieur Sylvius, ma petite Hulda, il s’agit du déjeuner
qui est déjà servi. J’ai une faim de loup. Où est Joël ?
– Dans la salle de lecture.
– Bien !... Je vais l’y chercher ! Vous, chère enfant,
descendez tout de suite nous rejoindre !
Sylvius Hog quitta la chambre de Hulda et alla
trouver Joël qui l’attendait aussi, mais désespéré.
Le pauvre garçon lui montra le numéro du Morgen-
Blad. La dépêche du commandant du Telegraf ne
laissait plus aucun doute sur la perte totale du Viken.
– Hulda n’a pas lu ?... demanda vivement le
professeur.
– Non, monsieur Sylvius, non ! Il vaut mieux lui
cacher ce qu’elle n’apprendra que trop tôt !
– Vous avez bien fait, mon garçon... Allons
déjeuner.
Un instant après, tous trois étaient assis à une table
particulière. Sylvius Hog mangeait de grand appétit.
Un excellent déjeuner, d’ailleurs, et qui avait toute
l’importance d’un dîner. Qu’on en juge ! Soupe froide à
la bière, avec tranches de citron, morceaux de cannelle,
saupoudrée de pain bis en miettes, saumon à la sauce
blanche sucrée, veau cuit dans de la fine chapelure,
rosbif saignant avec une salade non assaisonnée, mais
relevée d’épices, glaces à la vanille, confiture de
pommes de terre, framboises, cerises et noisettes, le
tout arrosé d’un vieux Saint-Julien de France.
– Excellent !... Excellent !... répétait Sylvius Hog.
On se croirait à Dal dans l’auberge de dame Hansen !
Et, à défaut de sa bouche empêchée, ses bons yeux
souriaient autant que des yeux peuvent sourire.
Joël et Hulda eussent vainement voulu se mettre à ce
diapason ; ils ne l’auraient pu, et la pauvre fille prit à
peine sa part du déjeuner. Quand le repas fut achevé :
– Mes enfants, dit Sylvius Hog, vous avez
évidemment eu tort de ne point faire honneur à cette
agréable cuisine. Mais, enfin, je ne pouvais pas vous
forcer. Après tout, si vous n’avez pas déjeuné, vous
n’en dînerez que mieux. Par exemple, je ne sais pas si
je pourrai vous tenir tête ce soir ! Et maintenant, voici
le moment de se lever de table.
Le professeur était déjà debout, il prenait son
chapeau que lui tendait Joël, lorsque Hulda, l’arrêtant,
lui dit :
– Monsieur Sylvius, vous tenez toujours, n’est-ce
pas, à ce que je vous accompagne ?
– Pour assister au tirage de la loterie ?...
Certainement j’y tiens, et beaucoup, ma chère fille !
– Ce sera bien pénible pour moi !
– Très pénible, j’en conviens ! Mais Ole a voulu que
vous fussiez présente au tirage, Hulda, et il faut
respecter la volonté de Ole !
Décidément, cette phrase était devenue un refrain
dans la bouche de Sylvius Hog !
XIX
Quelle affluence en cette grande salle de
l’Université de Christiania, où allait s’effectuer le tirage
de la loterie – et même dans les cours, puisque la
grande salle ne pouvait suffire à tant de monde – et
jusque dans les rues avoisinantes, puisque les cours
étaient encore trop petites pour contenir tout ce
populaire !
Certes, ce dimanche 15 juillet, ce n’est pas à leur
calme qu’on eût pu reconnaître ces Norvégiens si
étrangement surexcités. Quant à cette surexcitation,
était-elle due à l’intérêt qui s’attachait à ce tirage, ou
provenait-elle de la haute température de cette journée
d’été ? Peut-être intérêt et chaleur y contribuaient-ils ?
En tout cas, ce n’était pas l’absorption de ces fruits
rafraîchissants, de ces multers, dont il se fait une si
grande consommation en Scandinavie, qui eût pu la
refroidir !
Le tirage devait commencer à trois heures précises.
Il y avait cent lots, divisés en trois séries : 1° quatre-
vingt-dix lots de cent à mille marks, d’une valeur totale
de quarante-cinq mille marks ; 2° neuf lots de mille à
neuf mille marks, également d’une valeur totale de
quarante-cinq mille marks ; 3° un lot de cent mille
marks.
Contrairement à ce qui se fait ordinairement dans les
loteries de ce genre, le grand effet avait été réservé pour
la fin. Ce ne devait pas être au premier numéro sortant
que serait attribué le gros lot, ce serait au dernier, c’est-
à-dire, au centième. De là, une succession
d’impressions, d’émotions, de battements de cœur, qui
irait toujours croissant. Il va de soi que tout numéro,
ayant gagné une fois, ne pouvait gagner une seconde, et
serait annulé, s’il venait à ressortir des urnes.
Tout cela était connu du public. Il n’y avait plus
qu’à attendre l’heure fixée. Mais, pour tromper les
longueurs de l’attente, on causait, et, le plus souvent, de
la touchante situation de Hulda Hansen. Vraiment, si
elle eût encore possédé le billet de Ole Kamp, chacun
aurait fait des vœux pour elle – après soi, bien entendu !
À ce moment, quelques personnes avaient déjà
connaissance de la dépêche publiée par le Morgen-
Blad. Elles en parlèrent à leurs voisins. On sut bientôt,
dans toute l’assistance, que les recherches de l’aviso
n’avaient point abouti. Ainsi donc, il fallait renoncer à
retrouver même une épave du Viken. Pas un homme de
l’équipage n’avait survécu au naufrage ! Hulda ne
reverrait jamais son fiancé !
Un incident vint détourner les esprits. Le bruit se
répandit que Sandgoïst s’était décidé à quitter
Drammen, et quelques-uns prétendaient l’avoir vu dans
les rues de Christiania. Se serait-il donc hasardé à venir
dans la salle ! S’il en était ainsi, ce mauvais homme
devait s’attendre à un déchaînement formidable contre
sa personne ! Lui ! assister au tirage de la loterie !...
Mais, c’était tellement improbable que ce n’était pas
possible. En somme, fausse alerte, rien de plus.
Vers deux heures un quart, il se produisit un certain
mouvement dans la foule.
C’était le professeur Sylvius Hog qui se présentait à
la porte de l’Université. On savait quelle part il avait
prise à toute cette affaire, et comment après avoir été
sauvé par les enfants de dame Hansen, il essayait de
payer sa dette.
Aussitôt les rangs de s’ouvrir. Un murmure flatteur,
auquel Sylvius Hog répondit par d’aimables
inclinations de tête, se propagea à travers l’assistance et
ne tarda pas à se changer en acclamations.
Mais le professeur n’était pas seul. Lorsque les plus
rapprochés se reculèrent pour lui faire place, on vit qu’il
avait une jeune fille au bras, tandis qu’un jeune homme
les suivait tous deux.
Un jeune homme, une jeune fille ! Il y eut là une
sorte de secousse électrique. La même pensée jaillit de
tous ces cerveaux comme l’étincelle d’autant
d’accumulateurs.
– Hulda !... Hulda Hansen !
Tel fut le nom qui s’échappa de toutes les bouches.
Oui ! C’était Hulda, émue à ne pouvoir se soutenir.
Elle fût tombée, sans le bras de Sylvius Hog. Mais il la
tenait bien, la touchante héroïne de cette fête à laquelle
manquait Ole Kamp ! Combien elle eût préféré rester
dans sa petite chambre de Dal ! Quel besoin elle
éprouvait de se soustraire à toute cette curiosité, si
sympathique qu’elle pût être ! Mais Sylvius Hog avait
voulu qu’elle vînt : elle était venue.
– Place ! Place ! criait-on de toutes parts.
Et on se rangeait devant Sylvius Hog, devant Hulda,
devant Joël. Que de mains s’allongèrent pour saisir
leurs mains ! Que de bonnes et accueillantes paroles sur
leur passage ! Et comme Sylvius Hog approuvait toutes
ces démonstrations !
– Oui ! c’est elle, mes amis !... C’est ma petite
Hulda que j’ai ramenée de Dal ! disait-il.
Puis, se retournant :
– Et c’est Joël, son brave frère !
Et il ajoutait :
– Mais, surtout, ne me les étouffez pas !
Et, pendant que les mains de Joël répondaient à
toutes les pressions, celles du professeur, moins
vigoureuses, étaient brisées par tant d’étreintes. En
même temps, son œil brillait, quoique une petite larme
d’émotion se fût glissée sous sa paupière. Mais –
phénomène digne de l’attention des ophtalmologistes –
cette petite larme était comme lumineuse.
Il fallut un bon quart d’heure pour traverser les
cours de l’Université, gagner la grande salle, atteindre
les chaises qui avaient été réservées au professeur.
Enfin, cela fut fait, non sans quelque peine. Sylvius
Hog prit place entre Hulda et Joël.
À deux heures et demie, une porte s’ouvrit derrière
l’estrade, au fond de la salle. Le président du bureau
apparut, digne, sérieux, ayant cet air dominateur, ce
port de tête spécial à tout homme appelé à une
présidence quelconque. Deux assesseurs le suivaient,
non moins graves. Puis, on vit entrer six petites filles
enrubannées, fleuries, toutes blondes aux yeux bleus,
avec des mains un peu rouges, dans lesquelles on
reconnaissait visiblement ces mains de l’innocence,
prédestinées au tirage des loteries.
Cette entrée fut accueillie par un brouhaha, qui
témoignait d’abord du plaisir qu’on éprouvait à voir les
directeurs de la loterie de Christiania, ensuite de
l’impatience qu’ils avaient provoquée en ne paraissant
pas plus tôt sur l’estrade.
S’il y avait six petites filles, c’est qu’il y avait six
urnes, disposées sur une table, et desquelles six
numéros devaient sortir à chaque tirage.
Ces six urnes contenaient chacune les dix numéros
1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 0, représentant les unités,
dizaines, centaines, mille, dizaines de mille et centaines
de mille du nombre million. S’il n’y avait pas de
septième urne pour la colonne du million, c’est que,
d’après ce mode de tirage, il est convenu que si les six
zéros sortent à la fois, ils représentent le nombre million
– ce qui répartit également les chances sur tous les
numéros.
En outre, on avait décidé que les numéros seraient
successivement extraits des urnes en commençant par
celle qui était à la gauche du public. Le nombre gagnant
se formerait ainsi sous les yeux des spectateurs, d’abord
par le chiffre de la colonne des centaines de mille, puis
des dizaines de mille, et ainsi de suite jusqu’à la
colonne des unités. Grâce à cette convention, on juge
avec quelle émotion chacun verrait s’accroître ses
chances, après la sortie de chaque chiffre.
À trois heures sonnant, le président fit un signe de la
main et déclara la séance ouverte.
Le long murmure qui accueillit cette déclaration
dura pendant quelques minutes, après lesquelles un
certain silence s’établit.
Le président se leva alors. Très ému, il prononça le
petit discours de circonstance, dans lequel il parut
regretter qu’il n’y eût pas un gros lot pour chaque billet.
Puis, il ordonna de procéder au tirage de la première
série. Elle comprenait, on le sait, quatre-vingt-dix lots,
ce qui allait exiger un certain temps.
Les six petites filles commencèrent donc à
fonctionner avec une régularité automatique, sans que
la patience du public se lassât un seul instant. Il est vrai,
l’importance des lots croissant avec chaque tirage,
l’émotion croissait aussi, et personne ne songeait à
quitter sa place, pas même ceux dont les numéros sortis
n’avaient plus rien à prétendre.
Cela dura une heure, sans qu’il se produisit
d’incident. Ce que l’on put observer, toutefois, c’est
que le numéro 9672 n’était pas encore sorti – ce qui lui
eût enlevé toutes chances de gagner le lot de cent mille
marks.
– Voilà qui est de bon augure pour ce Sandgoïst ! dit
un des voisins du professeur.
– Bah ! Il serait bien étonnant que le gros lot lui
échût ! répondait un autre, bien qu’il ait un fameux
numéro !
– En effet, un fameux ! répondit Sylvius Hog. Mais
ne me demandez pas pourquoi !... Je ne serais pas
capable de vous le dire !
Alors commença le tirage de la deuxième série, qui
comprenait neuf lots. Cela allait devenir tout à fait
intéressant, le quatre-vingt-onzième étant de mille
marks, le quatre-vingt-douzième de deux mille, et ainsi
de suite jusqu’au quatre-vingt-dix-neuvième, lequel
était de neuf mille. La troisième série, on ne l’a pas
oublié, se composait uniquement du gros lot.
Le numéro 72521 gagna un lot de cinq mille marks.
Ce billet était celui d’un brave marinier du port, qui fut
acclamé par toute l’assistance et supporta très
dignement ces acclamations.
Un autre numéro, le 823752, gagna six mille marks.
Et quelle fut la joie de Sylvius Hog, lorsque Joël lui
apprit qu’il appartenait à la charmante Siegfrid, de
Bamble !
Mais alors il se produisit un incident, et tout le
public éprouva une émotion qui se traduisit par des
murmures. Lorsqu’on tira le quatre-vingt-dix-septième
lot – celui de sept mille marks – on put croire un instant
que Sandgoïst allait être favorisé par le sort, au moins
pour ce lot.
En effet, le numéro qui le gagna fut le 9627. Il ne
s’en était fallu que de quarante-cinq points que ce ne fût
celui d’Ole Kamp !
Les deux tirages suivants donnèrent des numéros
très éloignés : 775 et 76287.
La deuxième série était close. Il ne restait plus à tirer
que le dernier lot de cent mille marks.
En ce moment, l’agitation des spectateurs devint
extraordinaire, et il serait assez difficile d’en reproduire
l’intensité.
Ce fut d’abord un long murmure, qui se propagea de
la grande salle dans les cours et jusque dans les rues.
Quelques minutes se passèrent même, sans qu’il parvînt
à se calmer. Cependant le decrescendo se fit peu à peu,
et un profond silence le suivit. On eût dit que toute
l’assistance était figée. Il y avait dans ce calme une
certaine quantité de stupeur – qu’on nous permette cette
comparaison – de cette stupeur qu’on éprouve au
moment où un condamné paraît sur la place de
l’exécution. Mais, cette fois, le patient, encore inconnu,
n’était condamné qu’à gagner cent mille marks, non à
perdre la tête, à moins qu’il ne la perdit de joie.
Joël, les bras croisés, regardait vaguement devant
lui, étant le moins émotionné peut-être de toute cette
foule.
Hulda, assise, comme repliée en elle-même, ne
songeait qu’à son pauvre Ole. Elle le cherchait
instinctivement du regard, comme s’il eût dû apparaître
au dernier moment !
Sylvius Hog, lui... Mais il faut renoncer à dépeindre
l’état dans lequel se trouvait Sylvius Hog.
– Tirage du lot de cent mille marks ! dit le président.
Quelle voix ! Elle semblait venir des entrailles de
cet homme solennel. Cela tenait à ce qu’il avait
plusieurs billets, qui, n’étant pas encore sortis,
pouvaient prétendre au gros lot.
La première petite fille tira un numéro de l’urne de
gauche et le montra à l’assemblée.
– Zéro ! dit le président.
Ce zéro ne fit pas un très grand effet. Il semblait
vraiment qu’on s’attendît à le voir apparaître.
– Zéro ! dit le président, en proclamant le chiffre tiré
par la seconde petite fille.
Deux zéros ! On observa que les chances
s’accroissaient notablement pour tous les numéros
compris entre un et neuf mille neuf cent quatre-vingt-
dix-neuf. Or, le billet de Ole Kamp – qu’on ne l’oublie
pas – portait le numéro 9672.
Chose singulière, Sylvius Hog commença à s’agiter
sur sa chaise, comme si elle eût été prise de roulis.
– Neuf ! dit le président, en annonçant le chiffre que
la troisième petite fille venait d’extraire de la troisième
urne.
Neuf !... C’était le premier chiffre du billet de Ole
Kamp !
– Six ! dit le président.
Et, en effet, la quatrième fillette présentait un six à
tous les regards braqués sur elle, comme autant de
pistolets chargés, ce qui l’intimidait visiblement.
Les chances de gagner étaient maintenant de une sur
cent pour tous les numéros compris entre un et quatre-
vingt-dix-neuf.
Est-ce que le billet de Ole Kamp allait faire tomber
cette somme de cent mille marks dans la poche de ce
misérable Sandgoïst ? Vraiment, ce serait à faire douter
de Dieu !
La cinquième petite fille plongea sa main dans
l’urne et tira le cinquième chiffre.
– Sept ! dit le président d’une voix si étranglée
qu’on l’entendit à peine, même des premiers rangs.
Mais, si on n’entendait pas, on voyait, et, à ce
moment, les cinq fillettes tendaient les chiffres suivants
aux yeux du public :
00967
Le numéro gagnant serait nécessairement compris
entre 9670 et 9679. Il avait donc maintenant une chance
sur dix.
La stupeur était à son comble.
Sylvius Hog, debout, avait saisi la main de Hulda
Hansen. Tous les regards se portaient sur la pauvre fille.
En sacrifiant le dernier souvenir de son fiancé, avait-
elle donc sacrifié la fortune que Ole Kamp avait rêvée
pour elle et pour lui ?
La sixième fillette eut quelque peine à introduire sa
main dans l’urne. Elle tremblait, la petiote ! Enfin le
numéro parut.
– Deux ! s’écria le président.
Et il retomba sur sa chaise, à demi suffoqué par
l’émotion.
– Neuf mille six cent soixante-douze ! proclama un
des assesseurs d’une voix retentissante.
C’était le numéro du billet de Ole Kamp, maintenant
en la possession de Sandgoïst ! Tout le monde le savait,
et personne n’ignorait dans quelles conditions l’usurier
l’avait acquis ! Aussi un profond silence se fit-il, au lieu
du tonnerre de hurrahs dont eût retenti toute la salle de
l’Université, si le billet eût toujours été entre les mains
de Hulda Hansen.
Et maintenant, ce coquin de Sandgoïst allait-il donc
apparaître, son billet à la main, pour en toucher le prix ?
– Le numéro neuf mille six cent soixante-douze
gagne le lot de cent mille marks ! répéta l’assesseur.
Qui le réclame ?
– Moi !
Était-ce l’usurier de Drammen qui venait de jeter ce
mot ?
Non ! C’était un jeune homme – un jeune homme à
la figure pâle, portant, sur ses traits comme dans toute
sa personne, les marques de longues souffrances, mais
vivant, bien vivant !
À cette voix, Hulda s’était levée, elle avait poussé
un cri, qui avait été entendu de tous. Puis, elle s’était
affaissée...
Mais ce jeune homme venait de fendre la foule, et ce
fut lui qui reçut dans ses bras la jeune fille sans
connaissance...
C’était Ole Kamp !
XX
Oui ! c’était Ole Kamp. Ole Kamp qui avait
survécu, comme par miracle, au naufrage du Viken.
Et, si le Telegraf ne l’avait pas ramené en Europe,
c’est qu’il n’était plus alors dans les parages visités par
l’aviso.
Et, s’il n’y était plus, c’est que, à cette époque, il
faisait déjà route pour Christiania sur le navire qui le
rapatriait.
Voilà ce que racontait Sylvius Hog. Voilà ce qu’il
répétait à qui voulait l’entendre. Et tous l’écoutaient, on
peut le croire ! Voilà ce qu’il narrait avec un véritable
accent de triomphateur. Et ses voisins le redisaient à
ceux qui n’avaient pas le bonheur d’être près de lui. Et
cela se transmettait de groupe en groupe jusqu’au
public du dehors, entassé dans les cours et les rues
avoisinantes.
En quelques instants, tout Christiania savait, à la
fois, que le jeune naufragé du Viken était de retour et
qu’il avait gagné le gros lot de la loterie des Écoles.
Et il fallait bien que ce fût Sylvius Hog qui racontât
toute cette histoire. Ole ne l’aurait pu, car Joël le serrait
dans ses bras à l’étouffer, tandis que Hulda revenait à
elle.
– Hulda !... chère Hulda !... disait Ole. Oui !... moi...
ton fiancé... et bientôt ton mari !...
– Dès demain, mes enfants, dès demain ! s’écria
Sylvius Hog. Nous partirons ce soir même pour Dal. Et,
si cela ne s’est jamais vu, on verra un professeur de
législation, un député au Storthing, danser à une noce
comme le plus découplé des gars du Telemark !
Mais comment Sylvius Hog connaissait-il l’histoire
de Ole Kamp ? Tout simplement par la dernière lettre
que la Marine lui avait adressée à Dal. En effet, cette
lettre – la dernière qu’il eût reçue et dont il n’avait parlé
à personne – en renfermait une seconde, datée de
Christiansand. Cette seconde lettre lui apprenait ceci :
le brick danois Génius, capitaine Kroman, venait de
relâcher à Christiansand, ayant à son bord les survivants
du Viken, entre autres le jeune maître Ole Kamp, et,
trois jours après, il devait arriver à Christiania.
La lettre de la Marine ajoutait que ces naufragés
avaient tellement souffert qu’ils étaient encore dans un
extrême état de faiblesse. C’est pourquoi Sylvius Hog
n’avait rien voulu dire à Hulda du retour de son fiancé.
Aussi, dans sa réponse, avait-il demandé le plus
profond secret sur ce retour, secret qui avait été
soigneusement gardé vis-à-vis du public.
Si l’aviso Telegraf n’avait retrouvé ni aucune épave
ni aucun survivant du Viken, cela est facile à expliquer.
Pendant une violente tempête, le Viken, à demi
désemparé, avait été forcé de fuir dans le nord-ouest,
lorsqu’il se trouvait à deux cents milles au sud de
l’Islande. Durant la nuit du 3 au 4 mai – nuit de rafales
– il vint se heurter contre un de ces énormes icebergs en
dérive, qui sortaient des mers du Groënland. La
collision fut terrible, et si terrible que, cinq minutes
après, le Viken allait couler à pic.
C’est alors que Ole avait écrit ce document. Il avait
tracé sur ce billet de loterie un dernier adieu à sa
fiancée ; puis, il l’avait jeté à la mer, après l’avoir
enfermé dans une bouteille.
Mais la plupart des hommes de l’équipage du Viken,
y compris le capitaine, avaient péri au moment de la
collision. Seuls, Ole Kamp et quatre de ses camarades
purent sauter sur un débris de l’iceberg, au moment où
s’engloutissait le Viken. Pourtant, leur mort n’eût été
que retardée, si cette épouvantable bourrasque n’eût
poussé le banc de glace dans le nord-ouest. Deux jours
après, épuisés, mourant de faim, les cinq survivants du
naufrage étaient jetés sur la côte sud du Groënland, côte
déserte, où ils vécurent à la grâce de Dieu.
Là, s’ils n’étaient secourus sous quelques jours, c’en
était fait d’eux.
Comment auraient-ils eu la force de regagner les
pêcheries ou les établissements danois de la baie de
Baffin, sur l’autre littoral ?...
C’est alors que le brick Génius, qui avait été rejeté
hors de sa route par la tempête, vint à passer. Les
naufragés lui firent des signaux. Ils furent recueillis.
Ils étaient sauvés.
Toutefois, le Génius, arrêté par les vents contraires,
éprouva de grands retards dans cette traversée
relativement courte du Groënland à la Norvège. C’est
ce qui explique comment il n’arriva à Christiansand que
le 12 juillet, et à Christiania que dans la matinée du 15.
Or, c’était ce matin même que Sylvius Hog était allé
à bord. Là, il avait trouvé Ole encore bien faible. Il lui
avait dit tout ce qui s’était passé depuis sa dernière
lettre, datée de Saint-Pierre-Miquelon... Puis, il l’avait
emmené à sa demeure, après avoir demandé quelques
heures de secret à l’équipage du Génius... On sait le
reste.
Il fut alors convenu que Ole Kamp viendrait assister
au tirage de la loterie. En aurait-il la force ?
Oui ! la force ne lui manquerait pas, puisque Hulda
serait là ! Mais avait-il donc encore un intérêt pour lui,
ce tirage ? Oui, cent fois oui ! Intérêt pour lui comme
pour sa fiancée !
En effet, Sylvius Hog avait réussi à retirer le billet
des mains de Sandgoïst. Il l’avait racheté pour le prix
que l’usurier de Drammen avait payé à dame Hansen.
Et Sandgoïst avait été trop heureux de s’en défaire,
maintenant que les surenchères ne se produisaient plus.
– Mon brave Ole, avait dit Sylvius Hog, en lui
remettant le billet, ce n’est point une chance de gain,
bien improbable en somme, que j’ai voulu rendre à
Hulda, c’est le dernier adieu que vous lui avez adressé
au moment où vous croyiez périr !
Eh bien ! il faut avouer qu’il avait été bien inspiré,
le professeur Sylvius Hog, et mieux que ce Sandgoïst,
qui faillit se briser la tête contre un mur, quand il apprit
le résultat du tirage !
Maintenant, il y avait cent mille marks dans la
maison de Dal ! Oui ! cent mille marks bien au complet,
car Sylvius Hog ne voulut jamais être remboursé de ce
qu’il avait payé pour racheter le billet de Ole Kamp.
C’était la dot qu’il était trop heureux d’offrir, le jour
de son mariage, à sa petite Hulda !
Peut-être trouvera-t-on quelque peu étonnant que ce
numéro 9672, sur lequel l’attention avait été si
vivement attirée, fût précisément sorti au tirage du gros
lot.
Oui, on en conviendra, c’est étonnant, mais ce
n’était pas impossible, et, en tout cas, cela est.
Sylvius Hog, Ole, Joël et Hulda quittèrent
Christiania le soir même. Le retour se fit par Bamble,
car il fallait remettre à Siegfrid le montant du lot qu’elle
avait gagné. En repassant devant la petite église
d’Hitterdal, Hulda se rappela les tristes pensées qui
l’obsédaient deux jours avant ; mais la vue de Ole la
ramena bien vite à l’heureuse réalité.
Par saint Olaf ! Que Hulda était donc jolie sous sa
couronne rayonnante, quand, quatre jours après, elle
quitta la petite chapelle de Dal au bras de son mari Ole
Kamp ! Et, ensuite, quelle cérémonie, dont le
retentissement fut immense jusque dans les derniers
gaards du Telemark ! Et quelle joie chez tous, la jolie
fille d’honneur Siegfrid, son père, le fermier Hemlboë,
son futur Joël, et aussi dame Hansen que ne hantait plus
le spectre de Sandgoïst !
Peut-être se demandera-t-on si tous ces amis, tous
ces invités, MM. Help frères, Fils de l’Aîné, et tant
d’autres, étaient venus pour assister au bonheur des
jeunes mariés, ou pour voir danser Sylvius Hog,
professeur de législation et député au Storthing.
Question. En tout cas, il dansa très dignement, et, après
avoir ouvert le bal avec sa chère Hulda, il le finit avec
la charmante Siegfrid.
Le lendemain, salué par les hurrahs de toute la
vallée du Vestfjorddal, il partait, non sans avoir
formellement promis de revenir pour le mariage de
Joël, qui fut célébré quelques semaines plus tard, à
l’extrême joie des contractants.
Cette fois, le professeur ouvrit le bal avec la
charmante Siegfrid, et il le finit avec sa chère Hulda. Et,
depuis lors, Sylvius Hog ne dansa plus. Que de bonheur
accumulé maintenant dans cette maison de Dal, qui
avait été si durement éprouvée. Sans doute, c’était un
peu l’œuvre de Sylvius Hog, mais il ne voulait point en
convenir et répétait toujours :
– Bon ! C’est encore moi qui redois quelque chose
aux enfants de dame Hansen !
Quant au fameux billet, il avait été rendu à Ole
Kamp, après le tirage de la loterie. Maintenant, il figure
à la place d’honneur, au milieu d’un petit cadre de bois,
dans la grande salle de l’auberge de Dal. Mais, ce que
l’on voit, ce n’est point le recto du billet où est inscrit le
fameux numéro 9672, c’est le dernier adieu, écrit au
verso, que le naufragé Ole Kamp adressait à sa fiancée
Hulda Hansen.
Cet ouvrage est le 175ème publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.