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Jules Verne Jules Verne[23]

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Jules Verne Jules Verne[23]
Jules Verne



Un billet de loterie

(Le numéro 9672)









Be Q

Jules Verne

1828-1905









Un billet de loterie

(Le numéro 9672)



roman









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 175 : version 1.01

Du même auteur, à la Bibliothèque





Famille-sans-nom L’école des Robinsons

Le pays des fourrures César Cascabel

Voyage au centre de la Le pilote du Danube

terre Hector Servadac

Un drame au Mexique, et Mathias Sandorf

autres nouvelles Le sphinx des glaces

Docteur Ox Voyages et aventures du

Une ville flottante capitaine Hatteras

Maître du monde Cinq semaines en ballon

Les tribulations d’un Les cinq cent millions de

Chinois en Chine la Bégum

Michel Strogoff Le Chancellor

De la terre à la lune Face au drapeau

Le Phare du bout du Le Rayon-Vert

monde La Jangada

Sans dessus dessous L’île mystérieuse

L’Archipel en feu La maison à vapeur

Les Indes noires Le village aérien

Le chemin de France Clovis Dardentor

L’île à hélice

Un billet de loterie

(Le numéro 9672)



Texte établi à partir d’un exemplaire des Oeuvres de

Jules Verne, tome XXVIII, Éditions Rencontre

Lausanne,

I



– Quelle heure est-il ? demanda dame Hansen, après

avoir secoué les cendres de sa pipe, dont les dernières

bouffées se perdirent entre les poutres coloriées du

plafond.

– Huit heures, ma mère, répondit Hulda.

– Il n’est pas probable qu’il nous arrive des

voyageurs pendant la nuit ; le temps est trop mauvais.

– Je ne pense pas qu’il vienne personne. En tout cas,

les chambres sont prêtes, et j’entendrai bien si l’on

appelle du dehors.

– Ton frère n’est pas revenu ?

– Pas encore.

– N’a-t-il pas dit qu’il rentrerait aujourd’hui ?

– Non, ma mère. Joël est allé conduire un voyageur

au lac Tinn, et, comme il est parti très tard, je ne crois

pas qu’il puisse, avant demain, revenir à Dal.

– Il couchera donc à Moel ?

– Oui, sans doute, à moins qu’il n’aille à Bamble

faire visite au fermier Helmboë...

– Et à sa fille ?

– Oui, Siegfrid, ma meilleure amie, et que j’aime

comme une sœur ! répondit en souriant la jeune fille.

– Eh bien, ferme la porte, Hulda, et allons dormir...

– Vous n’êtes pas souffrante, ma mère ?

– Non, mais demain je compte me lever de bonne

heure. Il faut que j’aille à Moel...

– À quel propos ?

– Eh ! ne faut-il pas s’occuper de renouveler nos

provisions pour la saison qui va venir ?

– Le messager de Christiania est donc arrivé à Moel

avec sa voiture de vins et de comestibles ?

– Oui, Hulda, cet après-midi, répondit dame Hansen.

Lengling, le contremaître de la scierie, l’a rencontré et

m’a prévenue en passant. De nos conserves en jambon

et en saumon fumé, il ne reste plus grand-chose, et je ne

veux pas risquer d’être prise au dépourvu. D’un jour à

l’autre, surtout si le temps redevient meilleur, les

touristes peuvent commencer leurs excursions dans le

Telemark. Il faut que notre auberge soit en état de les

recevoir et qu’ils y trouvent tout ce dont ils peuvent

avoir besoin pendant leur séjour. Sais-tu bien, Hulda,

que nous voici déjà au 15 avril ?

– Au 15 avril ! murmura la jeune fille.

– Donc, demain, reprit dame Hansen, je

m’occuperai de tout cela. En deux heures, j’aurai fait

nos achats que le messager apportera ici, et je

reviendrai avec Joël dans sa kariol.

– Ma mère, au cas où vous rencontreriez le courrier,

n’oubliez pas de demander s’il y a quelque lettre pour

nous...

– Et surtout pour toi ! C’est bien possible, puisque la

dernière lettre de Ole a déjà un mois de date.

– Oui ! un mois !... un grand mois !

– Ne te fais pas de peine, Hulda ! Ce retard n’a rien

qui puisse nous étonner. D’ailleurs, si le courrier de

Moel n’a rien apporté, ce qui n’est pas venu par

Christiania ne peut-il venir par Bergen ?

– Sans doute, ma mère, répondit Hulda ; mais que

voulez-vous ? Si j’ai le cœur gros, c’est qu’il y a loin

d’ici aux pêcheries du New Found Land ! Toute une

mer à traverser, et lorsque la saison est mauvaise

encore ! Voilà près d’un an que mon pauvre Ole est

parti, et qui pourrait dire quand il viendra nous revoir à

Dal ?...

– Et si nous y serons à son retour ! murmura dame

Hansen, mais si bas, que sa fille ne put l’entendre.

Hulda alla fermer la porte de l’auberge, qui s’ouvrait

sur le chemin du Vestfjorddal. Elle ne prit même pas le

soin de donner un tour de clé à la serrure. En cet

hospitalier pays de Norvège, ces précautions ne sont

pas nécessaires. Il convient, aussi, que tout voyageur

puisse entrer, de jour, comme de nuit, dans la maison

des gaards et des soeters, sans qu’il soit besoin de lui

ouvrir.

Aucune visite de rôdeurs ou de malfaiteurs n’est à

craindre, ni dans les bailliages ni dans les hameaux les

plus reculés de la province. Aucune tentative criminelle

contre les biens ou les personnes n’a jamais troublé la

sécurité de ses habitants.

La mère et la fille occupaient deux chambres du

premier étage sur le devant de l’auberge – deux

chambres fraîches et propres, d’ameublement modeste,

il est vrai, mais dont la tenue indiquait les soins d’une

bonne ménagère. Au-dessus, sous la couverture,

débordant comme un toit de chalet, se trouvait la

chambre de Joël, éclairée par une fenêtre, encadrée d’un

découpage en sapin amenuisé avec goût. De là, le

regard, après avoir parcouru un grandiose horizon de

montagnes, pouvait descendre jusqu’au fond de l’étroite

vallée, où mugissait le Maan, moitié torrent, moitié

rivière. Un escalier de bois, à consoles trapues, à

marches miroitantes, montait de la grande salle du rez-

de-chaussée aux étages supérieurs. Rien de plus

attrayant que l’aspect de cette maison, où le voyageur

trouvait un confort bien rare dans les auberges de

Norvège.

Hulda et sa mère habitaient donc le premier étage.

C’est là que de bonne heure elles se retiraient toutes

deux, quand elles étaient seules. Déjà dame Hansen,

s’éclairant d’un chandelier de verre multicolore, avait

gravi les premières marches de l’escalier, lorsqu’elle

s’arrêta.

On frappait à la porte. Une voix se faisait entendre :

– Eh ! dame Hansen ! dame Hansen !

Dame Hansen redescendit.

– Qui peut venir si tard ? dit-elle.

– Est-ce qu’il serait arrivé quelque accident à Joël ?

répondit vivement Hulda.

Aussitôt, elle revint vers la porte.

Il y avait là un jeune gars, un de ces gamins qui font

le métier de skydskarl, lequel consiste à s’accrocher à

l’arrière des kariols et à ramener le cheval au relais,

quand l’étape est finie. Celui-ci était venu à pied et se

tenait debout sur le seuil.

– Eh ! que veux-tu à cette heure ? dit Hulda.

– D’abord vous souhaiter le bonsoir, répondit le

jeune gars.

– C’est tout ?

– Non ! ce n’est pas tout, mais ne faut-il pas

toujours commencer par être poli ?

– Tu as raison ! Enfin, qui t’envoie ?

– Je viens de la part de votre frère Joël.

– Joël ?... Et pourquoi ? répliqua dame Hansen.

Elle s’avança vers la porte, de ce pas lent et mesuré

qui caractérise la marche des habitants de la Norvège.

Qu’il y ait du vif-argent dans les veines de leur sol,

soit ! mais dans les veines de leur corps, peu ou point.

Cependant cette réponse avait évidemment causé

quelque émotion à la mère, car elle se hâta de dire :

– Il n’est rien arrivé à mon fils ?

– Si !... Il est arrivé une lettre que le courrier de

Christiania avait apportée de Drammen...

– Une lettre qui vient de Drammen ? dit vivement

dame Hansen en baissant la voix.

– Je ne sais pas, répondit le jeune gars. Tout ce que

je sais, c’est que Joël ne peut revenir avant demain et

qu’il m’a envoyé ici pour vous apporter cette lettre.

– C’est donc pressé ?

– Il paraît.

– Donne, dit dame Hansen, d’un ton qui dénotait

une assez vive inquiétude.

– La voici, bien propre et pas chiffonnée. Seulement

cette lettre n’est pas pour vous.

Dame Hansen sembla respirer plus à l’aise.

– Et pour qui ? demanda-t-elle.

– Pour votre fille.

– Pour moi ! dit Hulda. C’est une lettre de Ole, j’en

suis sûre, une lettre qui sera venue par Christiania !

Mon frère n’aura pas voulu me la faire attendre !

Hulda avait pris la lettre, et, après s’être éclairée du

chandelier, qui avait été déposé sur la table, elle

regardait l’adresse.

– Oui !... C’est de lui !... C’est bien de lui !... Puisse-

t-il m’annoncer que le Viken va revenir !

Pendant ce temps, dame Hansen disait au jeune

gars :

– Tu n’entres pas ?

– Une minute alors ! Il faut que je retourne ce soir à

la maison, parce que je suis retenu demain matin pour

une kariol.

– Eh bien, je te charge de dire à Joël que je compte

aller le rejoindre. Qu’il m’attende donc.

– Demain soir ?

– Non, dans la matinée. Qu’il ne quitte pas Moel

sans m’avoir vue. Nous reviendrons ensemble à Dal.

– C’est convenu, dame Hansen.

– Allons, une goutte de brandevin ?

– Avec plaisir !

Le jeune gars s’était approché de la table, et dame

Hansen lui avait présenté un peu de cette réconfortante

eau-de-vie, toute-puissante contre les brumes du soir. Il

n’en laissa pas une goutte au fond de la petite tasse.

Puis :

– God aften ! dit-il.

– God aften, mon garçon !

C’est le bonsoir norvégien. Il fut simplement

échangé. Pas même une inclination de tête. Et le jeune

gars partit, sans s’inquiéter de la longue trotte qu’il

avait à faire. Ses pas se furent bientôt perdus sous les

arbres du sentier qui côtoie la torrentueuse rivière.

Cependant Hulda regardait toujours la lettre de Ole

et ne se hâtait pas de l’ouvrir. Qu’on y songe ! Cette

frêle enveloppe de papier avait dû traverser tout

l’Océan pour arriver jusqu’à elle, toute cette grande mer

où se perdent les rivières de la Norvège occidentale.

Elle en examinait les différents timbres. Mise à la poste

le 15 mars, cette lettre n’arrivait à Dal que le 15 avril.

Comment, il y avait un mois déjà que Ole l’avait

écrite ! Que d’événements avaient pu se produire

pendant ce mois, sur ces parages du New Found Land –

nom que les Anglais donnent à l’île de Terre-Neuve !

N’était-ce pas encore la période de l’hiver, l’époque

dangereuse des équinoxes ? Ces lieux de pêche ne sont-

ils pas les plus mauvais du monde, avec les formidables

coups de vent que le pôle leur envoie à travers les

plaines du Nord-Amérique ? Métier pénible et

périlleux, ce métier de pêcheur, qui était celui de Ole !

Et s’il le faisait, n’était-ce point pour lui en rapporter

les bénéfices, à elle, sa fiancée, qu’il devait épouser au

retour ! Pauvre Ole ! Que disait-il dans cette lettre ?

Sans doute, qu’il aimait toujours Hulda, comme Hulda

l’aimerait toujours, que leurs pensées se confondaient,

malgré la distance, et qu’il voudrait être au jour de son

arrivée à Dal !

Oui ! il devait dire tout cela, Hulda en était sûre.

Mais, peut-être ajoutait-il que son retour était proche,

que cette campagne de pêche, qui entraîne les marins de

Bergen si loin de leur terre natale, allait prendre fin !

Peut-être Ole lui apprenait-il que le Viken achevait

d’arrimer sa cargaison, qu’il se préparait à appareiller,

que les derniers jours d’avril ne s’écouleraient pas sans

que tous deux fussent réunis en cette heureuse maison

du Vestfjorddal ? Peut-être l’assurait-il, enfin, que l’on

pouvait déjà fixer le jour où le pasteur viendrait de

Moel pour les unir dans la modeste chapelle de bois

dont le clocher émergeait d’un épais massif d’arbres, à

quelques centaines de pas de l’auberge de dame

Hansen ?

Pour le savoir, il suffisait simplement de briser le

cachet de l’enveloppe, d’en tirer la lettre de Ole, de la

lire, même à travers les larmes de douleur ou de joie

que son contenu pourrait amener dans les yeux de

Hulda. Et, sans doute, plus d’une impatiente fille du

Midi, une fille de la Dalécarlie, du Danemark ou de la

Hollande, eût déjà su ce que la jeune Norvégienne ne

savait pas encore ! Mais Hulda rêvait, et les rêves ne se

terminent que lorsqu’il plaît à Dieu de les finir. Et que

de fois on les regrette, tant la réalité est décevante !

– Ma fille, dit alors dame Hansen, cette lettre que

ton frère t’a envoyée, c’est bien une lettre de Ole ?

– Oui ! j’ai reconnu son écriture !

– Eh bien, veux-tu donc remettre à demain pour la

lire ?

Hulda regarda une dernière fois l’enveloppe. Puis,

après l’avoir décachetée sans trop de hâte, elle en retira

une lettre soigneusement calligraphiée et lut ce qui

suit :

« Saint-Pierre-Miquelon, 17 mars 1882.

« Chère Hulda,

« Tu apprendras avec plaisir que nos opérations de

pêche ont prospéré et qu’elles seront achevées dans

quelques jours. Oui ! Nous touchons à la fin de la

campagne ! Après un an d’absence, combien je serai

heureux de revenir à Dal, et d’y retrouver la seule

famille qui me reste et qui est la tienne.

« Mes parts de bénéfice sont belles. Ce sera pour

notre entrée en ménage. Messieurs Help frères, Fils de

l’Aîné, nos armateurs de Bergen, sont avisés que le

Viken sera probablement de retour du 15 au 20 mai. Tu

peux donc t’attendre à me voir à cette époque, c’est-à-

dire, au plus, dans quelques semaines.

« Chère Hulda, je compte te trouver encore plus

jolie qu’à mon départ, et, comme ta mère, en bonne

santé. En bonne santé aussi, ce hardi et brave camarade,

mon cousin Joël, ton frère, qui ne demande pas mieux

que de devenir le mien.

« Au reçu de la présente, fais bien toutes mes

amitiés à dame Hansen, que je vois d’ici, au fond de

son fauteuil de bois, près du vieux poêle, dans la grande

salle. Répète-lui que je l’aime deux fois, d’abord parce

qu’elle est ta mère, et ensuite parce qu’elle est ma tante.

« Surtout ne vous dérangez pas pour venir au-devant

de moi à Bergen. Il serait possible que le Viken fût

signalé plus tôt que je le marque. Quoi qu’il en soit,

vingt-quatre heures après mon débarquement, chère

Hulda, tu peux compter que je serai à Dal. Mais ne va

pas être trop surprise si j’arrive en avance.

« Nous avons été rudement secoués par les gros

temps pendant cet hiver, le plus mauvais que nos

marins aient jamais passé. Par bonheur, la morue du

grand banc a donné avec abondance. Le Viken en

rapporte près de cinq mille quintaux, livrables à Bergen,

déjà vendus par les soins de Messieurs Help frères, Fils

de l’Aîné. Enfin, ce qui doit intéresser la famille, c’est

que nous avons réussi, et les profits seront bons pour

moi qui, maintenant, suis à part entière.

« D’ailleurs, si ce n’est pas la fortune que je

rapporte au logis, j’ai comme une idée, ou plutôt j’ai

comme un pressentiment qu’elle doit m’attendre au

retour ! Oui ! la fortune... sans compter le bonheur !

Comment ?... Cela, c’est mon secret, chère Hulda, et tu

me pardonneras d’avoir un secret pour toi.

« C’est le seul ! D’ailleurs, je te le dirai... Quand ?

Eh bien, dès que le moment sera venu – avant notre

mariage, s’il était reculé par quelque retard imprévu –

après, si je reviens à l’époque dite, et si, dans la

semaine qui suivra mon retour à Dal, tu es devenue ma

femme, comme je le désire tant !

« Je t’embrasse, chère Hulda. Je te charge

d’embrasser pour moi dame Hansen et mon cousin Joël.

J’embrasse encore ton front, auquel la couronne

rayonnante des mariées du Telemark mettra comme un

nimbe de sainte. Une dernière fois, adieu, chère Hulda,

adieu !

« Ton fiancé,

« Ole Kamp. »

II



Dal – quelques maisons seulement, les unes le long

d’une route qui n’est à vrai dire qu’un sentier, les autres

éparses sur les croupes voisines. Elles tournent la face à

l’étroite vallée du Vestfjorddal, le dos au cadre des

collines du nord, au pied desquelles coule le Maan.

L’ensemble de ces constructions formerait un des

gaards très communs dans le pays, s’il était sous la

direction d’un seul propriétaire de cultures ou d’un

fermier à gages. Mais il a droit, si ce n’est au nom de

bourg, du moins à celui de hameau. Une petite chapelle,

édifiée en 1855, dont le chevet est percé de deux

étroites fenêtres à vitraux, dresse non loin, à travers le

fouillis des arbres, son clocher à quatre pans – le tout en

bois. Çà et là, au-dessus des rios qui courent à la rivière,

sont jetés quelques ponceaux, charpentés en losange,

dont l’entrecroisement est rempli de pierres moussues.

Plus loin se font entendre les grincements d’une ou

deux scieries rudimentaires, actionnées par les torrents,

avec une roue pour manœuvrer la scie, et une roue pour

mouvoir la poutre ou le madrier. À courte distance,

chapelle, scieries, maisons, cabanes, tout semble baigné

dans une molle vapeur de verdure, sombre avec les

sapins, glauque avec les bouleaux, que dessinent les

arbres, isolés ou groupés, depuis les berges sinueuses

du Maan jusqu’à la crête des hautes montagnes du

Telemark.

Tel est ce hameau de Dal, frais et riant, avec ses

habitations pittoresques, extérieurement peintes, celles-

ci de couleurs tendres – vert naissant ou rose clair –

celles-là enluminées de couleurs violentes, jaune

éclatant ou sang-de-bœuf. Leurs toits d’écorces de

bouleau, emplâtrés d’un gazon verdoyant que l’on

fauche à l’automne, sont coiffés de fleurs naturelles.

Tout cela est délicieux et appartient au plus charmant

pays du monde. Pour tout dire, Dal est dans le

Telemark, le Telemark est en Norvège, et la Norvège,

c’est la Suisse avec plusieurs milliers de fiords qui

permettent à la mer de gronder au pied de ses

montagnes.

Le Telemark est compris dans cette portion renflée

de l’énorme cornue que figure la Norvège entre Bergen

et Christiania. Ce bailliage – une dépendance de la

préfecture de Batsberg – a des montagnes et des

glaciers comme la Suisse, mais ce n’est pas la Suisse. Il

a des chutes grandioses comme le Nord-Amérique,

mais ce n’est pas l’Amérique. Il a des paysages avec

des maisons peintes et des processions d’habitants,

vêtus de costumes d’un autre âge, comme certains

bourgs de la Hollande, mais ce n’est pas la Hollande.

Le Telemark, c’est mieux que tout cela, c’est le

Telemark, contrée peut-être unique au monde par les

beautés naturelles qu’elle renferme. L’auteur a eu le

plaisir de le visiter. Il l’a parcouru en kariol avec des

chevaux pris aux relais de poste – quand il s’en

trouvait. Il en a rapporté une impression de charme et

de poésie, si vivace encore dans son souvenir, qu’il

voudrait pouvoir en imprégner ce simple récit.

À l’époque où se passe cette histoire – en 1862 – la

Norvège n’était pas encore sillonnée par le chemin de

fer qui permet actuellement d’aller de Stockholm à

Drontheim par Christiania. Maintenant un immense lien

de rails est tendu à travers ces deux pays scandinaves,

peu enclins à vivre d’une vie commune. Mais, enfermé

dans les wagons de ce chemin de fer, si le voyageur va

plus vite qu’en kariol, il ne voit plus rien de l’originalité

des routes d’autrefois. Il perd la traversée de la Suède

méridionale par le curieux canal de Gotha, dont les

steam-boats, s’élevant d’écluse en écluse, grimpent à

trois cents pieds de hauteur. Enfin, il ne s’arrête ni aux

chutes de Trolletann, ni à Drammen, ni à Kongsberg, ni

devant toutes les merveilles du Telemark.

À cette époque, le railway n’était qu’en projet.

Quelque vingt ans devaient s’écouler encore avant

qu’on pût traverser le royaume scandinave d’un littoral

à l’autre – en quarante heures – et aller jusqu’au cap

Nord, avec billets d’aller et retour pour le Spitzberg.

Or, précisément, Dal était alors – et qu’il le soit

longtemps ! – ce point central qui attirait les touristes

étrangers ou indigènes, ces derniers, pour la plupart,

étudiants de Christiania. De là, ils peuvent se disperser

sur toute la région du Telemark et du Hardanger,

remonter la vallée du Vestfjorddal entre le lac Mjös et

le lac Tinn, se rendre aux merveilleuses cataractes du

Rjukan. Sans doute, il n’y a qu’une seule auberge dans

ce hameau ; mais c’est bien la plus attrayante, la plus

confortable que l’on puisse désirer, la plus importante

aussi, puisqu’elle met quatre chambres à la disposition

des voyageurs. En un mot, c’est l’auberge de dame

Hansen.

Quelques bancs entourent la base de ses parois

roses, isolées du sol par une solide fondation de granit.

Les poutres et les planches de sapin de ses murs ont

acquis avec le temps une dureté telle que l’acier d’une

hache s’y émousserait. Entre ces poutres, à peine

équarries, disposées horizontalement les unes sur les

autres, un rejointoiement de mousses, mélangées de

terre glaise, forme des bourrelets étanches qui

empêchent même les plus violentes pluies d’hiver d’y

pénétrer. Au-dessus des chambres, le plafond

chevronné est peint de tons rouges et noirs, contrastant

avec les couleurs plus douces et plus réjouissantes des

lambris. En un coin de la grande salle, le poêle

circulaire envoie son tuyau se perdre dans la cheminée

du fourneau de la cuisine. Ici, la boîte à horloge

promène sur un large cadran d’émail ses aiguilles

ouvragées et pique, de seconde en seconde, un tic-tac

sonore. Là s’arrondit le vieux secrétaire à moulures

brunes, près d’un trépied massif, peint en fer. Sur une

planchette se dresse le chandelier en terre cuite, qui

devient candélabre à trois branches quand on le

retourne. Les plus beaux meubles de la maison ornent

cette salle ; la table en racine de bouleau, à pieds

renflés, le coffre-bahut, à fermoirs historiés, où sont

rangées les belles toilettes des fêtes et dimanches, le

grand fauteuil dur comme une stalle d’église, les

chaises de bois peinturluré, le rouet rustique, agrémenté

de tons verts qui tranchent vivement sur la jupe rouge

des fileuses. Puis, deçà delà, le pot pour conserver le

beurre, le rouleau qui sert à le comprimer, la boîte à

tabac et la râpe en os sculpté. Enfin, au-dessus de la

porte, ouverte sur la cuisine, un large dressoir étale ses

rangées d’ustensiles de cuivre et d’étain, des plats et des

assiettes, à émail vif, en faïence et en bois, la petite

meule à aiguiser, à demi plongée dans son colimaçon

verni, le coquetier antique et solennel qui pourrait servir

de calice ; et quelles parois amusantes, tendues en

tapisseries de linge, représentant des sujets de la Bible,

enluminées de toutes les couleurs de l’imagerie

d’Épinal ! Quant aux chambres des voyageurs, pour

être plus simples, elles n’en sont pas moins confortables

avec leurs quelques meubles d’une propreté

engageante, leurs rideaux de fraîche verdure qui

pendent de la crête du toit gazonné, leur large lit à draps

blancs, en frais tissu d’« akloede », et leurs lambris qui

portent des versets de l’Ancien Testament, écrits en

jaune sur fond rouge.

Il ne faut point oublier que les planchers de la

grande salle, comme ceux des chambres du rez-de-

chaussée et du premier étage, sont semés de petites

branches de bouleau, de sapin, de genévrier, dont les

feuilles emplissent la maison de leur vivifiante odeur.

Pourrait-on imaginer une plus charmante posada en

Italie, une plus alléchante fonda en Espagne ? Non ! Et

le flot de touristes anglais n’en avait pas encore fait

élever les prix, comme en Suisse – du moins à cette

époque. À Dal, ce n’est pas la livre sterling, le pound

d’or, dont la bourse du voyageur est bientôt veuve, c’est

le species d’argent qui vaut un peu plus de cinq francs,

ce sont ses subdivisions, le mark d’une valeur d’un

franc, et le skilling de cuivre, qu’il faut bien se garder

de confondre avec le shilling britannique, car il

n’équivaut qu’à un sou de France. Ce n’est pas non plus

la prétentieuse bank-note dont le touriste vient faire

usage et abus au Telemark. C’est le billet d’un species

qui est blanc, celui de cinq qui est bleu, celui de dix qui

est jaune, celui de cinquante qui est vert, celui de cent

qui est rouge. Deux de plus, et l’on ferait toutes les

couleurs de l’arc-en-ciel !

Puis – ce qui n’est point à dédaigner dans cette

hospitalière maison – la nourriture y est bonne, chose

rare dans la plupart des auberges de la région. En effet,

le Telemark ne justifie que trop son surnom de « Pays

du lait caillé ». Au fond de ces trous de Tiness, de

Listhüs, de Tinoset, de bien d’autres, jamais de pain, ou

si mauvais qu’il vaut mieux s’en passer. Rien qu’une

galette d’avoine, le « flatbröd », sec, noirâtre, dur

comme du carton, ou tout simplement un gâteau

grossier, fait avec la substance intermédiaire de l’écorce

de bouleau, mélangée de lichens ou de hachures de

paille. Rarement des œufs, à moins que les poules

n’aient pondu huit jours avant. Mais, à profusion, de la

bière inférieure, du lait caillé, doux ou sur, et

quelquefois un peu de café, si épais qu’il ressemble

plutôt à de la suie distillée qu’aux produits de Moka, de

Bourbon ou de Rio Nunez.

Chez dame Hansen, au contraire, la cave et l’office

sont convenablement garnies. Que faut-il de plus aux

touristes même exigeants ? Saumon cuit, salé ou fumé,

« hores », saumons des lacs qui n’ont jamais connu les

eaux amères, poissons des cours d’eau du Telemark,

volailles ni trop dures ni trop maigres, œufs à toutes

sauces, fines galettes de seigle et d’orge, fruits, et plus

particulièrement des fraises, pain bis, mais d’excellente

qualité, bière et vieilles bouteilles de ce vin de Saint-

Julien qui propage jusqu’en ces contrées lointaines la

renommée des crus de France.

Aussi, réputation faite, dans tous les pays du nord de

l’Europe, pour l’auberge de Dal.

On peut le voir, d’ailleurs, en feuilletant le livre aux

feuilles jaunâtres sur lesquelles les voyageurs signent

volontiers de leur nom quelque compliment à l’adresse

de dame Hansen. Pour la plupart, ce sont des Suédois,

des Norvégiens, venus de tous les points de la

Scandinavie.

Cependant, les Anglais y sont en grand nombre, et

l’un d’eux, pour avoir attendu une heure que le sommet

du Gousta se dégageât de ses vapeurs matinales, a

britanniquement écrit sur une des pages :

Patientia omnia vincit.

Il y a également quelques Français, dont l’un, qu’il

vaut mieux ne pas nommer, s’est permis d’écrire :

« Nous n’avons qu’à nous louer de la réception

qu’on nous a « fait » dans cette auberge ! »

Peu importe la faute grammaticale, après tout ! Si la

phrase est plus reconnaissante que française, elle n’en

rend pas moins hommage à dame Hansen et à sa fille, la

charmante Hulda du Vestfjorddal.

III



Sans être trop versé dans la science ethnographique,

on peut croire, avec plusieurs savants, qu’il existe une

certaine parenté entre les hautes familles de

l’aristocratie anglaise et les anciennes familles du

royaume scandinave. On en trouve de nombreuses

preuves dans ces noms d’ancêtres qui sont identiques

entre les deux pays. Et pourtant, il n’y a pas

d’aristocratie en Norvège. Mais, si la démocratie

domine, cela ne l’empêche pas d’être aristocratique au

plus haut point. Tous sont égaux en haut, au lieu de

l’être en bas. Jusque dans les plus humbles cabanes se

dresse encore l’arbre généalogique, qui n’a point

dégénéré pour avoir repris racine en terre plébéienne.

Là s’écartèlent les blasons des familles nobles des

époques féodales, dont ces simples paysans descendent.

Il en était ainsi des Hansen, de Dal, parents, à un

degré très éloigné, sans doute, de ces pairs

d’Angleterre, créés à la suite de l’invasion du Rollon de

Normandie. Et s’ils n’en possédaient plus la situation ni

la richesse, du moins en avaient-ils conservé la fierté

originelle, ou, plutôt, la dignité, qui est à sa place dans

toutes les conditions sociales.

Peu importait, d’ailleurs ! Quoiqu’il eût des ancêtres

de haute naissance, Harald Hansen n’en était pas moins

aubergiste à Dal. La maison lui venait de son père et de

son grand-père, dont il rappelait volontiers la situation

dans le pays. Après lui, sa femme avait continué d’y

exercer cette profession de manière à mériter l’estime

publique.

Harald avait-il fait fortune à ce métier ? On ne sait.

Mais il avait pu élever son fils Joël et sa fille Hulda,

sans que le début de la vie eût été trop dur à ses deux

enfants. Et même, un fils d’une sœur de sa femme, Ole

Kamp, que la mort de son père et de sa mère devait

bientôt laisser à sa charge, avait été élevé par lui

comme ses propres rejetons. Sans son oncle Harald, cet

orphelin eût sans doute été un de ces pauvres petits

êtres qui ne viennent au monde que pour le quitter

aussitôt. Du reste, Ole Kamp montra pour ses parents

adoptifs une reconnaissance toute filiale. Rien ne devait

jamais rompre ce lien qui l’unissait à la famille Hansen.

Son mariage avec Hulda allait le resserrer encore et le

nouer pour la vie.

Harald était mort, il y avait dix-huit mois environ.

Sans compter l’auberge de Dal, il laissait à sa veuve un

petit « soeter », situé dans la montagne. Le soeter n’est

qu’une sorte de ferme isolée, d’un rapport généralement

médiocre, quand il n’est pas nul. Or, les dernières

saisons n’avaient point été bonnes. Toute culture avait

souffert, même les pâturages. Il y avait eu de ces « nuits

de fer », comme les appelle le paysan norvégien, nuits

de bise et de glace, qui dessèchent tout germe jusqu’au

plus profond de l’humus. De là, ruine pour les paysans

du Telemark et du Hardanger.

Cependant, si dame Hansen devait savoir à quoi s’en

tenir sur sa situation, elle n’en avait jamais rien dit à

personne, pas même à ses enfants. D’un caractère froid

et taciturne, elle était peu communicative – ce dont

Hulda et Joël souffraient visiblement. Mais, avec ce

respect pour le chef de famille, inné dans les pays du

Nord, ils s’étaient tenus sur une réserve qui ne laissait

pas de leur être très pénible. D’ailleurs, dame Hansen

ne demandait pas volontiers aide ou conseil, étant

absolument convaincue de la sûreté de son jugement –

très norvégienne sous ce rapport.

Dame Hansen comptait alors cinquante ans. L’âge,

s’il avait blanchi ses cheveux, n’avait point courbé sa

haute taille, ni amoindri la vivacité de son regard d’un

bleu intense, dont l’azur se retrouvait inaltéré dans les

yeux de sa fille. Seul son teint avait pris la nuance

jaunâtre d’un vieux papier de procédure, et quelques

rides commençaient à sillonner son front.

La « madame », comme on dit en pays scandinave,

était invariablement vêtue d’une jupe noire à gros plis,

en signe du deuil qu’elle ne quittait plus depuis la mort

de Harald. Des entournures de son corsage brunâtre

sortaient les manches d’une chemise en coton écru. Un

fichu de couleur sombre se croisait sur sa poitrine que

recouvrait le montant du tablier rattaché en arrière par

de larges agrafes. Elle était toujours coiffée d’un épais

bonnet de soie, sorte de béguin qui tend à disparaître

des modes du jour. Assise droite, dans le fauteuil de

bois, la grave hôtesse de Dal n’abandonnait son rouet

que pour fumer une petite pipe en écorce de bouleau,

dont les vapeurs l’entouraient d’un léger nuage.

En vérité, peut-être la maison eût-elle semblé bien

triste sans la présence des deux enfants !

Un brave garçon, Joël Hansen ! Vingt-cinq ans, bien

découplé, de haute taille, comme les montagnards

norvégiens, l’air fier, sans forfanterie, l’allure hardie,

sans témérité. C’était un blond presque châtain, avec

des yeux bleus presque noirs. Son costume faisait valoir

ses puissantes épaules qui ne pliaient pas aisément, sa

large poitrine dans laquelle fonctionnaient à l’aise les

poumons du guide des montagnes, ses bras vigoureux,

ses jambes faites aux plus pénibles ascensions des hauts

fields du Telemark. En tenue habituelle, on eût dit un

cavalier. Sa jaquette bleuâtre, avec épaulettes, serrée à

la taille, se croisait sur la poitrine par deux longues

pattes verticales et s’agrémentait dans le dos de dessins

en couleurs, semblable à certaines vestes celtiques de la

Bretagne. Son col de chemise s’évasait en entonnoir. Sa

culotte jaune se rattachait au-dessous du genou par une

jarretière à boucle. Sur sa tête s’inclinait un chapeau

brun à larges bords avec ganse noire et lisières rouges.

À ses jambes s’adaptaient des guêtres de bure ou des

bottes à fortes semelles, plates de talons, dont le cou-

de-pied se dessinait imparfaitement sous le

chiffonnement du cuir, comme aux bottes de mer.

De son vrai métier, Joël était guide dans le bailliage

du Telemark et jusqu’au fond des montagnes du

Hardanger. Toujours prêt à partir, toujours infatigable,

il méritait d’être comparé à ce héros norvégien, Rollon

le Marcheur, célèbre dans les légendes du pays. Entre-

temps, il accompagnait les chasseurs anglais, qui

viennent volontiers tirer le « riper », ce ptarmigan plus

gros que celui des Hébrides, et le « jerper », cette

perdrix plus délicate que la grouse d’Écosse. L’hiver

arrivé, c’était la chasse aux loups qui le réclamait,

lorsque ces carnassiers, poussés par la faim,

s’aventurent pendant la mauvaise saison à la surface des

lacs glacés. Puis, l’été, c’était la chasse à l’ours, quand

cet animal, suivi de ses petits, vient chercher sa

nourriture d’herbe fraîche et qu’il faut le poursuivre à

travers les plateaux d’une altitude de mille à douze

cents pieds. Plus d’une fois, Joël ne dut la vie qu’à sa

force prodigieuse, qui le rendait capable de résister aux

étreintes de ces formidables bêtes, et à son

imperturbable sang-froid, qui lui permettait de s’en

dégager.

Enfin, lorsqu’il n’y avait ni touriste à guider dans la

vallée du Vestfjorddal, ni chasseur à conduire sur les

fields, Joël s’occupait du petit soeter, situé à quelques

milles dans la montagne. Là, un jeune berger, aux gages

de dame Hansen, était employé à la garde d’une demi-

douzaine de vaches et d’une trentaine de moutons – le

soeter ne comprenant que des pâturages sans aucune

sorte de culture.

De sa nature, Joël était obligeant et serviable. Connu

dans tous les gaards du Telemark, c’est dire qu’il était

aimé dans tous. Quant aux trois êtres pour lesquels il

éprouvait une affection sans bornes, c’étaient, avec sa

mère, son cousin Ole et sa sœur Hulda.

Lorsque Ole Kamp avait quitté Dal pour

s’embarquer une dernière fois, combien Joël regretta de

ne pouvoir doter Hulda pour lui garder son fiancé ! En

vérité, s’il eût été habitué à la mer, il n’aurait pas hésité

à partir à la place de son cousin. Mais il fallait quelque

argent pour les débuts du nouveau ménage. Or, dame

Hansen n’ayant pris aucun engagement, Joël avait

compris qu’elle ne pouvait rien distraire du bien de

famille. Ole avait donc dû s’en aller au loin, de l’autre

côté de l’Atlantique. Joël l’avait conduit jusqu’aux

dernières limites de leur vallée, sur la route de Bergen.

Là, après l’avoir longtemps serré dans ses bras, il lui

avait souhaité bon voyage et heureux retour. Puis, il

était revenu consoler sa sœur qu’il aimait d’un amour à

la fois fraternel et paternel.

Hulda, à cette époque, avait dix-huit ans. Ce n’était

pas la « piga », ainsi qu’on appelle la servante dans les

auberges norvégiennes, mais plutôt la « fraken », la

miss des Anglais, « la mademoiselle », comme sa mère

était « la madame » de la maison. Quel charmant

visage, encadré de cheveux blonds, un peu dorés, sous

un léger bonnet de linge, dégagé en arrière pour laisser

tomber de longues nattes ! Quelle jolie taille sous ce

corsage d’étoffe rouge à lisérés verts, bien ajusté au

buste, entrouvert sur le plastron, orné de broderies en

couleurs, surmonté de la chemisette blanche dont les

manches venaient se serrer aux poignets par un bracelet

de rubans ! Quelle gracieuse tournure sous le ceinturon

rouge à fermoirs d’argent filigrané, qui retenait la jupe

verdâtre, doublée du tablier à losanges multicolores, et

sous lequel apparaissait le bas blanc, engagé dans cette

fine chaussure du Telemark, effilée à sa pointe.

Oui ! la fiancée de Ole était charmante avec cette

physionomie un peu mélancolique des filles du Nord,

mais souriante aussi. En la voyant, on songeait

volontiers à cette Hulda la Blonde, dont elle portait le

nom, et que la mythologie scandinave laisse errer,

comme la fée heureuse, autour du foyer domestique.

Sa réserve de fille modeste et sage ne lui ôtait rien

de la grâce avec laquelle elle accueillait les hôtes d’un

jour qui s’arrêtaient à l’auberge de Dal. On le savait

dans le monde des touristes. N’était-ce pas déjà une

attraction de pouvoir échanger avec Hulda le « shake-

hand », cette cordiale poignée de main qui se donne à

tous et à toutes ?

Et, après lui avoir dit :

– Merci pour ce repas, Tack for mad !

Quoi de plus agréable que de lui entendre répondre

de sa voix fraîche et sonore :

– Puisse-t-il vous faire du bien, Wed bekomme !

IV



Ole Kamp était parti depuis un an. Il l’avait dit dans

sa lettre – une rude campagne, cette campagne d’hiver

sur les parages de New Found Land ! On y gagne bien

son argent, quand on en gagne. Il y a là-bas des coups

de vent d’équinoxe qui surprennent les bâtiments, au

large des îles, et détruisent en quelques heures toute une

flottille de pêche. Mais le poisson pullule sur ce haut

fond de Terre-Neuve, et les équipages, lorsqu’ils sont

favorisés, trouvent une large compensation aux fatigues

comme aux dangers de ce trou à tempêtes.

Du reste, les Norvégiens sont de bons marins. Ils ne

boudent point à la besogne. Au milieu des fiords du

littoral, depuis Christiansand jusqu’au cap Nord, entre

les récifs du Finmark, à travers les passes des Loffoden,

les occasions ne leur manquent pas de se familiariser

avec les fureurs de l’Océan. Lorsqu’ils traversent

l’Atlantique Nord pour aller de conserve aux lointaines

pêcheries de Terre-Neuve, ils ont déjà fait preuve de

courage. Pendant leur enfance, ce qu’ils ont reçu de

coups de queue d’ouragan, sur la côte européenne, les a

mis à même d’affronter les coups de tête des mêmes

tempêtes sur le New Found Land. Ils attrapent la

bourrasque à son début, voilà toute la différence.

Les Norvégiens ont de qui tenir, d’ailleurs. Leurs

ancêtres étaient d’intrépides gens de mer, à l’époque où

les Hansen avaient accaparé le commerce de l’Europe

septentrionale. Peut-être furent-ils un peu pirates dans

les anciens temps ; mais la piraterie c’était alors la

façon de procéder. Sans doute, le commerce s’est bien

moralisé depuis, bien qu’il soit permis de penser qu’il

reste encore quelque chose à faire.

Quoi qu’il en soit, les Norvégiens étaient

d’audacieux navigateurs, ils le sont aujourd’hui, ils le

seront toujours. Ole Kamp n’était pas homme à

démentir les promesses de son origine. Son

apprentissage, son initiation à ces durs travaux, c’est à

un vieux maître au cabotage de Bergen qu’il les devait.

Toute son enfance s’était passée dans ce port, l’un des

plus fréquentés du royaume scandinave. Avant de

prendre la grande mer, il avait été un audacieux gamin

des fiords, un dénicheur d’oiseaux aquatiques, un

pêcheur de ces innombrables poissons qui servent à

fabriquer le stock-fish. Puis, devenu mousse, il a

commencé à naviguer sur la Baltique, au large de la

mer du Nord, et même jusqu’aux parages de l’Océan

polaire. Il fit ainsi plusieurs voyages à bord des grands

navires de pêche, et obtint le grade de maître, quand il

eut plus de vingt et un ans. Il en avait maintenant vingt-

trois.

Entre ses campagnes, il ne manquait jamais de venir

revoir la famille qu’il aimait, la seule qui lui restât au

monde.

Et alors, quand il se trouvait à Dal, quel compagnon

digne de Joël ! Il le suivait dans ses courses, à travers

les montagnes, jusque sur les plus hauts plateaux du

Telemark. Les fields après les fiords, ça lui allait à ce

jeune marin, et il ne restait jamais en arrière, à moins

que ce ne fût pour tenir compagnie à sa cousine Hulda.

Une étroite amitié s’établit peu à peu entre Ole et

Joël. Ce fut par une conséquence tout indiquée que ce

sentiment prit une autre forme à l’égard de la jeune

fille. Et comment Joël ne l’eût-il pas encouragé ? Où sa

sœur aurait-elle trouvé dans toute la province un

meilleur garçon, une nature plus sympathique, un

caractère plus dévoué, un cœur plus chaud ? Ole pour

mari, le bonheur de Hulda était assuré. Ce fut donc avec

l’agrément de sa mère et de son frère que la jeune fille

se laissa aller sur la pente naturelle de ses sentiments.

De ce que ces gens du Nord sont peu démonstratifs, il

ne faudrait pas les taxer d’insensibilité. Non ! C’est leur

manière, à eux, et peut-être en vaut-elle bien une autre !

Enfin, un jour, tous quatre étant dans la grande salle,

Ole dit, sans autre entrée en matière :

– Il me vient une idée, Hulda !

– Laquelle ? répondit la jeune fille.

– Il me semble que nous devrions nous marier !

– Je le crois aussi.

– Cela serait convenable, ajouta dame Hansen,

comme si c’eût été une affaire discutée depuis

longtemps déjà.

– En effet, et de cette façon, Ole, répliqua Joël, je

deviendrais tout naturellement ton beau-frère.

– Oui, dit Ole, mais il est probable, mon Joël, que je

ne t’en aimerai que davantage...

– Si c’est possible !

– Tu le verras bien !

– Ma foi, je ne demande pas mieux ! répondit Joël,

qui vint serrer la main de Ole.

– Ainsi, c’est entendu, Hulda ? demanda dame

Hansen.

– Oui, ma mère, répondit la jeune fille.

– Tu le penses bien, Hulda, reprit Ole. Il y a beau

temps que je t’aime sans le dire !

– Moi aussi, Ole !

– Comment cela m’est venu, je ne le sais guère.

– Ni moi.

– Sans doute, Hulda, c’est en te voyant chaque jour

plus belle, et bonne de plus en plus...

– Tu vas un peu loin, mon cher Ole !

– Mais non, et je peux bien te dire cela, sans te faire

rougir, puisque c’est vrai ! Est-ce que vous ne vous

étiez pas aperçue, dame Hansen, que j’aimais Hulda ?

– Un peu.

– Et toi, Joël ?

– Moi ?... beaucoup !

– Franchement, répondit Ole en souriant, vous

auriez bien dû me prévenir !

– Mais tes voyages, Ole, demanda dame Hansen,

est-ce qu’ils ne te paraîtront pas trop pénibles, une fois

que tu seras marié ?

– Si pénibles, répondit Ole, que je ne voyagerai

plus, quand le mariage sera fait !

– Tu ne voyageras plus ?...

– Non, Hulda. Est-ce qu’il me serait possible de te

quitter pendant de longs mois ?

– Ainsi, tu vas pour la dernière fois aller en mer ?

– Oui, mais, avec un peu de chance, ce voyage me

permettra de rapporter quelques économies, puisque

MM. Help frères m’ont formellement promis de me

donner part entière...

– Ce sont de braves gens ! dit Joël.

– Tout ce qu’il y a de meilleur, répondit Ole, et bien

connus, bien appréciés de tous les marins de Bergen !

– Mon cher Ole, dit alors Hulda, quand tu ne

navigueras plus, qu’est-ce que tu feras ?

– Eh bien, je deviendrai le compagnon de Joël. J’ai

de bonnes jambes, et si elles ne suffisent pas, je m’en

fabriquerai en m’entraînant peu à peu. D’ailleurs, j’ai

pensé à une affaire qui ne serait peut-être pas mauvaise.

Pourquoi n’établirions-nous pas un service de

messageries entre Drammen, Kongsberg et les gaards

du Telemark ? Les communications ne sont ni faciles ni

régulières, et il y aurait peut-être quelque argent à

gagner. Enfin, j’ai des idées, sans compter...

– Quoi donc ?

– Rien ! Nous verrons cela à mon retour. Mais je

vous préviens que je suis bien décidé à tout faire pour

que Hulda soit la femme la plus enviée du pays. Oui !

J’y suis bien décidé.

– Si tu savais, Ole, comme ce sera facile ! répondit

Hulda en lui tendant la main. N’est-ce pas à moitié fait

déjà, et existe-t-il une aussi heureuse maison que notre

maison de Dal ?

Dame Hansen avait un instant détourné la tête.

– Ainsi, reprit Ole en insistant d’un ton joyeux,

l’affaire est convenue ?

– Oui, répondit Joël.

– Et il n’y aura plus à en reparler ?

– Jamais.

– Tu n’auras pas de regret, Hulda ?

– Aucun, mon cher Ole.

– Quant à fixer la date du mariage, je pense qu’il

vaut mieux attendre ton retour, ajouta Joël.

– Soit, mais j’aurai bien du malheur, si avant un an

je ne suis pas revenu pour conduire Hulda à l’église de

Moel, où notre ami, le pasteur Andresen ne refusera pas

de dire pour nous ses plus belles prières !

Et voilà comment avait été décidé le mariage de

Hulda Hansen et de Ole Kamp.

Huit jours après, le jeune marin devait rejoindre son

bord à Bergen. Mais, avant de se quitter, les deux futurs

avaient été fiancés, suivant la touchante coutume des

pays scandinaves.

Dans cette simple et honnête Norvège, l’habitude, le

plus généralement, est de se fiancer avant de s’épouser.

Quelquefois, même, le mariage n’est célébré que deux

ou trois ans après. Cela ne rappelle-t-il pas ce qui se

passait entre chrétiens aux premiers jours de l’Église ?

Mais il ne faudrait pas croire que les fiançailles ne

soient qu’un simple échange de paroles, dont la valeur

ne repose que sur la bonne foi des contractants. Non !

L’engagement est plus sérieux, et si cet acte n’est pas

reconnu par la loi, du moins l’est-il par l’usage, cette loi

naturelle.

Il s’agissait donc, dans le cas de Hulda et de Ole

Kamp, d’organiser une cérémonie à laquelle présiderait

le pasteur Andresen. Il n’y a pas de ministre du culte à

Dal, ni dans la plupart des gaards environnants. En

Norvège, d’ailleurs, on trouve certaines localités qui

s’appellent « villes de dimanche », où s’élève le

presbytère, le « proestegjelb ». C’est là que se

rassemblent, pour l’office, les principales familles de la

paroisse. Elles y ont même un pied-à-terre dans lequel

elles viennent s’établir pendant vingt-quatre heures, le

temps d’accomplir leurs devoirs religieux. De là, on

s’en retourne comme d’un pèlerinage. Dal, il est vrai,

possède une chapelle. Toutefois le pasteur ne s’y rend

que sur demande et pour des cérémonies qui ne sont

point d’ordre public, mais privé.

Après tout, Moel n’est pas loin. Rien qu’un demi-

mille – soit à peu près dix kilomètres de France, depuis

Dal jusqu’à l’extrémité du lac Tinn. Quant au pasteur

Andresen, c’est un homme obligeant et un bon

marcheur.

Le pasteur Andresen fut donc prié de venir aux

fiançailles, en cette double qualité de ministre et d’ami

de la famille Hansen. Elle le connaissait et il la

connaissait de longue date. Il avait vu grandir Hulda et

Joël. Il les aimait comme il aimait ce « jeune loup

marin » de Ole Kamp. Rien ne pouvait lui faire plus de

plaisir qu’un tel mariage. Il y avait là de quoi mettre en

fête toute la vallée du Vestfjorddal.

Il s’ensuit que le pasteur Andresen prit son petit

collet, son rabat de crêpe, son livre d’office, et partit un

beau matin, par un temps assez pluvieux d’ailleurs. Il

arriva en compagnie de Joël, qui était allé à sa rencontre

à mi-route. On laisse à penser s’il fut bien reçu dans

l’auberge de dame Hansen, et s’il eut la belle chambre

du rez-de-chaussée, avec des branches de genévrier

toutes fraîches, qui la parfumaient comme une chapelle.

Le lendemain, à la première heure, s’ouvrit la petite

église de Dal. Là, devant le pasteur et sur son livre

d’office, en présence de quelques amis et des voisins de

l’auberge, Ole jura d’épouser Hulda, et Hulda jura

d’épouser Ole, au retour du dernier voyage que le jeune

marin allait entreprendre. Un an d’attente, c’est long,

mais cela passe tout de même, quand on est sûr l’un de

l’autre.

Maintenant, Ole ne pourrait plus, sans un motif

grave, répudier celle dont il avait fait sa fiancée. Hulda

ne pourrait pas trahir la foi qu’elle avait jurée à Ole. Et

si Ole Kamp ne fût pas parti quelques jours après les

fiançailles, il aurait pu profiter des droits qu’elles lui

donnaient sans conteste : rendre visite à la jeune fille

quand il lui conviendrait, lui écrire lorsqu’il lui plairait

de le faire, l’accompagner à la promenade, bras dessus,

bras dessous, même en l’absence de la famille, obtenir

la préférence sur tous autres pour danser avec elle dans

les fêtes et cérémonies quelconques.

Mais Ole Kamp avait dû regagner Bergen. Huit

jours après, le Viken était parti pour les pêcheries de

Terre-Neuve. Maintenant, Hulda n’avait plus qu’à

attendre les lettres que son fiancé avait promis de lui

adresser par tous les courriers d’Europe.

Elles ne manquèrent pas, ces lettres, toujours si

impatiemment attendues. Elles apportèrent un peu de

bonheur à la maison attristée depuis le départ. Le

voyage s’accomplissait dans des conditions favorables.

La pêche était fructueuse, les profits seraient grands. Et

puis, à la fin de chaque lettre, Ole parlait toujours d’un

certain secret et de la fortune qu’il devait lui assurer.

Voilà un secret que Hulda aurait bien voulu connaître,

et aussi dame Hansen pour des raisons qu’il eût été

difficile de soupçonner.

C’est que dame Hansen était de plus en plus sombre,

inquiète, renfermée. Et une circonstance, dont elle ne

parla point à ses enfants, vint encore accroître ses

soucis.

Trois jours après l’arrivée de la dernière lettre de

Ole, le 19 avril, dame Hansen revenait seule de la

scierie où elle était allée commander un sac de copeaux

au contremaître Lengling, et se dirigeait vers la maison.

Un peu avant d’arriver devant la porte, elle fut accostée

par un homme qui n’était pas du pays.

– Vous êtes bien dame Hansen ? demanda cet

homme.

– Oui, répondit-elle, mais je ne vous connais pas.

– Oh ! peu importe ! reprit l’homme. Je suis arrivé

ce matin de Drammen et j’y retourne.

– De Drammen ? dit vivement dame Hansen.

– Est-ce que vous ne connaissez pas un certain

monsieur Sandgoïst, qui y demeure ?...

– Monsieur Sandgoïst ! répéta dame Hansen, dont la

figure pâlit à ce nom. Oui... je le connais !

– Eh bien, quand monsieur Sandgoïst a su que je

venais à Dal, il m’a prié de vous donner le bonjour de

sa part.

– Et... rien de plus ?...

– Rien, si ce n’est de vous dire qu’il viendrait

probablement vous voir le mois prochain ! – Bonne

santé et bonsoir, dame Hansen !

V



Hulda, en effet, était très frappée de cette

persistance de Ole à toujours lui parler dans ses lettres

de cette fortune qu’il comptait trouver à son retour. Sur

quoi le brave garçon fondait-il cette espérance ? Hulda

ne pouvait le deviner, et il lui tardait de le savoir. Qu’on

excuse cette impatience si naturelle. Était-ce donc une

vaine curiosité de sa part ? Point. Ce secret la regardait

bien un peu. Non qu’elle fût ambitieuse, l’honnête et

simple fille, ni que ses visées d’avenir se fussent jamais

haussées à ce qu’on appelle la richesse. L’affection de

Ole lui suffisait, elle devait lui suffire toujours. Si la

fortune venait, on l’accueillerait sans grande joie. Si

elle ne venait pas, on s’en passerait sans grand

déplaisir.

C’est précisément ce que se disaient Hulda et Joël,

le lendemain du jour où la dernière lettre de Ole était

arrivée à Dal. Là-dessus ils pensaient de la même façon

– comme sur tout le reste, d’ailleurs.

Et alors Joël d’ajouter :

– Non ! Cela n’est pas possible, petite sœur ! Il faut

que tu me caches quelque chose !

– Moi !... te cacher ?...

– Oui ! Que Ole soit parti sans te dire au moins un

peu de son secret... ce n’est pas croyable !

– T’en a-t-il dit un mot, Joël ? répondit Hulda.

– Non, sœur. Mais moi, je ne suis pas toi.

– Si, tu es moi, frère.

– Je ne suis pas le fiancé de Ole.

– Presque, dit la jeune fille, et, si quelque malheur

l’atteignait, s’il ne revenait pas de ce voyage, tu serais

frappé comme moi, et tes larmes couleraient comme les

miennes !

– Ah ! petite sœur, répondit Joël, je te défends bien

d’avoir de ces idées ! Ole ne pas revenir de ce dernier

voyage qu’il fait aux grandes pêches ! Est-ce que tu

parles sérieusement, Hulda ?

– Non, sans doute, Joël. Et pourtant, je ne sais... Je

ne peux me défendre de certains pressentiments... de

vilains rêves !...

– Des rêves, chère Hulda, ne sont que des rêves !

– Sans doute, mais d’où viennent-ils ?

– De nous-mêmes et non d’en haut. Tu crains, et ce

sont tes craintes qui hantent ton sommeil. D’ailleurs, il

en est presque toujours ainsi, quand on a vivement

désiré une chose et que le moment approche où les

désirs vont se réaliser.

– Je le sais, Joël.

– Vraiment, je te croyais plus ferme, petite sœur !

Oui ! plus énergique ! Comment, tu viens de recevoir

une lettre dans laquelle Ole te dit que le Viken sera de

retour avant un mois, et tu te mets de pareils soucis

dans la tête !...

– Non... dans le cœur, mon Joël !

– Et, au fait, reprit Joël, nous sommes déjà au 19

avril. Ole doit revenir du 15 au 20 mai. Il n’est donc pas

trop tôt de commencer les préparatifs du mariage.

– Y penses-tu, Joël ?

– Si j’y pense, Hulda ! Je pense même que nous

avons peut-être déjà trop tardé ! Songes-y donc ! Un

mariage qui va mettre en joie non seulement Dal, mais

les gaards voisins. J’entends que cela soit très beau, et

je vais m’occuper d’arranger les choses !

C’est que ce n’est pas une petite affaire, une

cérémonie de ce genre dans les campagnes de la

Norvège en général et du Telemark en particulier. Non !

cela ne va pas sans quelque bruit.

Il s’ensuit donc que, le jour même, Joël eut à ce

sujet un entretien avec sa mère. C’était peu d’instants

après que dame Hansen avait été si vivement

impressionnée par la rencontre de cet homme qui venait

de lui annoncer la prochaine visite de M. Sandgoïst, de

Drammen. Elle était allée s’asseoir dans le fauteuil de la

grande salle, et, là, tout absorbée, faisait machinalement

tourner son rouet.

Joëlle vit bien, sa mère était encore plus tourmentée

que d’habitude ; mais comme elle répondait

invariablement « qu’elle n’avait rien », lorsqu’on

l’interrogeait à cet égard, son fils ne voulut lui parler

que du mariage de Hulda.

– Ma mère, dit-il, vous le savez, nous avons appris

par la dernière lettre de Ole qu’il sera

vraisemblablement de retour au Telemark dans

quelques semaines.

– C’est à souhaiter, répondit dame Hansen, et

puisse-t-il n’éprouver aucun retard !

– Voyez-vous quelque inconvénient à ce que nous

fixions au 25 mai la date du mariage ?

– Aucun, si Hulda y consent.

– Son consentement est tout donné déjà. Et

maintenant, je vous demanderai, ma mère, si votre

intention n’est pas de faire bien les choses à cette

occasion.

– Qu’entends-tu par « faire bien les choses » ?

répondit dame Hansen, sans lever les yeux de son rouet.

– J’entends, avec votre agrément, cela va de soi, ma

mère, que la cérémonie se rapporte avec notre situation

dans le bailliage. Nous devons y convier nos

connaissances, et, si la maison ne peut suffire à nos

hôtes, il n’est pas un voisin qui ne s’empressera de les

héberger.

– Quels seraient ces hôtes, Joël ?

– Mais je pense qu’il faudra inviter tous nos amis de

Moel, de Tiness, de Bamble, et je m’en charge.

J’imagine aussi que la présence de MM. Help frères, les

armateurs de Bergen, ne pourra que faire honneur à la

famille, et, avec votre agrément, je le répète, je leur

offrirai de venir passer une journée à Dal. Ce sont de

braves gens qui aiment beaucoup Ole, et je suis sûr

qu’ils accepteront.

– Est-il donc si nécessaire, répondit dame Hansen,

de traiter ce mariage avec tant d’importance ?

– Je le pense, ma mère, et cela me paraît bon, ne fût-

ce que dans l’intérêt de l’auberge de Dal, qui ne s’est

pas dépréciée, que je sache, depuis la mort de notre

père ?

– Non... Joël... non !

– N’est-ce pas notre devoir de la maintenir au moins

dans l’état où il l’a laissée ? Donc, il me paraît utile de

donner quelque retentissement au mariage de ma sœur.

– Soit, Joël.

– D’autre part, n’est-il pas temps que Hulda

commence ses préparatifs, afin qu’aucun retard ne

puisse venir d’elle ? Que répondez-vous, ma mère, à ma

proposition ?

– Que Hulda et toi, vous fassiez ce qu’il faut !...

répondit dame Hansen.

Peut-être trouvera-t-on que Joël se pressait un peu,

qu’il eût été plus raisonnable d’attendre le retour de

Ole, pour fixer la date du mariage et surtout en

commencer les préparatifs. Mais, comme il le disait, ce

qui serait fait ne serait plus à faire. Et puis, cela

distrairait Hulda de s’occuper des mille détails que

comporte une cérémonie de ce genre. Il importait de ne

pas laisser à ses pressentiments, que rien ne justifiait

d’ailleurs, le temps de prendre le dessus.

Et d’abord il fallait songer à la fille d’honneur. Mais

qu’on ne s’inquiète pas ! Le choix était déjà fait. C’était

une aimable demoiselle de Bamble, l’intime amie de

Hulda. Son père, le fermier Helmboë, dirigeait un des

gaards les plus importants de la province. Ce brave

homme n’était pas sans une certaine fortune. Depuis

longtemps déjà, il avait apprécié le caractère généreux

de Joël, et, il faut le dire, sa fille Siegfrid ne l’appréciait

pas moins à sa manière. Il était donc probable que, dans

un temps prochain, après que Siegfrid aurait servi de

fille d’honneur à Hulda, Hulda lui en servirait à son

tour. Cela se fait en Norvège. Le plus souvent, même,

ces agréables fonctions sont réservées aux femmes

mariées. C’était donc un peu par dérogation, au profit

de Joël, que Siegfrid Helmboë devait assister en cette

qualité Hulda Hansen.

Grosse question, pour la fiancée comme pour la fille

d’honneur, cette toilette qu’elles mettront le jour de la

cérémonie.

Siegfrid, jolie blonde de dix-huit ans, avait la ferme

intention d’y paraître tout à son avantage. Prévenue par

un petit mot de son amie Hulda – Joël avait tenu à le lui

remettre en main propre – elle s’occupa, sans perdre un

instant, de ce travail qui n’est pas sans donner quelque

souci.

Il s’agissait, en effet, d’un certain corsage dont la

broderie, à dessins réguliers, devait être combinée de

manière à renfermer la taille de Siegfrid comme dans

un émail cloisonné. Puis, on parlait aussi d’une jupe

recouvrant une série de jupons, dont le nombre serait en

rapport avec la fortune de Siegfrid, mais sans rien lui

faire perdre des grâces de sa personne. Quant aux

bijoux, quelle affaire que de choisir la plaque centrale

du collier à filigrane d’argent mêlé de perles, les

broches du corsage en argent doré ou en cuivre, les

pendeloques en forme de cœur avec disques mobiles,

les doubles boutons qui servent à agrafer le col de la

chemise, la ceinture de laine ou de soie rouge, d’où

partent quatre rangées de chaînettes, les bagues avec

petits glands qui s’entrechoquent harmonieusement, les

boucles d’oreilles et les bracelets en argent ajouré, enfin

toute cette joaillerie campagnarde, dans laquelle, à vrai

dire, l’or n’est qu’en mince feuille, l’argent en étamage,

l’orfèvrerie en estampage, dont les perles sont du verre

soufflé et les diamants du cristal ! Mais encore

convenait-il que l’œil fût satisfait de l’ensemble. Et, s’il

le fallait, Siegfrid n’hésiterait pas à aller visiter les

riches magasins de M. Benett, de Christiania, pour y

faire ses emplettes. Son père ne s’y opposerait point.

Loin de là ! L’excellent homme laissait volontiers faire

sa fille. Siegfrid, d’ailleurs, était assez raisonnable pour

ne pas mettre à sec la bourse paternelle. Enfin, ce qui

importait par-dessus tout, c’était que, ce jour-là, Joël la

trouvât tout à son avantage.

Quant à Hulda, c’était non moins grave. Mais les

modes sont impitoyables et donnent bien du mal aux

fiancées dans le choix de leur toilette de mariage.

Hulda allait enfin abandonner les longues nattes

enrubannées qui s’échappaient de son bonnet de jeune

fille, et la haute ceinture à fermoir, retenant son tablier

sur sa jupe écarlate. Elle ne porterait plus les fichus de

fiançailles que Ole lui avait donnés en partant, ni le

cordon auquel pendent ces petits sacs en cuir brodé où

sont renfermés la cuiller d’argent à manche court, le

couteau, la fourchette, l’étui à aiguilles – autant d’objets

dont une femme doit faire un constant emploi dans le

ménage.

Non ! Au jour prochain des noces, la chevelure de

Hulda flotterait librement sur ses épaules, et elle était si

abondante qu’il ne serait pas nécessaire d’y mêler ces

postiches de lin dont abusent les jeunes Norvégiennes

moins favorisées de la nature. En somme, pour son

vêtement comme pour ses bijoux, Hulda n’aurait qu’à

puiser dans le coffre de sa mère. En effet, ces éléments

de toilette se transmettent de mariage en mariage à

toutes les générations de la même famille. Ainsi voit-on

réapparaître le pourpoint brodé d’or, la ceinture de

velours, la jupe de soie unie ou bariolée, les bas de

wadmel, la chaîne d’or du cou et la couronne – cette

fameuse couronne scandinave, conservée dans le mieux

fermé des bahuts, magnifique cartonnage doré qui se

relève en bosses, tout constellé d’étoiles ou tout

enguirlandé de feuillage, enfin, l’équivalent de la

couronne de fleurs d’oranger en d’autres pays de

l’Europe. Ce qui est certain, c’est que ce nimbe

rayonnant avec ses filigranes délicats, ses pendeloques

sonores, ses verroteries de couleur, devait encadrer

d’une façon charmante le joli visage de Hulda. La

« fiancée couronnée », comme on dit, ferait honneur à

son époux. Lui, serait digne d’elle dans son flambant

costume de mariage – jaquette courte à boutons

d’argent très rapprochés, chemise empesée à corolle

droite, gilet à liséré soutaché de soie, culotte étroite,

rattachée au genou avec des bouquets de floches

laineuses, feutre mou, bottes jaunâtres, et, à la ceinture,

dans sa gaine de cuir, le couteau scandinave, le

« dolknif », dont est toujours muni le vrai Norvégien.

Ainsi donc, de part et d’autre, il y aurait de quoi

s’occuper sérieusement. Ce ne serait pas trop de

quelques semaines, si l’on voulait que tout fût fini avant

l’arrivée de Ole Kamp. Après tout, si Ole était de retour

un peu plus tôt qu’il ne l’avait dit, et si Hulda n’était

pas prête, Hulda ne s’en plaindrait pas, Ole non plus.

C’est à ces diverses occupations que se passèrent les

dernières semaines d’avril et les premières de mai. De

son côté, Joël était allé faire lui-même ses invitations,

profitant de ce que son métier de guide lui laissait alors

quelques loisirs. On remarqua même qu’il devait avoir

nombre d’amis à Bamble, car il y alla souvent. S’il ne

s’était pas rendu à Bergen, afin d’inviter MM. Help

frères, du moins leur avait-il écrit. Et, comme il le

pensait, ces honnêtes armateurs, avaient accepté, non

sans empressement, l’invitation d’assister au mariage

de Ole Kamp, le jeune maître du Viken.

Cependant, le 15 mai était arrivé. D’un jour à

l’autre, on pouvait donc s’attendre à voir Ole descendre

de sa kariol, ouvrir la porte, s’écrier de sa voix joyeuse :

– C’est moi !... Me voilà !

Il ne fallait plus qu’un peu de patience. D’ailleurs,

tout était prêt. Siegfrid, de son côté, n’avait besoin que

d’un signe pour apparaître dans tous ses atours.

Le 16, le 17, rien encore, et pas de nouvelle lettre

que les courriers eussent apportée de Terre-Neuve.

– Il ne faut pas s’en étonner, petite sœur, répétait

souvent Joël. Un navire à voiles peut avoir des retards.

La traversée est longue de Saint-Pierre-Miquelon à

Bergen. Ah ! que n’est-ce un bateau à vapeur, ce Viken,

et que n’en suis-je la machine ! Comme je le pousserais

contre vents et marée, quand je devrais éclater en

arrivant au port !

Il disait tout cela parce qu’il voyait bien l’inquiétude

de Hulda grandir de jour en jour.

Précisément, il y avait alors grand mauvais temps au

Telemark. De rudes vents balayaient les hauts fields, et

ces vents, qui soufflaient de l’ouest, venaient

d’Amérique.

– Ils devraient pourtant favoriser la marche du

Viken ! répétait souvent la jeune fille.

– Sans doute, répondait Joël, mais s’ils sont trop

forts, ils peuvent le gêner aussi et l’obliger à tenir tête à

l’ouragan. On ne fait pas ce qu’on veut sur mer !

– Ainsi, tu n’es pas inquiet, Joël ?

– Non, Hulda, non ! Cela est très fâcheux, mais rien

de plus naturel que ces retards ! Non ! Je ne suis pas

inquiet, et il n’y a vraiment pas lieu de l’être !

Le 19, il arriva à l’auberge un voyageur qui eut

besoin d’un guide. Il s’agissait de le conduire jusque sur

la limite du Hardanger en passant par les montagnes.

Bien que très contrarié de laisser Hulda à elle-même,

son frère ne pouvait refuser ses services. Ce serait une

absence de quarante-huit heures au plus, et Joël

comptait bien trouver Ole à son retour. La vérité est que

le brave garçon commençait à être très tourmenté. Il

partit donc dans la matinée, le cœur gros, il faut bien le

dire.

Le lendemain, précisément, vers une heure après

midi, on frappait à la porte de l’auberge.

– Serait-ce Ole ! s’écria Hulda.

Elle alla ouvrir.

Sur le seuil se tenait un homme en manteau de

voyage, juché sur le siège de sa kariol, et dont le visage

lui était inconnu.

VI



– C’est ici l’auberge de dame Hansen ?

– Oui, monsieur, répondit Hulda.

– Dame Hansen est-elle là ?

– Non, mais elle va rentrer.

– Bientôt ?

– À l’instant, et si vous avez à lui parler...

– Du tout. Je n’ai rien à lui dire.

– Voulez-vous une chambre ?

– Oui, la plus belle de la maison !

– Faut-il vous préparer à dîner ?

– Le plus vite possible, et veillez à ce qu’on me

serve tout ce qu’il y a de meilleur !

Tels furent les propos qui s’échangèrent entre Hulda

et le voyageur, avant même que celui-ci fût descendu de

la kariol dont il s’était servi pour venir jusqu’au cœur

du Telemark, à travers les forêts, les lacs et les vallées

de la Norvège centrale.

On connaît la kariol, cet engin de locomotion

qu’affectionnent particulièrement les Scandinaves.

Deux longs brancards entre lesquels se meut un cheval

carré d’encolure, à robe jaunâtre et raie mulassière,

dirigé par un simple mors de corde, passé non à sa

bouche, mais à son nez – deux grandes roues maigres,

dont l’essieu, sans ressorts, supporte une petite caisse

coloriée, à peine assez large pour une personne – pas de

capote, pas de garde-crotte, pas de marchepied –

derrière la caisse, une planchette sur laquelle se juche le

skydskarl. Le tout ressemble à quelque énorme

araignée, dont la double toile serait formée par les deux

roues de l’appareil. Et c’est avec cette machine

rudimentaire que l’on peut faire des relais de quinze à

vingt kilomètres sans trop de fatigue.

Sur un signe du voyageur, le jeune garçon vint tenir

le cheval. Alors ce personnage se releva, se secoua, mit

pied à terre, non sans quelques efforts qui se

traduisirent par des maugréements d’assez mauvaise

humeur.

– On peut remiser ma kariol ? demanda-t-il d’un ton

rude, en s’arrêtant sur le seuil de la porte..

– Oui, monsieur, répondit Hulda.

– Et donner à manger à mon cheval ?

– Je vais le faire mettre à l’écurie.

– Qu’on en ait soin !

– Cela sera fait. Puis-je vous demander si vous

comptez rester quelques jours à Dal ?

– Je n’en sais rien.

La kariol et le cheval furent conduits à un petit

hangar, bâti dans l’enclos même, sous l’abri des

premiers arbres, au pied de la montagne. C’était la seule

écurie-remise qu’il y eût à l’auberge, mais elle suffisait

au service de ses hôtes.

Un instant après, le voyageur était installé dans la

meilleure chambre, comme il l’avait demandé. Là,

après s’être débarrassé de sa houppelande, il se

chauffait devant un bon feu de bois sec qu’il avait fait

allumer. Pendant ce temps, afin de satisfaire son

humeur peu accommodante, Hulda recommandait à la

piga de préparer le meilleur dîner possible – une forte

fille des environs, cette piga, qui, pendant la saison

d’été, aidait à la cuisine et aux gros ouvrages de

l’auberge.

Un homme encore solide, ce nouvel arrivé, bien

qu’il eût déjà dépassé la soixantaine. Maigre, un peu

courbé, de moyenne taille, une tête osseuse, une face

glabre, un nez pointu, des yeux petits avec un regard

perçant derrière de grosses lunettes, un front le plus

souvent plissé, des lèvres trop minces pour qu’il pût

jamais s’en échapper de bonnes paroles, de longues

mains crochues – c’était un type de prêteur sur gages ou

d’usurier. Hulda eut le pressentiment que ce voyageur

ne devait rien apporter d’heureux dans la maison de

dame Hansen.

Qu’il fût Norvégien, rien de plus sûr ; mais du type

scandinave il avait surtout pris les côtés vulgaires. Son

costume de voyage comprenait un chapeau de forme

basse à larges bords, un vêtement en drap blanchâtre,

veste croisée sur la poitrine, culotte rattachée au genou

par l’ardillon d’une courroie de cuir, et, sur le tout, une

sorte de pelisse brune, doublée intérieurement de peau

de mouton – ce que motivaient les soirées et les nuits

très froides encore à la surface des plateaux et dans les

vallées du Telemark.

Quant au nom de ce personnage, Hulda ne l’avait

pas demandé. Mais elle ne pouvait tarder à l’apprendre,

puisqu’il fallait qu’il l’inscrivît sur le livre de l’auberge.

En ce moment, dame Hansen rentra. Sa fille lui

annonça l’arrivée d’un voyageur qui avait demandé le

meilleur dîner et la meilleure chambre. Quant à savoir

s’il prolongerait son séjour à Dal, elle l’ignorait ; il ne

s’était point prononcé à cet égard.

– Et il n’a pas dit son nom ? demanda dame Hansen.

– Non, ma mère.

– Ni d’où il venait ?

– Non.

– C’est quelque touriste, sans doute. Il est fâcheux

que Joël ne soit pas de retour pour se mettre à sa

disposition. Comment ferons-nous s’il demande un

guide ?

– Je ne crois pas que ce soit un touriste, répondit

Hulda. C’est un homme déjà âgé...

– Si ce n’est point un touriste, que vient-il faire à

Dal ? dit dame Hansen, peut-être plus à elle-même qu’à

sa fille, et d’un ton qui dénotait une certaine inquiétude.

À cette question, Hulda ne pouvait répondre,

puisque le voyageur n’avait rien fait connaître de ses

projets.

Une heure après son arrivée, cet homme entra dans

la grande salle qui était contiguë à sa chambre. À la vue

de dame Hansen, il s’arrêta un instant sur le seuil.

Évidemment, il était aussi inconnu à son hôtesse que

son hôtesse l’était à lui-même. Aussi s’avança-t-il vers

elle, et, après l’avoir regardée par-dessus ses lunettes :

– Dame Hansen, je pense ? dit-il, sans que le

chapeau qu’il avait sur la tête eût même été touché de la

main.

– Oui, monsieur, répondit dame Hansen.

Et, en présence de cet homme, elle éprouva, comme

sa fille, un trouble dont celui-ci dut s’apercevoir.

– Ainsi, c’est bien vous dame Hansen, de Dal ?

– Sans doute, monsieur. Avez-vous donc quelque

chose de particulier à me dire ?

– Aucunement. Je voulais seulement faire votre

connaissance. Ne suis-je pas votre hôte ? Et maintenant,

veillez à ce qu’on me serve à dîner le plus tôt possible.

– Votre dîner est prêt, répondit Hulda. Si vous

voulez passer dans la salle à manger...

– Je le veux !

Cela dit, le voyageur se dirigea vers la porte que lui

montrait la jeune fille. Un instant après, il était assis

près de la fenêtre devant une petite table proprement

servie.

Le dîner était assurément bon. Aucun touriste –

même des plus difficiles – n’y eût trouvé à reprendre.

Cependant, ce personnage peu endurant n’épargna pas

les signes et les paroles de mécontentement – les signes

surtout, car il ne paraissait pas être loquace. On pouvait

se demander, vraiment, si c’était à son mauvais

estomac, ou à son mauvais caractère qu’il devait d’être

si exigeant. Le potage aux cerises et aux groseilles ne

lui convint qu’à demi, bien qu’il fût excellent. Il ne

toucha que des lèvres au saumon et au hareng mariné.

Le jambon cru, un demi-poulet fort appétissant,

quelques légumes bien accommodés, ne parurent point

lui plaire. Il n’y eut pas jusqu’à sa bouteille de Saint-

Julien et à sa demi-bouteille de champagne dont il ne se

montrât mécontent, bien qu’elles vinssent

authentiquement des bonnes caves de France.

Il s’ensuit donc que, son repas terminé, le voyageur

n’eut pas un seul tack for mad pour son hôtesse.

Après le dîner, ce mal embouché alluma sa pipe,

sortit de la salle et vint se promener sur les bords du

Maan.

Une fois arrivé sur la rive, il se retourna. Ses regards

ne quittaient plus l’auberge. Il semblait qu’il l’étudiât

sous toutes ses faces, plan, coupe, élévation, comme s’il

eût voulu en estimer la valeur. Il en compta les portes et

les fenêtres. Alors, s’étant approché des poutres

horizontalement disposées à la base de la maison, il y

fit deux ou trois entailles avec la pointe de son dolknif,

comme s’il eût cherché à reconnaître la qualité du bois

et son état de conservation. Voulait-il donc se rendre

compte de ce que valait l’auberge de dame Hansen ?

Prétendait-il s’en rendre acquéreur, bien qu’elle ne fût

point à vendre ? C’était au moins fort étrange. Puis,

après la maison, ce fut le petit clos dont il dénombra les

arbres et les arbustes. Enfin, il en mesura deux des côtés

d’un pas métrique, et le mouvement de son crayon sur

une page de son carnet indiqua qu’il les multipliait l’un

par l’autre.

Et, à chaque instant, c’étaient des hochements de

tête, des froncements de sourcil, des hums ! peu

approbateurs.

Pendant ces allées et venues, dame Hansen et sa fille

l’observaient à travers la fenêtre de la salle. À quel

bizarre personnage avaient-elles donc affaire ? Quel

était le but du voyage de ce maniaque ? En vérité, il

était regrettable que tout cela se passât en l’absence de

Joël, puisque ce voyageur allait rester toute la nuit dans

l’auberge.

– Si c’était un fou ? dit Hulda.

– Un fou ?... Non ! répondit dame Hansen. Mais

c’est au moins un homme singulier.

– Il est toujours fâcheux de ne pas savoir qui on

reçoit dans sa maison, dit la jeune fille.

– Hulda, répondit dame Hansen, avant que ce

voyageur soit rentré, aie soin de porter dans sa chambre

le livre de l’auberge.

– Oui, ma mère.

– Peut-être se décidera-t-il à y mettre son nom !

Vers huit heures, la nuit étant déjà sombre, une

petite pluie fine commença à tomber, remplissant la

vallée d’un nuage de brumaille qui mouillait jusqu’à

mi-montagne. Le temps était peu propice à la

promenade. Aussi, le nouvel hôte de dame Hansen,

après avoir remonté le sentier jusqu’à la scierie, revint-

il à l’auberge où il demanda un petit verre de brandevin.

Sans dire un mot de plus, sans souhaiter le bonsoir à

personne, après avoir pris le chandelier de bois dont la

bougie était allumée, il rentra dans sa chambre, il en

verrouilla la porte, et on ne l’entendit plus de toute la

nuit.

Le skydskarl, lui, s’était tout simplement réfugié

dans le hangar. Là, entre les brancards de la kariol, il

dormait déjà, en compagnie du cheval jaune, sans

s’inquiéter de la bourrasque.

Le lendemain, dame Hansen et sa fille se levèrent

dès l’aube. Aucun bruit ne venait de la chambre du

voyageur, qui reposait encore. Un peu après neuf

heures, il entra dans la grande salle, l’air plus bourru

que la veille, se plaignant du lit qui était dur, du tapage

de la maison qui l’avait éveillé – ne saluant personne,

d’ailleurs. Puis, il ouvrit la porte et vint regarder le ciel.

Médiocre apparence de temps. Un vent vif balayait

les cimes du Gousta perdues dans les vapeurs, et

s’engouffrait à travers la vallée en soufflant de violentes

rafales.

Le voyageur ne se hasarda donc point à sortir. Mais

il ne perdit pas son temps. Tout en fumant sa pipe, il se

promena dans l’auberge, il chercha à en reconnaître la

disposition intérieure, il en visita les diverses chambres,

il examina le mobilier, il ouvrit les placards et les

armoires, sans plus de gêne que s’il eût été chez lui. On

eût dit d’un commissaire-priseur procédant à quelque

récolement judiciaire.

Décidément, si l’homme était singulier, ses procédés

étaient de plus en plus suspects.

Cela fait, il vint prendre place dans le grand fauteuil

de la salle, et d’une voix brève et rude, il adressa

plusieurs questions à dame Hansen. Depuis combien de

temps l’auberge était-elle bâtie ? Était-ce son mari

Harald qui l’avait fait construire ou la tenait-il

d’héritage ? Avait-elle déjà nécessité quelques

réparations ? Quelle était la contenance de l’enclos et

du soeter qui en dépendaient ? Était-elle bien

achalandée et d’un bon rapport ? Combien y venait-il,

en moyenne, de touristes pendant la belle saison ? Y

passaient-ils un ou plusieurs jours ? etc.

Évidemment, le voyageur n’avait pas pris

connaissance du livre qui avait été déposé dans sa

chambre, car cela l’eût renseigné, au moins sur cette

dernière question.

En effet, le livre était encore à la place où Hulda

l’avait mis la veille, et le nom du voyageur ne s’y

trouvait pas.

– Monsieur, dit alors dame Hansen, je ne comprends

pas trop comment et pourquoi ces choses peuvent vous

intéresser. Mais, si vous désirez savoir ce qui en est de

nos affaires, rien de plus facile. Vous n’avez qu’à

consulter le livre de l’auberge. Je vous prierai même

d’y inscrire votre nom, selon l’habitude...

– Mon nom ?... Certes, j’y mettrai mon nom, dame

Hansen !... Je le mettrai au moment où je prendrai

congé de vous !

– Faut-il vous garder votre chambre ?

– C’est inutile, répondit le voyageur en se levant. Je

vais partir après déjeuner, afin d’être de retour à

Drammen demain soir.

– À Drammen ?... dit vivement dame Hansen.

– Oui ! Ainsi, faites-moi servir à l’instant.

– Vous demeurez à Drammen ?

– Oui ! Qu’y a-t-il d’étonnant, s’il vous plaît, à ce

que je demeure à Drammen ?

Ainsi donc, après avoir passé à peine une journée à

Dal ou plutôt dans l’auberge, ce voyageur s’en

retournait sans avoir rien vu du pays ! Il ne poussait pas

plus loin dans le bailliage ! Du Gousta, du Rjukanfos,

des merveilles de la vallée du Vestfjorddal, il ne se

souciait en aucune façon ! Ce n’était pas pour son

plaisir, c’était pour ses affaires qu’il avait quitté

Drammen, où il demeurait, et il semblait qu’il n’avait

eu d’autre motif que de visiter en détail la maison de

dame Hansen.

Hulda vit bien que sa mère était profondément

troublée. Dame Hansen était allée se placer dans le

grand fauteuil, et, repoussant son rouet, elle resta

immobile, sans prononcer une parole.

Cependant le voyageur venait de passer dans la salle

à manger et s’était mis à table.

Du déjeuner, aussi soigné que l’avait été le dîner de

la veille, il ne parut pas plus satisfait. Et, pourtant, il

mangea bien et but de même, sans se presser. Son

attention semblait se porter plus spécialement sur la

valeur de l’argenterie – luxe auquel tiennent les

campagnards de la Norvège – quelques cuillers et

fourchettes qui se transmettent de père en fils et que

l’on garde précieusement avec les bijoux de famille.

Pendant ce temps, le skydskarl faisait ses préparatifs

de départ dans la remise. À onze heures, le cheval et la

kariol attendaient devant la porte de l’auberge.

Le temps était toujours peu engageant, le ciel gris et

venteux. Parfois la pluie cinglait le vitrail des fenêtres

comme une mitraille. Mais le voyageur, sous sa grosse

capote doublée de peau, n’était pas homme à s’inquiéter

des rafales.

Le déjeuner terminé, il avala un dernier verre de

brandevin, il alluma sa pipe, passa sa houppelande,

rentra dans la grande salle, et demanda sa note.

– Je vais la préparer, répondit Hulda, qui alla

s’asseoir devant un petit bureau.

– Faites vite ! dit le voyageur. En attendant, ajouta-t-

il, donnez-moi le livre pour que j’inscrive mon nom.

Dame Hansen se leva, alla chercher le livre et vint le

poser sur la grande table.

Le voyageur prit une plume, regarda une dernière

fois dame Hansen par-dessus ses lunettes. Et alors,

d’une grosse écriture, il écrivit son nom sur le livre,

qu’il referma.

En ce moment, Hulda lui apporta la note. Il la prit, il

en examina les articles, en grommelant ; il en refit

l’addition, sans doute.

– Hum ! fit-il. Voilà qui est cher ! Sept marks et

demi pour une nuit et deux repas ?

– Il y a le skydskarl et le cheval, fit observer Hulda.

– N’importe ! Je trouve cela cher ! En vérité, je ne

m’étonne pas si on fait de bonnes affaires dans la

maison !

– Vous ne devez rien, monsieur ! dit alors dame

Hansen d’une voix si troublée qu’on l’entendit à peine.

Elle venait d’ouvrir le livre, elle y avait lu le nom

inscrit, et elle répéta, en reprenant la note, qu’elle

déchira :

– Vous ne devez rien !

– C’est mon avis ! répondit le voyageur.

Et, sans donner plus de bonsoir en sortant qu’il

n’avait donné de bonjour en arrivant, il monta dans sa

kariol, pendant que le gamin sautait derrière lui sur la

planchette. Quelques instants après, il avait disparu au

tournant de la route.

Lorsque Hulda eut ouvert le livre, elle n’y trouva

que ce nom :

« Sandgoïst, de Drammen. »

VII



C’était dans l’après-midi, le lendemain, que Joël

devait rentrer à Dal, après avoir laissé sur la route qui

conduit au Hardanger le touriste auquel il servait de

guide.

Hulda, sachant que son frère allait revenir en suivant

les plateaux du Gousta, par la rive gauche du Maan,

était venue l’attendre au passage de l’impétueuse

rivière. Elle s’assit près du petit appontement qui sert

d’embarcadère au bac. Là, elle se perdit dans ses

réflexions. Aux vives inquiétudes que lui causait le

retard du Viken se joignait maintenant une anxiété très

grande. Cette anxiété avait pour cause la visite de ce

Sandgoïst et l’attitude de dame Hansen devant lui.

Pourquoi, dès qu’elle avait appris son nom, avait-elle

déchiré la note, refusé de recevoir ce qui lui était dû ? Il

y avait là quelque secret – grave sans doute.

Hulda fut enfin tirée de ses réflexions par l’arrivée

de Joël. Elle l’aperçut qui dévalait les premières assises

de la montagne. Tantôt il apparaissait au milieu des

étroites clairières, entre les arbres abattus ou brûlés par

places. Tantôt il disparaissait sous l’épaisse ramure des

pins, des bouleaux et des hêtres dont ces croupes sont

hérissées. Enfin, il atteignit la rive opposée et se jeta

dans le petit bac. En quelques coups d’aviron, il eut

franchi les violents remous du cours d’eau. Puis, sautant

sur la berge, il fut près de sa sœur.

– Ole est-il de retour ? demanda-t-il.

C’est à Ole qu’il pensa tout d’abord. Mais sa

demande fut laissée sans réponse.

– Pas de lettre de lui ?

– Pas une !

Et Hulda s’abandonna à ses larmes.

– Non, s’écria Joël, ne pleure pas, chère sœur, ne

pleure pas !... Tu me fais trop de mal !... Je ne peux pas

te voir pleurer !... Voyons ! Tu dis : pas de lettre !...

Évidemment, cela commence à devenir inquiétant !

Mais il n’y a pas encore lieu de se désespérer ! Tiens, si

tu veux, je vais aller à Bergen. Je m’informerai... Je

verrai messieurs Help frères. Peut-être ont-ils des

nouvelles de Terre-Neuve. Pourquoi le Viken n’aurait-il

pas relâché en quelque port pour cause d’avaries ou par

la nécessité de fuir devant le mauvais temps ? Il est

certain que le vent souffle en bourrasque depuis plus

d’une semaine. Quelquefois on a vu des navires du New

Found Land se réfugier en Islande ou aux Feroë. C’est

même arrivé à Ole, il y a deux ans, quand il était à bord

du Strenna. Et on n’a pas tous les jours des courriers

pour écrire ! Je te dis cela comme je le pense, petite

sœur. Calme-toi !... Si tu me fais pleurer, qu’est-ce que

nous deviendrons ?

– C’est plus fort que moi, frère !

– Hulda !... Hulda !... Ne perds pas courage !... Je

t’assure que, moi, je ne suis pas désespéré !

– Dois-je te croire, Joël ?

– Oui, tu le dois ! Mais, pour te rassurer, veux-tu

que je parte pour Bergen, demain matin... ce soir ?...

– Je ne veux pas que tu me quittes !... Non !... Je ne

le veux pas ! répondit Hulda, en s’attachant à son frère

comme si elle n’avait plus que lui au monde.

Tous deux reprirent alors le chemin de l’auberge.

Mais il s’était mis à pleuvoir, et même la rafale devint

si violente qu’ils durent se réfugier dans la hutte du

passeur, à quelques centaines de pas en arrière des rives

du Maan.

Là, il fallait attendre qu’il se fît quelque accalmie. Et

alors Joël éprouva le besoin de parler, de parler quand

même. Le silence lui semblait plus désespérant que ce

qu’il pourrait dire, quand même ce ne seraient pas des

paroles d’espoir.

– Et notre mère ? dit-il.

– Toujours de plus en plus triste ! répondit Hulda.

– Il n’est venu personne en mon absence ?

– Si, un voyageur, qui est reparti.

– Ainsi, il n’y a en ce moment aucun touriste à

l’auberge, et on n’a pas fait demander de guide ?

– Non, Joël.

– Tant mieux, car je préfère ne pas te quitter.

D’ailleurs, si le mauvais temps continue, je crains bien

que, cette année, les touristes renoncent à courir le

Telemark !

– Nous ne sommes encore qu’en avril, frère !

– Sans doute, mais j’ai le pressentiment que la

saison ne sera pas bonne pour nous ! Enfin, nous

verrons ! Mais dis-moi, c’est hier que ce voyageur a

quitté Dal ?

– Oui, dans la matinée.

– Et qui était-ce ?

– Un homme venu de Drammen, où il demeure,

paraît-il, et qui se nomme Sandgoïst.

– Sandgoïst ?

– Le connaîtrais-tu ?

– Non, répondit Joël.

Hulda s’était déjà demandé si elle raconterait à son

frère tout ce qui s’était passé à l’auberge en son

absence. Lorsque Joël apprendrait avec quel sans-gêne

cet homme s’était conduit, comment il semblait avoir

calculé la valeur de la maison et du mobilier, quelle

attitude dame Hansen avait cru devoir prendre vis-à-vis

de lui, qu’imaginerait-il ? Ne penserait-il pas que leur

mère devait avoir de bien graves raisons pour agir

comme elle l’avait fait ? Or, quelles étaient ces

raisons ? Que pouvait-il y avoir de commun entre elle et

ce Sandgoïst ? Il y avait certainement là un secret

menaçant pour la famille ! Joël voudrait le connaître, il

interrogerait sa mère, il la presserait de questions...

Dame Hansen, si peu communicative, si réfractaire à

toute effusion, voudrait garder le silence comme elle

l’avait fait jusqu’alors. La situation entre elle et ses

enfants, si affligeante déjà, deviendrait plus pénible

encore.

Mais la jeune fille aurait-elle pu rien taire à Joël ?

Un secret pour lui ! N’eût-ce pas été comme une paille

dans l’amitié de fer qui les unissait l’un à l’autre ?

Non ! Il ne fallait pas que cette amitié pût jamais être

brisée ! Hulda résolut donc de tout dire.

– Tu n’as jamais entendu parler de ce Sandgoïst,

quand tu allais à Drammen ? reprit-elle.

– Jamais.

– Eh bien, sache donc, Joël, que notre mère le

connaissait déjà, au moins de nom !

– Elle connaissait Sandgoïst ?

– Oui, frère.

– Mais, ce nom, je ne le lui ai jamais entendu

prononcer !

– Elle le connaissait, cependant, bien qu’elle n’eût

jamais vu cet homme avant sa visite d’avant-hier !

Et Hulda raconta tous les incidents qui avaient

marqué le séjour du voyageur dans l’auberge, sans

omettre l’acte singulier de dame Hansen au moment du

départ de Sandgoïst. Elle se hâta d’ajouter :

– Je pense, mon Joël, qu’il vaut mieux ne rien

demander à notre mère. Tu la connais ! Ce serait la

rendre plus malheureuse encore. L’avenir nous

apprendra, sans doute, ce qui se cache dans son passé.

Fasse le Ciel que Ole nous soit rendu, et, s’il y a

quelque affliction qui menace la famille, nous serons

trois, du moins, à la partager !

Joël avait écouté sa sœur avec une profonde

attention. Oui ! Entre dame Hansen et ce Sandgoïst, il y

avait de graves raisons qui mettaient l’une à la merci de

l’autre ! Pouvait-on douter que cet homme fût venu

pour inventorier l’auberge de Dal ? Évidemment non !

Et cette note déchirée au moment où il allait partir – ce

qui lui avait paru tout naturel – qu’est-ce que cela

pouvait signifier ?

– Tu as raison, Hulda, dit Joël, je ne parlerai de rien

à notre mère. Peut-être regrettera-t-elle de ne pas s’être

confiée à nous. Pourvu qu’il ne soit pas trop tard ! Elle

doit bien souffrir, la pauvre femme ! Elle s’est butée !

Elle ne comprend pas que le cœur de ses enfants est fait

pour qu’elle y verse ses peines !

– Elle le comprendra un jour, Joël.

– Oui ! Aussi, attendons ! Mais, d’ici là, il ne me

sera pas défendu de chercher à savoir ce qu’est cet

individu. Peut-être monsieur Helmboë le connaît-il ? Je

le lui demanderai la première fois que j’irai à Bamble,

et, s’il le faut, je pousserai jusqu’à Drammen. Là, il ne

doit pas être difficile d’apprendre au moins ce que fait

cet homme, à quel genre d’affaires il se livre, ce qu’on

en pense...

– Rien de bon, j’en suis sûre, répondit Hulda. Sa

figure est mauvaise, son regard méchant. Je serais bien

surprise s’il y avait une âme généreuse sous cette

grossière enveloppe !

– Allons, reprit Joël, ne jugeons point les gens sur

l’apparence ! Je parie que tu lui trouverais une agréable

mine, à ce Sandgoïst, si tu le regardais, étant au bras de

Ole...

– Mon pauvre Ole ! murmura la jeune fille.

– Il reviendra, il revient, il est en route ! s’écria Joël.

Aie confiance, Hulda ! Ole n’est plus loin maintenant,

et nous le gronderons au retour pour s’être fait

attendre !

La pluie avait cessé. Tous deux sortirent de la hutte

et remontèrent le sentier afin de regagner l’auberge.

– À propos, dit alors Joël, je repars demain.

– Tu repars ?...

– Oui, dès le matin.

– Déjà, frère ?

– Il le faut, Hulda. En quittant le Hardanger, j’ai été

prévenu par un de mes camarades qu’un voyageur

venait du nord par les hauts plateaux du Rjukanfos où il

doit arriver demain.

– Quel est ce voyageur ?

– Ma foi, je ne sais même plus son nom. Mais il est

nécessaire que je sois là pour le ramener à Dal.

– Pars donc, puisque tu ne peux t’en dispenser !

répondit Hulda avec un gros soupir.

– Demain, au lever du jour, je me mettrai en route.

Cela te chagrine, Hulda ?

– Oui, frère ! Je suis bien plus inquiète quand tu me

laisses... même pour quelques heures !

– Eh bien, cette fois, sache que je ne pars pas seul !

– Et qui donc t’accompagne ?

– Toi, petite sœur, toi ! Il faut te distraire, et je

t’emmène !

– Ah ! merci, mon Joël !

VIII



Le lendemain, tous deux quittèrent l’auberge dès

l’aube. Une quinzaine de kilomètres de Dal aux

célèbres chutes, autant pour en revenir, ce n’eût été

qu’une promenade pour Joël, mais il fallait ménager les

forces de Hulda. Joël s’était donc assuré de la kariol du

contremaître Lengling, et, comme toutes les kariols,

celle-ci n’avait qu’une place. Il est vrai, ce brave

homme était si gros qu’il avait fallu fabriquer une

caisse à sa convenance. Or, c’était suffisant pour que

Hulda et Joël pussent y tenir l’un près de l’autre. Donc,

si le voyageur annoncé se trouvait au Rjukanfos, il

prendrait la place de Joël, et celui-ci reviendrait à pied

ou monterait sur la planchette derrière la caisse.

Route charmante, de Dal aux chutes, quoique

prodigue de cahots. Incontestablement, c’est plutôt un

sentier qu’une route. Des poutres à peine équarries,

jetées sur les rios tributaires du Maan, le traversent en

formant des ponceaux à quelques centaines de pas les

uns des autres. Mais le cheval norvégien est habitué à

les franchir d’un pied sûr, et, si la kariol n’a point de

ressorts, ses longs brancards, un peu élastiques,

atténuent, dans une certaine mesure, les heurts du sol.

Le temps était beau. Joël et Hulda allaient d’un bon

pas le long des verdoyantes prairies, baignées à leur

lisière de gauche par les eaux claires du Maan.

Quelques milliers de bouleaux ombrageaient çà et là le

chemin gaiement ensoleillé. La buée de la nuit se

fondait en gouttelettes à la pointe des longues herbes.

Sur la droite du torrent, à deux mille mètres d’altitude,

les plaques neigeuses du Gousta jetaient dans l’espace

un intense rayonnement de lumière.

Pendant une heure, la kariol marcha assez

rapidement. La montée était insensible encore. Mais

bientôt le val se rétrécit peu à peu. De part et d’autre les

rios se changèrent en fougueux torrents. Bien que le

chemin devînt sinueux, il ne pouvait éviter toutes les

dénivellations du sol. De là, des passages vraiment

durs, dont Joël se tirait avec adresse. Près de lui,

d’ailleurs, Hulda ne craignait rien. Quand le cahot était

trop accentué, elle s’accrochait à son bras. La fraîcheur

du matin colorait sa jolie figure, bien pâle depuis

quelque temps.

Cependant, il fallut encore atteindre une altitude

plus élevée. La vallée ne donnait guère passage qu’au

cours resserré du Maan, entre deux murailles coupées à

pic. Sur les fields voisins apparaissaient une vingtaine

de maisons isolées, des ruines de soeters ou de gaards,

livrées à l’abandon, des cabanes de pâtres, perdues

entre les bouleaux et les hêtres. Bientôt il ne fut plus

possible de voir la rivière ; mais on l’entendait mugir

dans le sonore encaissement des roches. La contrée

avait pris un aspect grandiose et sauvage à la fois, en

élargissant son cadre jusqu’à la crête des montagnes.

Après deux heures de marche, une scierie se montra

sur le bord d’une chute de quinze cents pieds, utilisée

pour le mécanisme de sa double roue. Les cascades qui

ont cette hauteur ne sont point rares dans le

Vestfjorddal ; mais le volume de leurs eaux est peu

considérable. C’est en cela que l’emporte celle du

Rjukanfos.

Joël et Hulda, arrivés à la scierie, mirent pied à terre.

– Une demi-heure de marche ne te fatiguera pas

trop, petite sœur ? dit Joël.

– Non, frère, je ne suis point lasse, et même cela me

fera du bien de marcher un peu.

– Un peu... beaucoup, et toujours en montant !

– Je m’appuierai à ton bras, Joël !

Là, en effet, il avait fallu abandonner la kariol. Elle

n’aurait pu franchir les sentiers ardus, les passes

étroites, les talus semés de roches branlantes, dont les

capricieux contours, ombragés d’arbres ou dénudés,

annoncent la grande chute.

Mais, déjà, s’élevait une sorte de vapeur épaisse au

milieu d’un bleuâtre lointain. C’étaient les eaux

pulvérisées du Rjukan, et leurs volutes se déroulaient à

une assez grande hauteur.

Hulda et Joël prirent une sente, bien connue des

guides, qui s’abaisse vers l’étranglement de la vallée. Il

fallut se glisser entre les arbres et les arbustes. Quelques

instants après, tous deux étaient assis sur une roche

tapissée de mousses jaunâtres, presque en face de la

chute. On ne peut en approcher de ce côté.

Là, le frère et la sœur auraient eu quelque peine à

s’entendre, s’ils eussent parlé. Mais alors leurs pensées

étaient de celles qui peuvent se communiquer, sans que

les lèvres les formulent, par le cœur.

Le volume de la chute du Rjukan est énorme, sa

hauteur considérable, son mugissement grandiose. C’est

de neuf cents pieds que le sol manque subitement au lit

du Maan, à mi-chemin à peu près entre le lac Mjös en

amont et le lac Tinn en aval. Neuf cents pieds, c’est-à-

dire six fois la hauteur du Niagara, dont la largeur, il est

vrai, mesure trois milles de la rive américaine à la rive

canadienne.

Ici, le Rjukanfos a des aspects étranges, difficiles à

reproduire par la description. La peinture même ne les

rendrait que d’une façon insuffisante. Il est certaines

merveilles naturelles qu’il faut voir pour en comprendre

toute la beauté, entre autres cette chute, la plus célèbre

de tout le continent européen.

Et c’est précisément à quoi s’occupait alors un

touriste, assis sur la paroi de gauche du Maan. À cette

place, il pouvait observer le Rjukanfos de plus près et

de plus haut.

Ni Joël, ni sa sœur ne l’avaient encore aperçu, bien

qu’il fût visible. Ce n’était pas la distance, mais un effet

d’optique, spécial aux sites de montagnes, qui le faisait

paraître très petit, et, par conséquent, plus éloigné qu’il

ne l’était réellement.

À ce moment, ce voyageur venait de se relever et

s’aventurait très imprudemment sur la croupe rocheuse

qui s’arrondissait comme un dôme vers le lit du Maan.

Évidemment, ce que ce curieux voulait voir, c’étaient

les deux cavités du Rjukanfos, l’une à gauche, pleine du

bouillonnement des eaux, l’autre à droite, toujours

emplie d’épaisses vapeurs. Peut-être même cherchait-il

à reconnaître s’il n’existe pas une troisième cavité

inférieure à mi-hauteur de la chute. Sans doute, cela

expliquerait comment le Rjukan, après s’y être

engouffré, rebondit en rejetant, à de certains intervalles,

son trop-plein tumultueux. On dirait que les eaux sont

lancées par quelque coup de mine, qui couvre de leurs

embruns les fields environnants.

Cependant le touriste s’avançait toujours sur ce dos

d’âne, pierreux et glissant, sans une racine, sans une

touffe, sans une herbe, qui porte le nom de Passe-de-

Marie ou Maristien.

Il ignorait donc, l’imprudent, la légende qui a rendu

cette passe célèbre. Un jour, Eystein voulut rejoindre,

par ce dangereux chemin, la belle Marie du

Vestfjorddal. De l’autre côté de la passe, sa fiancée lui

tendait les bras. Tout à coup, son pied manque, il

tombe, il glisse, il ne peut se retenir sur ces roches unies

comme une glace, il disparaît dans le gouffre, et les

rapides du Maan ne rendirent jamais son cadavre.

Ce qui était arrivé à l’infortuné Eystein allait-il donc

arriver à ce téméraire engagé sur les pentes du

Rjukanfos ?

C’était à craindre. Et, en effet, il s’aperçut du péril,

mais trop tard. Soudain, le point d’appui fit défaut à son

pied, il poussa un cri, il roula d’une vingtaine de pas, et

n’eut que le temps de se raccrocher à la saillie d’une

roche, presque à la lisière de l’abîme.

Joël et Hulda ne l’avaient point encore aperçu, mais

ils venaient de l’entendre.

– Qu’est-ce donc ? dit Joël en se levant.

– Un cri ! répondit Hulda.

– Oui !... Un cri de détresse !

– De quel côté ?...

– Écoutons !

Tous deux regardaient à droite, à gauche de la

chute ; ils ne purent rien voir. Ils avaient bien entendu,

cependant, ces mots : « À moi !... À moi ! », jetés au

milieu d’une de ces accalmies régulières, qui durent

près d’une minute entre chaque bond du Rjukan.

L’appel se renouvela.

– Joël, dit Hulda, il y a quelque voyageur en péril,

qui demande secours ! Il faut aller à lui...

– Oui, sœur, et il ne peut être loin ! Mais de quel

côté ?... Où est-il ?... Je ne vois rien !

Hulda venait de remonter le talus, en arrière de la

roche sur laquelle elle était assise, s’accrochant aux

maigres touffes qui revêtent cette rive gauche du Maan.

– Joël ! cria-t-elle enfin.

– Tu vois ?...

– Là... là !

Et Hulda montrait l’imprudent, suspendu presque

au-dessus du gouffre. Si son pied, arc-bouté contre la

mince saillie, lui manquait, s’il glissait un peu plus bas,

s’il se laissait aller au vertige, il était perdu.

– Il faut le sauver ! dit Hulda.

– Oui, il le faut ! répondit Joël. Avec du sang-froid,

nous arriverons jusqu’à lui !

Joël poussa alors un long cri. Il fut entendu du

voyageur, dont la tête se retourna de son côté. Puis,

pendant quelques instants, Joël chercha à reconnaître ce

qu’il y aurait de plus prompt et de plus sûr à faire pour

le tirer de ce mauvais pas.

– Hulda, dit-il, tu n’as pas peur ?

– Non, frère !

– Tu connais bien la Maristien ?

– J’y suis déjà passée plusieurs fois !

– Eh bien, va par le haut de la croupe en te

rapprochant du voyageur d’aussi près que possible !

Ensuite, laisse-toi glisser doucement jusqu’à lui, et

prends-le par la main de manière à bien le tenir. Mais

qu’il n’essaie pas encore de se relever ! Le vertige le

saisirait, il t’entraînerait avec lui, et vous seriez perdus !

– Et toi, Joël ?

– Moi, pendant que tu iras par le haut, je ramperai

par le bas le long de l’arête, du côté du Maan. Je serai là

quand tu arriveras, et, si vous glissiez, peut-être

pourrais-je vous retenir tous deux !

Puis, d’une voix retentissante, profitant d’une

nouvelle accalmie du Rjukanfos, Joël cria :

– Ne bougez pas, monsieur !... Attendez !... Nous

allons tâcher d’aller à vous !

Hulda avait déjà disparu derrière les hautes touffes

du talus, afin de redescendre latéralement sur l’autre

croupe de la Maristien.

Joël ne tarda pas à voir la brave fille qui apparaissait

au tournant des derniers arbres.

De son côté, au péril de sa vie, il se mit à ramper

lentement le long de la portion déclive de ce dos arrondi

qui borde l’encaissement du Rjukanfos. Quel sang-froid

surprenant, quelle sûreté du pied et de la main ne

fallait-il pas pour côtoyer ce gouffre, dont les parois

s’humectaient des embruns de la cataracte !

Parallèlement à lui, mais à une centaine de pieds au-

dessus, Hulda s’avançait en obliquant, de manière à

gagner plus aisément l’endroit où le voyageur se tenait

immobile. Dans la position que celui-ci occupait, on ne

pouvait voir sa figure qui était tournée du côté de la

chute.

Joël, arrivé au-dessous de lui, s’arrêta. Après s’être

arc-bouté solidement dans une cassure de roche :

– Eh ! monsieur ! cria-t-il.

Le voyageur tourna la tête.

– Eh ! monsieur ! reprit Joël. Ne faites pas un

mouvement, pas un seul, et tenez bon !

– Soyez tranquille, je tiens bon, mon ami ! lui fut-il

répondu d’un ton qui rassura Joël. Si je ne tenais pas

bon, il y a un quart d’heure que je serais par le fond du

Rjukanfos !

– Ma sœur va descendre jusqu’à vous, reprit Joël.

Elle vous prendra par la main. Mais, avant que je sois

là, n’essayez pas de vous relever !... Ne bougez pas...

– Pas plus qu’un roc ! répliqua le voyageur.

Déjà Hulda commençait à descendre de son côté,

cherchant les points moins glissants de la croupe,

engageant son pied dans les crevasses où il trouvait un

appui solide, la tête libre, ainsi qu’il en est de ces filles

du Telemark, habituées à dévaler les rampes des fields.

Et, de même que l’avait crié Joël, elle cria aussi :

– Tenez bon, monsieur !

– Oui, je tiens... et je tiendrai, je vous l’assure, tant

que je pourrai tenir !

On le voit, les recommandations ne lui manquaient

pas. Elles venaient d’en bas et d’en haut.

– Surtout, n’ayez pas peur ! ajouta Hulda.

– Je n’ai pas peur !

– Nous vous sauverons ! cria Joël.

– J’y compte bien, car, par saint Olaf ! je ne pourrais

me sauver tout seul !

Évidemment, ce voyageur avait absolument

conservé sa présence d’esprit. Mais, après sa chute,

sans doute, bras et jambes lui avaient refusé service, et

tout ce qu’il pouvait faire, maintenant, c’était de se

retenir à la mince saillie qui le séparait du gouffre.

Cependant, Hulda descendait toujours. Quelques

instants plus tard, elle eut rejoint le voyageur. Alors,

ayant appuyé son pied contre une aspérité du roc, elle

lui prit la main.

Le voyageur essaya de se redresser un peu.

– Ne bougez pas, monsieur !... Ne bougez pas !... dit

Hulda. Vous m’entraîneriez avec vous, et je ne serais

pas assez forte pour vous retenir ! Il faut attendre

l’arrivée de mon frère ! Quand il se sera placé entre

nous et le Rjukanfos, vous essaierez de vous relever

afin de...

– Me relever, ma brave fille ! C’est plus facile à dire

qu’à faire, et je crains bien que ce soit peu aisé !

– Seriez-vous blessé, monsieur ?

– Hum ! Rien de cassé, rien de luxé, je l’espère,

mais, du moins, une belle et bonne écorchure à la

jambe !

Joël se trouvait alors à une vingtaine de pieds de la

place occupée par Hulda et le voyageur – en contrebas.

La courbure de la croupe l’avait empêché de les

rejoindre directement. Il lui fallait donc remonter

maintenant cette surface arrondie. C’était le plus

difficile et aussi le plus dangereux. Il y allait de sa vie.

– Pas un mouvement, Hulda ! cria-t-il une dernière

fois. Si vous glissiez tous deux, comme je ne suis pas

en bonne position pour vous retenir, nous serions

perdus !

– Ne crains rien, Joël ! répondit Hulda. Ne songe

qu’à toi, et que Dieu te vienne en aide !

Joël commença à se hisser sur le ventre, en se

traînant par un véritable mouvement de reptation. Deux

ou trois fois, il sentit que tout point d’appui allait lui

manquer. Mais enfin, à force d’adresse, il parvint à

remonter jusque auprès du voyageur.

Celui-ci, un homme âgé déjà, mais de complexion

vigoureuse, avait une belle figure, aimable et souriante.

En vérité, Joël se fût plutôt attendu à trouver là quelque

jeune audacieux qui s’était engagé à franchir la

Maristien.

– C’est bien imprudent ce que vous avez fait,

monsieur ! dit-il en se couchant à demi pour reprendre

haleine.

– Comment, si c’est imprudent ? répliqua le

voyageur. Dites donc que c’est tout bonnement

absurde !

– Vous avez risqué votre vie...

– Et je vous ai fait risquer la vôtre !

– Oh ! moi !... c’est un peu mon métier ! répondit

Joël.

Et, se relevant :

– Maintenant, il s’agit de regagner le haut de la

croupe, ajouta-t-il, mais le plus difficile est fait.

– Oh ! le plus difficile !...

– Oui, monsieur, c’était d’arriver jusqu’à vous.

Nous n’avons plus qu’à remonter une pente bien moins

raide.

– C’est que vous ferez bien de ne pas trop compter

sur moi, mon garçon ! J’ai une jambe qui ne pourra

guère me servir, ni en ce moment ni pendant quelques

jours, peut-être !

– Essayez de vous relever !

– Volontiers... avec votre aide !

– Vous prendrez le bras de ma sœur. Moi, je vous

soutiendrai et vous pousserai par les reins.

– Solidement ?...

– Solidement.

– Eh bien, mes amis, je m’en rapporte à vous.

Puisque vous avez eu la pensée de me tirer d’affaire,

cela vous regarde.

On procéda, ainsi que l’avait dit Joël, prudemment.

Si de remonter la croupe ne fut pas sans quelque

danger, tous trois s’en tirèrent mieux et plus vite qu’ils

ne l’espéraient. D’ailleurs, ce n’était ni d’une foulure ni

d’une entorse que souffrait le voyageur, mais

simplement d’une très forte écorchure. Il put donc faire

meilleur usage de ses deux jambes qu’il ne le croyait,

non sans douleur, toutefois. Dix minutes après, il était

en sûreté au-delà de la Maristien.

Là, il aurait pu se reposer sous les premiers sapins

qui bordent le field supérieur du Rjukanfos. Mais Joël

lui demanda un effort de plus. Il s’agissait de gagner

une cabane perdue sous les arbres, un peu en arrière de

la roche sur laquelle sa sœur et lui s’étaient arrêtés en

arrivant à la chute. Le voyageur essaya de faire l’effort

demandé, il y réussit, et, soutenu, d’un côté par Hulda,

de l’autre par Joël, il arriva sans trop de mal devant la

porte de la cabane.

– Entrons, monsieur, dit alors la jeune fille, et, là,

vous vous reposerez un instant.

– L’instant pourra-t-il durer un bon quart d’heure ?

– Oui, monsieur, et ensuite, il faudra bien que vous

consentiez à venir avec nous jusqu’à Dal.

– À Dal ?... Eh ! c’est précisément à Dal que

j’allais !

– Seriez-vous donc le touriste qui vient du nord,

demanda Joël, et qui m’avait été signalé au Hardanger ?

– Précisément.

– Ma foi, vous n’aviez pas pris le bon chemin...

– Je m’en doute un peu.

– Et, si j’avais pu prévoir ce qui est arrivé, je serais

allé vous attendre de l’autre côté du Rjukanfos !

– Ça, c’eût été une bonne idée, mon brave jeune

homme ! Vous m’auriez épargné une imprudence

impardonnable à mon âge...

– À tout âge, monsieur ! répondit Hulda.

Tous trois entrèrent alors dans la cabane, où se

trouvait une famille de paysans, le père, la mère et leurs

deux filles qui se levèrent et firent bon accueil aux

arrivants.

Joël put alors constater que le voyageur n’avait

qu’une assez grave écorchure à la jambe, un peu au-

dessous du genou. Cela nécessiterait certainement une

bonne semaine de repos ; mais la jambe n’était ni luxée

ni cassée, l’os n’était pas même atteint. C’était

l’essentiel.

Du laitage excellent, des fraises en abondance, un

peu de pain bis, furent offerts et acceptés. Joël ne se

cacha point de montrer un formidable appétit, et, si

Hulda mangea à peine, le voyageur ne refusa pas de

tenir tête à son frère.

– Vraiment, dit-il, cet exercice m’a creusé

l’estomac ! Mais j’avouerai volontiers que de prendre

par la Maristien, c’était plus qu’imprudent ! Vouloir

jouer le rôle de l’infortuné Eystein, quand on pourrait

être son père... et même son grand-père !...

– Ah ! vous connaissez la légende ? dit Hulda.

– Si je la connais !... Ma nourrice m’endormait en

me la chantant, à l’heureux âge où j’avais encore une

nourrice ! Oui, je la connais, ma courageuse fille, et je

n’en suis que plus coupable ! – Maintenant, mes amis,

Dal est un peu loin pour l’invalide que je suis !

Comment allez-vous me transporter jusque-là ?

– Ne vous inquiétez de rien, monsieur, répondit Joël.

Notre kariol nous attend au bas du sentier. Seulement, il

y aura trois cents pas à faire...

– Hum ! Trois cents pas !

– En descendant, ajouta la jeune fille.

– Oh ! si c’est en descendant, cela ira tout seul, mes

amis, et un bras me suffira...

– Et pourquoi pas deux, répondit Joël, puisque nous

en avons quatre à votre service !

– Va pour deux, va pour quatre ! Ça ne me coûtera

pas plus cher, n’est-ce pas ?

– Ça ne coûte rien.

– Si ! au moins un remerciement par bras, et je

m’aperçois que je ne vous ai point encore remerciés...

– De quoi, monsieur ? répondit Joël.

– Mais tout simplement de ce que vous m’avez

sauvé la vie, en risquant la vôtre !...

– Quand vous voudrez ?... dit Hulda, qui se leva

pour éviter les compliments.

– Comment donc !... Mais je veux !... D’abord, moi,

je veux tout ce qu’on veut que je veuille !

Là-dessus, le voyageur régla la petite dépense avec

les paysans de la cabane. Puis, soutenu un peu par

Hulda, beaucoup par Joël, il commença à descendre le

sentier sinueux, qui conduit vers la rive du Maan où il

rejoint la route de Dal.

Cela ne se fit pas sans quelques « aïe ! aïe ! » qui se

terminaient invariablement par un bon éclat de rire.

Enfin, on atteignit la scierie, et Joël s’occupa d’atteler

la kariol.

Cinq minutes après, le voyageur était installé dans la

caisse avec la jeune fille près de lui.

– Et vous ? demanda-t-il à Joël. Il me semble bien

que j’ai dû prendre votre place...

– Une place que je vous cède de bon cœur.

– Mais peut-être en se serrant...

– Non... Non !... J’ai mes jambes, monsieur, des

jambes de guide ! Ça vaut des roues...

– Et de fameuses, mon garçon, de fameuses !

On partit en suivant la route qui se rapproche peu à

peu du Maan. Joël s’était mis à la tête du cheval et il le

guidait par le bridon, de manière à éviter de trop forts

cahots à la kariol.

Le retour se fit gaiement – du moins de la part du

voyageur. Il causait déjà comme un vieil ami de la

famille Hansen. Avant d’arriver, le frère et la sœur lui

disaient « monsieur Sylvius », et monsieur Sylvius ne

les appelait plus que Hulda et Joël, comme s’ils se

fussent connus tous trois de longue date.

Vers quatre heures, le petit clocher de Dal montra sa

fine pointe entre les arbres du hameau. Un instant après,

le cheval s’arrêtait devant l’auberge. Le voyageur

descendit de la kariol, non sans quelque peine. Dame

Hansen était venue le recevoir à la porte, et, bien qu’il

n’eût pas demandé la meilleure chambre de la maison,

ce fut celle-là qu’on lui donna tout de même.

IX



Sylvius Hog – tel fut le nom qui, ce soir-là, fut

inscrit sur le livre des voyageurs, et précisément à la

suite du nom de Sandgoïst. Vif contraste, on en

conviendra, entre les deux noms comme entre les deux

hommes qui les portaient. Entre eux, il n’y avait aucun

rapport ni au physique ni au moral. Générosité d’un

côté, avidité de l’autre. L’un, c’était la bonté du cœur,

l’autre, c’était la sécheresse de l’âme.

Sylvius Hog avait à peine soixante ans. Encore ne

les paraissait-il pas. Grand, droit, bien constitué, sain

d’esprit et sain de corps, il plaisait dès le premier abord

avec sa belle et aimable figure, sans barbe, bien

encadrée sous des cheveux grisonnants et un peu longs,

avec ses yeux souriants comme ses lèvres, son front

large où les plus nobles pensées pouvaient circuler sans

peine, sa vaste poitrine dans laquelle le cœur pouvait

battre à l’aise. À tous ces avantages, il joignait un

inépuisable fonds de bonne humeur, une physionomie

fine et déliée, une nature capable de toutes les

générosités comme de tous les dévouements.

Sylvius Hog, de Christiania – cela disait tout. Et non

seulement il était connu, apprécié, aimé, honoré dans la

capitale norvégienne, mais aussi dans tout le pays – le

pays norvégien, bien entendu. En effet, les sentiments

que l’on professait à son égard n’étaient plus les mêmes

dans l’autre moitié du royaume scandinave, c’est-à-dire,

en Suède.

Cela veut être expliqué.

Sylvius Hog était professeur de législation à

Christiania. En d’autres États, être avocat, ingénieur,

médecin, négociant, c’est occuper les premiers rangs de

l’échelle sociale. En Norvège, il n’en va pas ainsi. Être

professeur, c’est être au sommet.

Si, en Suède, il y a quatre classes, la noblesse, le

clergé, la bourgeoisie, le paysan, il n’y en a que trois en

Norvège ; la noblesse manque. On n’y compte aucun

représentant de l’aristocratie, pas même celle des

fonctionnaires. En ce pays privilégié où il n’existe pas

de privilèges, les fonctionnaires sont les très humbles

serviteurs du public. En somme, égalité sociale parfaite,

nulle distinction politique.

Donc, Sylvius Hog étant un des hommes les plus

considérables de son pays, on ne s’étonnera pas qu’il

fût membre du Storthing. Dans cette grande assemblée,

autant par sa valeur que par la probité de sa vie privée

et publique, il exerçait une influence que subissaient

même ces paysans-députés, élus en grand nombre par

les campagnes.

Depuis la Constitution de 1814, c’est avec raison

qu’on a pu dire : la Norvège est une république avec le

roi de Suède pour président.

Il va de soi que cette Norvège, très jalouse de ses

prérogatives, a su conserver son autonomie. Le

Storthing n’a rien de commun avec le parlement

suédois. Aussi comprendra-t-on que l’un de ses

représentants les plus influents et les plus patriotes ne

fût pas bien vu au-delà de cette frontière idéale qui

sépare la Suède de la Norvège.

Ainsi était Sylvius Hog. D’un caractère très

indépendant, ne voulant rien être, il avait maintes fois

refusé d’entrer au ministère. Défenseur de tous les

droits de la Norvège, il s’était constamment et

inébranlablement opposé aux empiétements de la

Suède.

Et telle est la séparation morale et politique des deux

pays, que le roi de Suède – alors Oscar XV – après

s’être fait couronner à Stockholm, a dû se faire

couronner à Drontheim, l’ancienne capitale de la

Norvège. Telle est aussi la réserve quelque peu défiante

des Norvégiens, en affaires, que la Banque de

Christiania ne reçoit pas volontiers les billets de la

Banque de Stockholm ! Telle est enfin la démarcation

entre les deux peuples, que le pavillon suédois ne flotte

ni sur les édifices, ni sur les navires norvégiens. À l’un,

l’étamine bleue traversée d’une croix jaune, à l’autre, la

croix bleue sur le fond d’étamine rouge.

Or, Sylvius Hog était de cœur et d’âme pour la

Norvège. Il en défendait les intérêts en toute occasion.

Aussi, vers 1854, lorsque le Storthing agita la question

de ne plus avoir ni vice-roi à la tête du pays ni même de

gouverneur, il fut l’un de ceux qui se jetèrent le plus

vivement dans la discussion et firent triompher ce

principe.

On conçoit donc que, s’il n’était pas très aimé dans

l’est du royaume, il le fût dans l’ouest, et même au fond

des gaards les plus reculés du pays. Son nom courait la

montagneuse Norvège, depuis les parages de

Christiansand jusqu’aux extrêmes roches du cap Nord.

Digne de cette popularité de bon aloi, aucune calomnie

n’avait jamais pu atteindre ni le député ni le professeur

de Christiania. C’était, d’ailleurs, un vrai Norvégien,

mais un Norvégien à sang vif, n’ayant rien du flegme

traditionnel de ses compatriotes, plus résolu de pensées

et d’actes que ne le comporte le tempérament

scandinave. Cela se sentait à ses mouvements prompts,

à l’ardeur de sa parole, à la vivacité de ses gestes. Né en

France, on n’eût pas hésité à le dire « un homme du

Midi », si l’on veut bien accepter cette comparaison,

qui peut lui être appliquée avec quelque exactitude.

La situation de fortune de Sylvius Hog ne l’élevait

pas au-dessus d’une assez belle aisance, bien qu’il n’eût

point fait monnaie des affaires publiques. Âme

désintéressée, il ne songeait jamais à lui, mais sans

cesse aux autres. Aussi faisait-il fi des grandeurs. Être

député lui suffisait. Il ne voulait rien de plus.

En ce moment, Sylvius Hog profitait d’un congé de

trois mois pour se remettre de ses fatigues, après une

laborieuse année de travaux législatifs. Il avait quitté

Christiania depuis six semaines, avec l’intention de

parcourir toute la contrée qui s’étend jusqu’à

Drontheim, le Hardanger, le Telemark, les districts de

Kongsberg et de Drammen. Il voulait visiter ces

provinces qu’il ne connaissait pas encore. Un voyage

d’étude et d’agrément.

Sylvius Hog avait déjà traversé une partie de cette

région, et c’était en revenant des bailliages du nord

qu’il avait voulu voir la célèbre chute, une des

merveilles du Telemark. Après avoir examiné, sur les

lieux mêmes, le projet, alors à l’étude, du chemin de fer

de Drontheim à Christiania, il avait fait demander un

guide pour le conduire à Dal, et il comptait le trouver

sur la rive gauche du Maan. Mais, sans l’attendre, attiré

par ces admirables sites de la Maristien, il s’était

aventuré sur la dangereuse passe. Rare imprudence !

Elle avait failli lui coûter la vie. Et, il faut bien le dire,

sans l’intervention de Joël et de Hulda Hansen, le

voyage eût fini avec le voyageur dans les gouffres du

Rjukanfos.

X



On est fort instruit en ces pays scandinaves, non

seulement chez les habitants des villes, mais aussi en

pleine campagne. Cette instruction va même au-delà de

savoir lire, écrire, compter. Le paysan apprend avec

plaisir. Son intelligence est ouverte. Il s’intéresse à la

chose publique. Il prend une large part aux affaires

politiques et communales. Dans le Storthing, les gens

de cette condition sont toujours en majorité.

Quelquefois, ils y siègent avec le costume de leur

province. On les cite, et c’est justice, pour leur haute

raison, leur bon sens pratique, leur compréhension juste

– si elle est un peu lente – et surtout leur

incorruptibilité.

Il ne faut donc pas s’étonner que le nom de Sylvius

Hog fût connu dans toute la Norvège et prononcé avec

respect jusque dans cette portion un peu sauvage du

Telemark.

Aussi, dame Hansen, en recevant un hôte si

universellement estimé, crut-elle convenable de lui dire

combien elle était honorée de l’avoir pour quelques

jours sous son toit.

– Je ne sais pas si cela vous fait honneur, dame

Hansen, répondit Sylvius Hog, mais ce que je sais bien,

c’est que cela me fait plaisir. Oh ! il y a longtemps que

j’avais entendu mes élèves parler de cette hospitalière

auberge de Dal ! C’est pourquoi, je comptais venir m’y

reposer pendant une semaine. Pourtant, que saint Olaf

m’abandonne, si je croyais jamais y arriver sur une

patte !

Et l’excellent homme serra cordialement la main à

son hôtesse.

– Monsieur Sylvius, dit Hulda, voulez-vous que

mon frère aille chercher un médecin à Bamble ?

– Un médecin, ma petite Hulda ! Mais vous voulez

donc que je perde l’usage de mes deux jambes !

– Oh ! monsieur Sylvius !

– Un médecin ! Pourquoi pas mon ami le docteur

Boek, de Christiania ? Et tout cela pour une

égratignure !...

– Mais une égratignure, si elle est mal soignée,

répondit Joël, cela peut devenir grave !

– Ah ! çà, Joël, me direz-vous pourquoi vous voulez

que cela devienne grave ?

– Je ne le veux pas, monsieur Sylvius, Dieu me

garde !

– Eh bien ! il vous gardera, et moi aussi, et toute la

maison de dame Hansen, surtout si cette gentille Hulda

veut bien consentir à me donner ses soins...

– Certainement, monsieur Sylvius !

– Parfait, mes amis ! Encore quatre ou cinq jours, il

n’y paraîtra plus ! D’ailleurs, comment ne guérirait-on

pas dans une si jolie chambre ? Où pourrait-on mieux se

faire traiter que dans l’excellente auberge de Dal ? Et ce

bon lit avec ses devises qui valent bien les horribles

formules de la Faculté ! Et cette joyeuse fenêtre qui

s’ouvre sur la vallée du Maan ! Et le murmure des eaux

qui se glisse jusqu’au fond de mon alcôve ! Et la

senteur des vieux arbres dont toute la maison est

embaumée ! Et le bon air, l’air de la montagne ! Eh ! ne

voilà-t-il pas le meilleur des médecins ! Quand on a

besoin de lui, on n’a qu’à ouvrir la fenêtre, il arrive, il

vous ragaillardit, et il ne vous met pas à la diète !

Il disait si gaiement toutes ces choses, Sylvius Hog,

qu’avec lui, semblait-il, un peu de bonheur venait

d’entrer dans la maison. Du moins, ce fut l’impression

du frère et de la sœur, qui se tenaient la main en

l’écoutant, s’abandonnant tous deux à la même

émotion.

C’était dans la chambre du rez-de-chaussée qu’avait

été tout d’abord conduit le professeur. Maintenant, à

demi couché dans un grand fauteuil, sa jambe étendue

sur un escabeau, il recevait les soins de Hulda et de

Joël. Un pansement à l’eau fraîche, il ne voulut que ce

remède. Et, en réalité, en fallait-il un autre ?

– Bien, mes amis, bien ! disait-il. Il ne faut pas

abuser des drogues ! Et maintenant, savez-vous bien

que, sans votre obligeance, j’aurais vu d’un peu trop

près les merveilles du Rjukanfos ! Je roulais dans

l’abîme comme un simple roc ! J’ajoutais une nouvelle

légende à la légende de Maristien, et, moi, je n’avais

pas d’excuse ! Ma fiancée ne m’attendait pas sur l’autre

bord, comme le malheureux Eystein !

– Et quel chagrin c’eût été pour madame Hog ! dit

Hulda. Elle ne se serait jamais consolée...

– Madame Hog ?... répliqua le professeur. Eh bien,

madame Hog n’aurait pas versé une larme !

– Oh ! monsieur Sylvius !...

– Non, vous dis-je, par cette raison qu’il n’y a pas de

madame Hog ! Et je ne puis pas même me figurer ce

qu’eût été une madame Hog : grasse ou maigre, petite

ou grande...

– Elle eût été aimable, intelligente et bonne, étant

votre femme, répondit Hulda.

– Ah ! vraiment, mademoiselle ! Bon ! Bon ! Je

vous crois ! Je vous crois !

– Mais, en apprenant un pareil malheur, vos parents,

vos amis, monsieur Sylvius ?... dit Joël.

– Des parents, je n’en ai guère, mon garçon ! Des

amis, il paraît que j’en ai un certain nombre, sans

compter ceux que je viens de me faire dans la maison

de dame Hansen, et vous leur avez évité la peine de me

pleurer !

– À propos, dites-moi, mes enfants, vous pourrez

bien me garder quelques jours ici ?

– Tant qu’il vous plaira, monsieur Sylvius, répondit

Hulda. Cette chambre vous appartient.

– D’ailleurs, j’avais l’intention de m’arrêter à Dal,

comme font les touristes, de manière à pouvoir

rayonner de là sur le Telemark... Je ne rayonnerai pas,

ou je rayonnerai plus tard, voilà tout !

– Avant la fin de la semaine, monsieur Sylvius,

répondit Joël, j’espère que vous serez sur pied.

– Et moi aussi, je l’espère !

– Et alors je m’offre à vous conduire partout où il

vous plaira d’aller dans le bailliage.

– Nous verrons cela, Joël ! Nous en reparlerons,

quand je ne serai plus à l’état d’écorché ! J’ai encore un

mois de congé devant moi, et quand je devrais le passer

tout entier dans l’auberge de dame Hansen, je ne serais

pas trop à plaindre ! Ne faudra-t-il pas que je visite la

vallée du Vestfjorddal entre les deux lacs, que je fasse

l’ascension du Gousta, que je retourne au Rjukanfos,

car enfin, si j’ai failli y faire un plongeon, je ne l’ai

guère vu... et je tiens à le voir !

– Vous y retournerez, monsieur Sylvius, répondit

Hulda.

– Et nous y retournerons ensemble avec cette bonne

madame Hansen, si elle veut bien nous accompagner.

– Eh ! j’y pense, mes amis, il faudra que je

prévienne, par un petit mot, Kate, ma vieille bonne, et

Fink, mon vieux domestique de Christiania ! Ils seraient

très inquiets si je ne leur donnais pas de mes nouvelles,

et je serais grondé !... Et, maintenant, je vais vous faire

un aveu ! Les fraises, le laitage, c’est très agréable, très

rafraîchissant ; mais cela ne suffit pas, puisque je ne

veux pas entendre parler d’être mis à la diète !... Est-ce

bientôt l’heure de votre dîner ?...

– Oh ! peu importe, monsieur Sylvius !...

– Il importe beaucoup, au contraire ! Croyez-vous

donc que, pendant mon séjour à Dal, je vais m’ennuyer

tout seul à ma table et dans ma chambre ? Non ! je veux

manger avec vous et votre mère, si dame Hansen n’y

voit pas d’inconvénient !

Naturellement, dame Hansen, quand on lui fit

connaître le désir du professeur, et bien qu’elle eût

peut-être préféré se tenir à part, suivant son habitude, ne

put que s’incliner. Ce serait un honneur pour elle et les

siens d’avoir à sa table un député du Storthing.

– Ainsi, c’est convenu, reprit Sylvius Hog, nous

mangerons ensemble dans la grande salle...

– Oui, monsieur Sylvius, répondit Joël. Je n’aurai

qu’à vous y pousser sur votre fauteuil, quand le dîner

sera prêt...

– Bon ! Bon ! monsieur Joël ! Pourquoi pas en

kariol ? Non ! Avec l’aide d’un bras, j’arriverai. Je ne

suis pas amputé, que je sache !

– Comme vous voudrez, monsieur Sylvius !

répondit Hulda. Mais ne faites pas inutilement

d’imprudences, je vous prie... ou Joël aura vite fait

d’aller chercher le médecin !

– Des menaces ! Eh bien, oui, je serai prudent et

docile ! Et du moment qu’on ne me met pas à la diète,

je vais être le plus obéissant des malades ! – Ah ! çà !

est-ce que vous n’avez pas faim, mes amis ?

– Nous ne demandons qu’un quart d’heure, répondit

Hulda, pour vous servir une soupe aux groseilles, une

truite du Maan, une grouse que Joël a rapportée hier du

Hardanger, et une bonne bouteille de vin de France.

– Merci, ma brave fille, merci !

Hulda sortit afin de surveiller le dîner et de préparer

la table dans la grande salle, pendant que Joël allait

reconduire la kariol chez le contremaître Lengling.

Sylvius Hog resta seul. À quoi eût-il pu songer, si ce

n’est à cette honnête famille, dont maintenant il était à

la fois l’hôte et l’obligé. Que pourrait-il faire pour

reconnaître les services, les soins de Hulda et de Joël ?

Mais il n’eut pas le temps de s’abandonner à de longues

réflexions, car, dix minutes après, il était assis à la place

d’honneur de la grande table. Le dîner était excellent. Il

justifiait le renom de l’auberge, et le professeur mangea

de grand appétit.

Ensuite, la soirée se passa en causeries auxquelles

Sylvius Hog prit la plus grande part. À défaut de dame

Hansen qui ne s’y mêla guère, il fit parler le frère et la

sœur. La vive sympathie qu’il éprouvait déjà pour eux

ne put que s’accroître. Une si touchante amitié les

unissait l’un à l’autre que le professeur en fut plusieurs

fois ému.

La nuit venue, il regagna sa chambre avec l’aide de

Joël et de Hulda, reçut et donna un aimable bonsoir à

ses amis, et, à peine couché dans le grand lit à devises,

il dormit tout d’un somme.

Le lendemain, Sylvius Hog, réveillé dès l’aube, se

reprit à réfléchir avant qu’on eût frappé à sa porte.

« Non, se disait-il, je ne sais vraiment pas comment

je m’en tirerai ! On ne peut pourtant pas se faire sauver,

soigner, guérir, et en être quitte pour un simple

remerciement ! Je suis l’obligé de Hulda et de Joël, ce

n’est pas contestable ! Mais voilà ! Ce ne sont pas de

ces services qu’on puisse payer en argent ! Fi donc !...

D’autre part, cette famille de braves gens me paraît

heureuse, et je ne pourrais rien ajouter à son bonheur !

Enfin nous causerons, et, tout en causant, peut-être... »

Aussi, pendant les trois ou quatre jours que le

professeur dut encore garder sa jambe étendue sur

l’escabeau, ils causèrent tous trois. Par malheur, ce fut

avec une certaine réserve de la part du frère et de la

sœur. Ni l’un ni l’autre ne voulurent rien dire de leur

mère, dont Sylvius Hog avait bien observé l’attitude

froide et soucieuse. Puis, par un autre sentiment de

discrétion, ils hésitaient à faire connaître les inquiétudes

que leur causait le retard de Ole Kamp. Ne risquaient-

ils pas d’altérer la bonne humeur de leur hôte en lui

contant leurs peines ?

– Cependant, disait Joël à sa sœur, peut-être avons-

nous tort de ne pas nous confier à monsieur Sylvius ?

C’est un homme de bon conseil, et, par ses relations, il

pourrait peut-être savoir si l’on se préoccupe à la

Marine de ce qu’est devenu le Viken.

– Tu as raison, Joël, répondait Hulda. Je pense que

nous ferons bien de tout lui dire. Mais attendons qu’il

soit bien guéri !

– Oui, et cela ne peut tarder ! reprenait Joël.

La semaine finie, Sylvius Hog n’avait plus besoin

d’aide pour quitter sa chambre, bien qu’il boitât encore

un peu. Il venait alors s’asseoir sur un des bancs, devant

la maison, à l’ombre des arbres. De là, il pouvait

apercevoir la cime du Gousta, qui resplendissait sous

les rayons du soleil, pendant que le Maan, charriant des

troncs en dérive, grondait à ses pieds.

On voyait aussi passer du monde sur la route de Dal

au Rjukanfos. Le plus souvent, c’étaient des touristes,

dont quelques-uns s’arrêtaient une heure ou deux à

l’auberge de dame Hansen pour déjeuner ou dîner. Il

venait aussi des étudiants de Christiania, le sac au dos,

la petite cocarde norvégienne à la casquette.

Ceux-là reconnaissaient le professeur. De là, des

bonjours interminables, des saluts cordiaux, qui

prouvaient combien Sylvius Hog était aimé de toute

cette jeunesse.

– Vous ici, monsieur Sylvius ?

– Moi, mes amis !

– Vous que l’on croit au fond du Hardanger !

– On a tort ! C’est au fond du Rjukanfos que je

devrais être !

– Eh bien ! nous dirons partout que vous êtes à Dal !

– Oui, à Dal, avec une jambe... en écharpe !

– Heureusement, vous avez trouvé bon gîte et bons

soins dans l’auberge de dame Hansen !

– Imaginez-en une meilleure !

– Il n’y en a guère !

– Et de plus braves gens ?

– Il n’y en a pas ! répétaient gaiement les touristes.

Et, tous buvaient à la santé de Hulda et de Joël si

connus dans tout le Telemark.

Et alors le professeur narrait son aventure. Il

confessait son imprudence. Il racontait comment il avait

été sauvé. Il disait quelle reconnaissance était due à ses

sauveurs.

– Et si je reste ici jusqu’à ce que j’aie payé ma dette,

ajoutait-il, mon cours de législation est fermé pour

longtemps, mes amis, et vous pouvez prendre un congé

sans limite !

– Bon, monsieur Sylvius ! reprenait toute cette

joyeuse bande. C’est la jolie Hulda qui vous retient à

Dal !

– Une aimable fille, mes amis, charmante aussi, et je

n’ai que soixante ans, par saint Olaf !

– À la santé de monsieur Sylvius !

– Et à la vôtre, jeunes gens ! Courez le pays,

instruisez-vous, amusez-vous ! Il fait toujours beau

quand on a votre âge ! Mais défiez-vous des passes de

la Maristien ! Joël et Hulda ne seraient peut-être plus là

pour sauver les imprudents qui s’y hasarderaient.

Puis, tous partaient en faisant bruyamment retentir

la vallée de leur joyeux God aften.

Cependant, une ou deux fois, Joël dut s’absenter

pour servir de guide à quelques touristes qui voulaient

faire l’ascension du Gousta. Sylvius Hog eût bien voulu

les accompagner. Il prétendait être guéri. En effet,

l’écorchure de sa jambe commençait à se cicatriser.

Mais Hulda lui défendit positivement de s’exposer à

une fatigue encore trop forte pour lui, et, lorsque Hulda

ordonnait, il fallait obéir.

Une curieuse montagne, cependant, ce Gousta, dont

le cône central, vallonné de ravins pleins de neige,

émerge d’une forêt de sapins comme d’une collerette

verdoyante qui s’épanouit à sa base. Et quel rayon de

vue à son sommet ! Dans l’est, le bailliage du

Numedal ; dans l’ouest, tout le Hardanger et ses

glaciers grandioses ; puis, au pied de la montagne, la

sinueuse vallée du Vestfjorddal entre les lacs Mjös et

Tinn, Dal et ses maisons en miniature, véritable boîte

de jeux d’enfants, et le cours du Maan, lacet lumineux

qui miroite à travers la verdure des plaines.

Pour faire cette ascension, Joël partait dès cinq

heures du matin, et il était rentré à six heures du soir.

Sylvius Hog et Hulda allaient au-devant de lui. Ils

l’attendaient près de la hutte du passeur. Dès que le bac

avait débarqué les touristes et leur guide, on échangeait

de cordiales poignées de main, et c’était une bonne

soirée de plus que tous trois passaient ensemble. Le

professeur traînait bien encore un peu la jambe, mais il

ne se plaignait pas. Vraiment, on eût dit qu’il n’était pas

pressé de guérir, autant dire, de quitter l’hospitalière

maison de dame Hansen.

D’ailleurs, le temps s’écoulait assez vite. Sylvius

Hog avait écrit à Christiania qu’il resterait quelque

temps à Dal. Le bruit de son aventure au Rjukanfos

s’était répandu dans tout le pays. Les feuilles l’avaient

racontée – quelques-unes en la dramatisant à leur

manière. De là, quantité de lettres qui arrivaient à

l’auberge, sans compter les brochures et les journaux. Il

fallait lire tout cela. Il fallait répondre. Sylvius Hog

lisait, il répondait, et les noms de Joël et de Hulda,

mêlés à cette correspondance, couraient déjà à travers la

Norvège.

Cependant, ce séjour chez dame Hansen ne pouvait

se prolonger indéfiniment, et Sylvius Hog n’était pas

plus fixé qu’à son arrivée sur la façon dont il lui serait

possible d’acquitter sa dette. Toutefois, il commençait à

pressentir que cette famille n’était pas aussi heureuse

qu’il l’avait pu croire. L’impatience avec laquelle le

frère et la sœur attendaient chaque jour le courrier de

Christiania ou de Bergen, leur désappointement, leur

chagrin même, en voyant qu’il n’y avait jamais de

lettres, tout cela n’était que trop significatif.

C’est qu’on était déjà au 9 juin. Et aucune nouvelle

du Viken ! Un retard de plus de deux semaines sur la

date fixée pour son retour ! Pas une seule lettre de Ole !

Rien qui pût adoucir les tourments de Hulda ! La

pauvre fille se désespérait, et Sylvius Hog lui trouvait

les yeux bien rouges, lorsqu’elle venait à lui le matin.

– Qu’y a-t-il ? se disait-il alors. Un malheur qu’on

craint et qu’on me cache ! Est-ce un secret de famille

dans lequel un étranger ne peut intervenir ? Mais suis-je

donc encore un étranger pour eux ? Non ! Ils devraient

bien le penser ! Enfin, quand j’annoncerai mon départ,

peut-être comprendra-t-on que c’est un véritable ami

qui va partir !

Et, ce jour-là, il dit :

– Mes amis, le moment approche où, à mon grand

regret, je vais être obligé de vous quitter !

– Déjà, monsieur Sylvius, déjà ! s’écria Joël avec

une vivacité dont il ne fut pas maître.

– Eh ! le temps passe vite auprès de vous ! Voilà

dix-sept jours que je suis à Dal !

– Quoi !... dix-sept jours ! dit Hulda.

– Oui, chère enfant, et la fin de mon congé

approche. Je n’ai pas une semaine à perdre si je veux

achever ce voyage par Drammen et Kongsberg. Et

cependant, si c’est bien à vous que le Storthing doit de

ne point avoir à me remplacer sur mon siège de député,

le Storthing, pas plus que moi, ne saurait comment

reconnaître...

– Oh ! monsieur Sylvius !... répondit Hulda, qui, de

sa petite main, semblait vouloir lui fermer la bouche.

– C’est convenu, Hulda ! Il m’est défendu de parler

de cela – ici du moins...

– Ni ici ni ailleurs ! dit la jeune fille.

– Soit ! Je ne suis pas mon maître et je dois obéir !

Mais, Joël et vous, ne viendrez-vous pas me voir à

Christiania ?

– Vous voir, monsieur Sylvius ?...

– Oui ! me voir... passer quelques jours dans ma

maison... avec dame Hansen, s’entend !

– Et si nous quittons l’auberge, qui la gardera

pendant notre absence ? répondit Joël.

– Mais l’auberge n’a pas besoin de vous, j’imagine,

lorsque la saison des excursions est terminée. Aussi, je

compte bien venir vous chercher à la fin de l’automne...

– Monsieur Sylvius, dit Hulda, ce sera bien

difficile...

– Ce sera très facile, au contraire, mes amis. Ne me

répondez pas : non ! Je n’accepterais pas cette réponse !

Et alors, quand je vous tiendrai là-bas, dans la plus belle

chambre de ma maison, entre ma vieille Kate et mon

vieux Fink, vous y serez comme mes enfants, et il

faudra bien que vous me disiez ce que je puis faire pour

vous !

– Ce que vous pouvez faire, monsieur Sylvius ?

répondit Joël en regardant sa sœur.

– Frère !... dit Hulda, qui avait compris la pensée de

Joël.

– Parlez, mon garçon, parlez !

– Eh bien, monsieur Sylvius, vous pourriez nous

faire un très grand honneur !

– Lequel ?

– Ce serait, si cela ne vous dérangeait pas trop,

d’assister au mariage de ma sœur Hulda...

– Son mariage ! s’écria Sylvius Hog ! Comment !

ma petite Hulda se marie ?... Et on ne m’en avait rien

dit encore !...

– Oh ! monsieur Sylvius !... répondit la jeune fille,

dont les yeux se remplirent de larmes.

– Et quand doit se faire ce mariage ?...

– Quand il aura plu à Dieu de nous ramener Ole, son

fiancé ! répondit Joël.

XI



Alors Joël raconta toute l’histoire de Ole Kamp.

Sylvius Hog, très ému par ce récit, l’écoutait avec une

profonde attention. Il savait tout maintenant. Il venait

de lire la dernière lettre qui annonçait le retour de Ole,

et Ole ne revenait pas ! Quelles inquiétudes, quelles

angoisses pour toute la famille Hansen !

« Et moi qui me croyais chez des gens heureux ! »

pensait-il.

Cependant, en y réfléchissant bien, il lui parut que le

frère et la sœur se désespéraient, alors que l’on pouvait

encore conserver quelque espoir. À force de compter

ces jours de mai et de juin, leur imagination en

exagérait le chiffre, comme si elle les eût comptés deux

fois.

Le professeur voulut donc leur donner ses raisons –

non des raisons de commande – mais très sérieuses, très

plausibles, et discuter la valeur de ce retard du Viken.

Pourtant, sa physionomie était devenue grave. Le

chagrin de Joël et de Hulda l’avait profondément

impressionné.

– Écoutez-moi, mes enfants, leur dit-il. Asseyez-

vous à mes côtés et causons.

– Eh ! que pourrez-vous nous dire, monsieur

Sylvius ? répondit Hulda, dont la douleur débordait.

– Je vous dirai ce qui me paraît juste, reprit le

professeur, et le voici : je viens de réfléchir à tout ce

que m’a raconté Joël. Eh bien, il me semble que votre

inquiétude dépasse la mesure. Je ne voudrais pas vous

donner des assurances illusoires, mais il importe que les

choses soient remises à leur véritable point.

– Hélas ! monsieur Sylvius, répondit Hulda, mon

pauvre Ole s’est perdu avec le Viken !... Je ne le

reverrai plus !

– Ma sœur !... Ma sœur !... s’écria Joël. Je t’en prie,

calme-toi, laisse parler monsieur Sylvius...

– Et gardons notre sang-froid, mes enfants !

Voyons ! C’était du 15 au 20 mai que Ole devait

revenir à Bergen ?

– Oui, dit Joël, du 15 au 20 mai, comme le marque

sa lettre, et nous sommes au 9 juin.

– Cela fait donc un retard de vingt jours sur la date

extrême indiquée pour le retour du Viken. C’est quelque

chose, j’en conviens ! Cependant, il ne faut pas

demander à un navire à voiles ce que l’on pourrait

attendre d’un navire à vapeur.

– C’est ce que j’ai toujours répété à Hulda, c’est ce

que je lui répète encore, dit Joël.

– Et vous faites bien, mon garçon, reprit Sylvius

Hog. En outre, il est possible que le Viken soit un vieux

bâtiment, marchant mal comme la plupart des navires

de Terre-Neuve, surtout quand ils sont lourdement

chargés. D’autre part, il y a eu de grands mauvais temps

depuis quelques semaines. Peut-être Ole n’a-t-il pu

prendre la mer à l’époque que sa lettre indique. Dans ce

cas, il suffit qu’il ait tardé de huit jours pour que le

Viken ne soit pas encore arrivé et que vous n’ayez pu

recevoir une nouvelle lettre de lui. Tout ce que je vous

dis là, croyez-le, est le résultat de sérieuses réflexions.

De plus, savez-vous si les instructions données au Viken

ne lui laissaient pas une certaine latitude pour porter sa

cargaison en quelque autre port, suivant les demandes

du marché ?

– Ole l’aurait écrit ! répondit Hulda, qui ne pouvait

se rattacher même à cet espoir.

– Qui prouve qu’il n’a pas écrit ? reprit le

professeur. Et, s’il l’a fait, ce ne serait plus le Viken qui

aurait du retard, ce serait le courrier d’Amérique.

Supposez que le navire de Ole ait dû aller en quelque

port des États-Unis, cela expliquerait comment aucune

de ses lettres n’est encore arrivée en Europe !

– Aux États-Unis... monsieur Sylvius ?

– Cela se voit quelquefois, et il suffit de manquer un

courrier pour laisser ses amis longtemps sans

nouvelles... En tout cas, il y a une chose très simple à

faire, c’est de demander des renseignements aux

armateurs de Bergen.

– Les connaissez-vous ?

– Oui, répondit Joël, messieurs Help frères.

– Help frères, Fils de l’Aîné ? s’écria Sylvius Hog.

– Oui !

– Mais moi aussi je les connais ! Le plus jeune, Help

junior, comme on dit, bien qu’il ait mon âge, est un de

mes bons amis. Nous avons souvent dîné ensemble à

Christiania ! Help frères, mes enfants ! Ah ! je saurai

par eux tout ce qui concerne le Viken. Je vais leur écrire

aujourd’hui même, et, s’il le faut, j’irai les voir.

– Que vous êtes bon, monsieur Sylvius ! répondirent

à la fois Hulda et Joël.

– Ah ! pas de remerciements, s’il vous plaît ! Je

vous le défends bien ! Est-ce que je vous ai remerciés,

moi, pour ce que vous avez fait là-bas ?... Comment, je

trouve l’occasion de vous rendre un petit service, et

vous voilà tout en l’air !

– Mais vous parliez de partir pour retourner à

Christiania, fit observer Joël.

– Eh bien, je partirai pour Bergen, s’il est

indispensable que j’aille à Bergen !

– Mais vous alliez nous quitter, monsieur Sylvius,

dit Hulda.

– Eh bien, je ne vous quitterai pas, ma chère fille !

Je suis libre de mes actions, je suppose, et, tant que je

n’aurai pas tiré cette situation au clair, à moins qu’on ne

me mette à la porte...

– Que dites-vous là ?

– Et tenez, j’ai bonne envie de rester à Dal jusqu’au

retour de Ole ! Je voudrais le connaître, ce fiancé de ma

petite Hulda ! Ce doit être un brave garçon – dans le

genre de Joël.

– Oui ! tout comme lui !... répondit Hulda.

– J’en étais sûr ! s’écria le professeur, dont la belle

humeur avait repris le dessus, à dessein, sans doute.

– Ole ressemble à Ole, monsieur Sylvius, dit Joël, et

cela suffit pour qu’il soit un excellent cœur.

– C’est possible, mon brave Joël, et cela me donne

encore plus le désir de le voir. Oh ! cela ne tardera pas !

Quelque chose me dit que le Viken va bientôt arriver !

– Dieu vous entende !

– Et pourquoi ne m’entendrait-il pas ? Il a l’oreille

fine ! Oui ! je veux assister à la noce de Hulda, puisque

j’y suis invité. Le Storthing en sera quitte pour

prolonger mon congé de quelques semaines. Il l’aurait

prolongé bien davantage, si vous m’aviez laissé tomber

dans le Rjukanfos, comme je le méritais !

– Monsieur Sylvius, dit Joël, que c’est bon de vous

entendre parler ainsi, et quel bien vous nous faites !

– Pas aussi grand que je le voudrais, mes amis ;

puisque je vous dois tout, et que je ne sais...

– Non !... n’insistez plus sur cette aventure.

– Au contraire, j’insisterai ! Ah ! çà ! est-ce que

c’est moi qui me suis tiré des griffes de la Maristien ?

Est-ce moi qui ai risqué ma vie pour me sauver ? Est-ce

moi qui me suis rapporté jusqu’à l’auberge de Dal ?

Est-ce moi qui me suis soigné et guéri sans le secours

de la Faculté ? Ah ! mais je suis entêté comme un

cheval de kariol, je vous en préviens. Or, je me suis mis

dans la tête d’assister au mariage de Hulda et de Ole

Kamp, et, par saint Olaf ! j’y assisterai !

La confiance est communicative. Comment résister

à celle que montrait Sylvius Hog ? Il le vit bien, quand

un demi-sourire éclaira le visage de la pauvre Hulda.

Elle ne demandait qu’à le croire... Elle ne demandait

qu’à espérer.

Sylvius Hog continua de plus belle :

– Donc, il faut songer que le temps va vite. Allons,

commençons les préparatifs du mariage !

– Ils sont commencés, monsieur Sylvius, répondit

Hulda, et déjà depuis trois semaines !

– Parfait ! Gardons-nous de les interrompre !

– Les interrompre ? répondit Joël. Mais tout est

prêt !

– Quoi ! la jupe de mariée, le corset aux agrafes de

filigrane, la ceinture et ses pendeloques ?

– Même ses pendeloques !

– Et la couronne rayonnante qui vous coiffera

comme une sainte, ma petite Hulda ?

– Oui, monsieur Sylvius.

– Et les invitations sont faites ?

– Toutes faites, répondit Joël, même celle à laquelle

nous tenons le plus, la vôtre !

– Et la demoiselle d’honneur a été choisie parmi les

plus sages filles du Telemark ?

– Et les plus belles, monsieur Sylvius, répondit Joël,

puisque c’est mademoiselle Siegfrid Helmboë, de

Bamble !

– De quel ton il dit cela, le brave garçon ! fit

observer le professeur, et comme il rougit en le disant !

Eh ! Eh ! Est-ce que par hasard mademoiselle Siegfrid

Helmboë, de Bamble, serait destinée à devenir madame

Joël Hansen de Dal ?

– Oui, monsieur Sylvius, répondit Hulda, Siegfrid,

qui est ma meilleure amie !

– Bon ! Encore une noce ! s’écria Sylvius Hog. Et je

suis sûr qu’on m’y invitera, et je ne pourrai faire moins

que d’y assister ! Décidément, il faudra que je donne

ma démission de député au Storthing, car je n’aurai plus

le temps d’y siéger ! Allons, je serai votre témoin, mon

brave Joël, après avoir d’abord été celui de votre sœur,

si vous le permettez. Décidément, vous faites de moi

tout ce que vous voulez, ou plutôt tout ce que je veux !

Embrassez-moi, petite Hulda ! Une poignée de main,

mon garçon ! Et maintenant, allons écrire à mon ami

Help junior, de Bergen !

Le frère et la sœur quittèrent la chambre du rez-de-

chaussée, que le professeur parlait déjà de prendre à

bail, et ils revinrent à leurs occupations avec un peu

plus d’espoir.

Sylvius Hog était resté seul.

– La pauvre fille ! la pauvre fille ! murmurait-il.

Oui ! j’ai un instant trompé sa douleur !... Je lui ai

rendu quelque calme !... Mais c’est un bien long retard

et dans des mers très mauvaises à cette époque !... Si le

Viken avait péri !... Si Ole ne devait plus revenir !

Un instant après, le professeur écrivait aux

armateurs de Bergen. Ce que demandait sa lettre,

c’étaient les détails les plus précis sur tout ce qui

concernait le Viken et sa campagne de pêche. Il voulait

savoir si quelque circonstance, prévue ou non, n’avait

pu l’obliger à changer son port de destination. Il lui

importait de savoir au plus tôt comment les négociants

et les marins de Bergen expliquaient ce retard. Enfin il

priait son ami Help junior de prendre les informations

les plus précises et de l’aviser par le retour du courrier.

Cette lettre si pressante disait aussi pourquoi Sylvius

Hog s’intéressait au jeune maître du Viken, de quel

service il était redevable à sa fiancée, et quelle joie ce

serait pour lui de pouvoir donner quelque espérance aux

enfants de dame Hansen.

Dès que cette lettre fut écrite, Joël la porta à la poste

de Moel. Elle devait partir le lendemain. Le 11 juin, elle

serait à Bergen. Donc, le 12, dans la soirée, ou le 13

dans la matinée au plus tard, M. Help junior pouvait

avoir répondu.

Près de trois jours à attendre cette réponse ! Comme

ils parurent longs ! Cependant, à force de paroles

rassurantes, d’encourageantes raisons, le professeur

parvint à rendre moins pénible cette attente. Maintenant

qu’il connaissait le secret de Hulda, n’avait-il pas un

sujet de conversation tout indiqué, et quelle consolation

c’était pour Joël et sa sœur de pouvoir sans cesse parler

de l’absent !

– À présent, ne suis-je pas de votre famille ? répétait

Sylvius Hog. Oui !... quelque chose comme un oncle

qui vous serait arrivé d’Amérique – ou d’ailleurs ?

Et, puisqu’il était de la famille, on ne devait plus

avoir de secrets pour lui.

Or, il n’était pas sans avoir remarqué l’attitude des

deux enfants vis-à-vis de leur mère. La réserve dans

laquelle dame Hansen affectait de se tenir devait avoir,

selon lui, un autre motif que l’inquiétude où l’on était

sur le compte de Ole Kamp. Il crut donc pouvoir en

parler à Joël. Celui-ci ne sut que lui répondre. Il voulut

alors pressentir dame Hansen à ce sujet ; mais elle se

montra si fermée qu’il dut renoncer à connaître ses

secrets. L’avenir les lui apprendrait sans doute.

Ainsi que l’avait prévu Sylvius Hog, la réponse de

Help junior arriva à Dal dans la matinée du 13. Joël

était allé, dès l’aube, au-devant du courrier. Ce fut lui

qui apporta la lettre dans la grande salle où le

professeur se trouvait avec dame Hansen et sa fille.

Il y eut d’abord un moment de silence. Hulda, toute

pâle, n’aurait pu parler, tant l’émotion lui faisait battre

le cœur. Elle avait pris la main de son frère, aussi ému

qu’elle.

Sylvius Hog ouvrit la lettre et la lut à haute voix. À

son grand regret, cette réponse de Help junior ne

contenait que de vagues indications, et le professeur ne

put cacher son désappointement aux jeunes gens qui

l’écoutaient, les larmes aux yeux.

Le Viken avait effectivement quitté Saint-Pierre-

Miquelon à la date indiquée dans la dernière lettre de

Ole Kamp. On l’avait appris de la façon la plus

formelle par d’autres bâtiments qui étaient arrivés à

Bergen depuis son départ de Terre-Neuve. Ces navires

ne l’avaient point rencontré sur leur route. Mais eux

aussi avaient éprouvé de gros mauvais temps dans les

parages de l’Islande. Cependant, ils avaient pu s’en

tirer. Dès lors, pourquoi le Viken n’en aurait-il pas fait

autant ? Peut-être était-il en relâche quelque part.

C’était d’ailleurs un excellent bateau, très solide, bien

commandé par le capitaine Prikel, de Hammersfest, et

monté par un vigoureux équipage qui avait fait ses

preuves. Toutefois, ce retard ne laissait pas d’être

inquiétant, et, s’il se prolongeait, il serait à craindre que

le Viken se fût perdu corps et biens.

Help junior regrettait de ne pas avoir de meilleures

nouvelles à donner du jeune parent des Hansen. En ce

qui concernait Ole Kamp, il en parlait comme d’un

excellent sujet, digne de toute les sympathies qu’il

inspirait à son ami Sylvius.

Help junior finissait en assurant le professeur de son

affection, en y joignant les amitiés de sa famille. Enfin,

il promettait de lui faire parvenir, sans délai, toute

nouvelle qui pourrait arriver du Viken en n’importe quel

port de Norvège, et se disait son tout dévoué, Help

frères.

La pauvre Hulda, défaillante, était tombée sur une

chaise, pendant que Sylvius Hog lisait cette lettre ; elle

sanglotait, quand il en eut achevé la lecture.

Joël, les bras croisés, avait écouté sans mot dire,

sans même oser regarder sa sœur.

Dame Hansen, après que Sylvius Hog eut cessé de

lire, s’était retirée dans sa chambre. Il semblait qu’elle

se fût attendue à ce malheur comme elle s’attendait à

bien d’autres !

Le professeur fit alors signe à Hulda et à son frère

de se rapprocher de lui. Il voulait encore leur parler de

Ole Kamp, leur dire tout ce que son imagination lui

suggérait de plus ou moins plausible, et il s’exprima

avec une assurance au moins singulière après la lettre

de Help junior. Non ! – il en avait le pressentiment ! –

non, rien n’était désespéré. N’y avait-il pas maint

exemple de plus longs retards éprouvés au cours d’une

navigation dans ces mers qui s’étendent de la Norvège à

Terre-Neuve ? Oui, sans aucun doute ! Le Viken n’était-

il pas un solide navire, bien commandé, avec un bon

équipage, et, par conséquent, dans des conditions

meilleures que les autres bâtiments qui étaient revenus

au port ? Incontestablement.

– Espérons donc, mes chers enfants, ajouta-t-il, et

attendons ! Si le Viken eût fait naufrage entre l’Islande

et Terre-Neuve, les nombreux navires qui suivent

constamment cette route pour revenir en Europe n’en

auraient-ils pas retrouvé quelque épave ? Eh bien, non !

Pas un seul débris n’a été rencontré dans ces parages si

fréquentés au retour de la grande pêche ! Néanmoins, il

faut agir, il faut obtenir des renseignements plus

certains. Si, pendant cette semaine, nous sommes

encore sans nouvelles du Viken ou sans lettre de Ole, je

retournerai à Christiania, je m’adresserai à la Marine,

qui fera des recherches, et, j’en ai la conviction, elles

aboutiront pour notre satisfaction à tous !

Quelque confiance que montrât le professeur, Joël et

Hulda sentaient bien qu’il ne parlait plus maintenant

comme il le faisait avant d’avoir reçu la lettre de

Bergen – lettre dont les termes ne devaient leur laisser

que bien peu d’espoir. Sylvius Hog n’osait plus à

présent faire allusion au mariage prochain de Hulda et

de Ole Kamp. Et, pourtant, il répéta avec une force qui

imposait :

– Non ! Ce n’est pas possible ! Ole ne plus

reparaître dans la maison de dame Hansen ! Ole ne pas

épouser Hulda ! Jamais je ne croirai possible un tel

malheur !

Cette conviction lui était personnelle. Il la puisait

dans l’énergie de son caractère, dans sa nature que rien

ne pouvait abattre. Mais comment la faire partager à

d’autres, et surtout à ceux que le sort du Viken touchait

si directement ?

Cependant, quelques jours se passèrent encore.

Sylvius Hog, complètement guéri, faisait de grandes

promenades aux environs. Il obligeait Hulda et son

frère à l’accompagner, afin de ne pas les laisser seuls à

eux-mêmes. Un jour, tous trois remontaient la vallée du

Vestfjorddal jusqu’à mi-chemin des chutes du Rjukan.

Le lendemain, ils la descendaient en se dirigeant vers

Moel et le lac Tinn. Une fois même, ils furent absents

vingt-quatre heures. C’est qu’ils avaient prolongé leur

excursion jusqu’à Bamble, où le professeur fit la

connaissance du fermier Helmboë et de sa fille Siegfrid.

Quel accueil celle-ci fit à sa pauvre Hulda, et quels

accents de tendresse elle trouva pour la consoler !

Là encore, Sylvius Hog rendit un peu d’espoir à ces

braves gens. Il avait écrit à la Marine de Christiania. Le

gouvernement s’occupait du Viken. On le retrouverait.

Ole reviendrait. Il pouvait même revenir d’un jour à

l’autre. Non ! le mariage n’aurait pas six semaines de

retard ! L’excellent homme paraissait si convaincu que

l’on se rendait peut-être plus à sa conviction qu’à ses

arguments.

Cette visite à la famille Helmboë fit du bien aux

enfants de dame Hansen. Et, quand ils rentrèrent à la

maison, ils étaient plus calmes que lorsqu’ils l’avaient

quittée.

On était alors au 15 juin. Le Viken avait donc

maintenant un mois de retard. Or, comme il s’agissait

de cette traversée, relativement courte, de Terre-Neuve

à la côte de Norvège, c’était véritablement hors de

mesure – même pour un navire à voiles.

Hulda ne vivait plus. Son frère ne parvenait pas à

trouver un seul mot qui pût la consoler. Devant ces

deux pauvres êtres, le professeur succombait à la tâche

qu’il s’était donnée de conserver un peu d’espoir. Hulda

et Joël ne quittaient le seuil de la maison que pour aller

regarder du côté de Moel, ou pour s’avancer sur la route

du Rjukanfos. Ole Kamp devait venir par Bergen ; mais

il pouvait se faire qu’il arrivât aussi par Christiania, si

la destination du Viken avait été modifiée. Un bruit de

kariol qui se faisait entendre sous les arbres, un cri jeté

dans les airs, l’ombre d’un homme se dessinant au

tournant du chemin, cela leur faisait battre le cœur,

mais inutilement ! Les gens de Dal veillaient de leur

côté. Ils allaient au-devant du courrier, en amont et en

aval du Maan. Tous s’intéressaient à cette famille si

aimée dans le pays, à ce pauvre Ole qui était presque un

enfant du Telemark. Et pas une lettre ne venait de

Bergen ou de Christiania apporter quelque nouvelle de

l’absent !

Le 16, rien de nouveau. Sylvius Hog ne pouvait plus

tenir en place. Il comprit qu’il fallait donner de sa

personne. Aussi annonça-t-il que, le lendemain, s’il

n’avait rien reçu, il partirait pour Christiania et

s’assurerait par lui-même que les recherches étaient

activement faites. Certes ! il lui en coûterait de laisser

Hulda et Joël ; mais il le fallait, et il reviendrait, dès

qu’il aurait achevé ses démarches.

Le 17, une grande partie du jour s’était déjà écoulée

– le plus triste de tous, peut-être ! La pluie n’avait cessé

de tomber depuis l’aube. Le vent se déchaînait à travers

les arbres. De grands coups de rafale crépitaient sur les

vitraux des fenêtres du côté du Maan.

Il était sept heures. On venait d’achever le dîner, en

silence, comme dans une maison en deuil. Sylvius Hog

n’avait même pu soutenir la conversation. Les paroles

lui manquaient avec les idées. Qu’aurait-il dit qui ne

l’eût été cent fois déjà ! Ne sentait-il pas que cette

prolongation d’absence rendait inacceptables ses

arguments d’autrefois ?

– Je partirai demain matin pour Christiania, dit-il.

Joël, occupez-vous de me procurer une kariol. Vous me

conduirez à Moel, et vous reviendrez aussitôt à Dal !

– Oui, monsieur Sylvius, répondit Joël. Vous ne

voulez pas que je vous accompagne plus loin ?

Le professeur fit un signe négatif en montrant Hulda

qu’il ne voulait pas priver de son frère.

En ce moment, un bruit, peu sensible encore, se fit

entendre sur la route, du côté de Moel. Tous écoutèrent.

Bientôt, il n’y eut plus de doute, c’était le bruit d’une

kariol. Elle se dirigeait rapidement vers Dal. Était-ce

donc quelque voyageur qui venait passer la nuit à

l’auberge ? C’était peu probable, et rarement les

touristes arrivaient à une heure aussi avancée.

Hulda venait de se lever toute tremblante. Joël alla

vers la porte, l’ouvrit, regarda.

Le bruit s’accentuait. C’était bien le pas d’un cheval

et le grincement de roues d’une kariol. Mais telle fut

alors la violence de la bourrasque qu’il fallut refermer

la porte.

Sylvius Hog allait et venait dans la salle. Joël et sa

sœur se tenaient l’un près de l’autre.

La kariol ne devait plus être qu’à une vingtaine de

pas de la maison. Allait-elle s’arrêter ou passer outre ?

Le cœur leur battait à tous – horriblement.

La kariol s’arrêta. On entendit une voix qui

appelait... Ce n’était pas la voix de Ole Kamp !

Presque aussitôt, on frappa à la porte.

Joël l’ouvrit.

Un homme était sur le seuil.

– Monsieur Sylvius Hog ? demanda-t-il.

– C’est moi, répondit le professeur, en s’avançant.

Qui êtes-vous, mon ami ?

– Un exprès qui vous est envoyé de Christiania par

le directeur de la Marine.

– Vous avez une lettre pour moi ?

– La voici !

Et l’exprès tendit une grande enveloppe qui était

cachetée du cachet officiel.

Hulda n’avait plus la force de se tenir debout. Son

frère venait de la faire asseoir sur un escabeau. Ni l’un

ni l’autre n’osaient presser Sylvius Hog d’ouvrir la

lettre.

Enfin, il lut ce qui suit :





« Monsieur le professeur,

« En réponse à votre dernière lettre, je vous adresse

sous ce pli un document qui a été recueilli en mer par

un navire danois, à la date du 5 juin dernier.

Malheureusement, ce document ne laisse plus aucun

doute sur le sort du Viken... »





Sylvius Hog, sans prendre le temps d’achever la

lettre, avait tiré le document de l’enveloppe... Il le

regardait... Il le retournait...

C’était un billet de loterie, portant le numéro 9672.

Au revers du billet, on lisait ces quelques lignes :





« 3 mai. – Chère Hulda, le Viken va sombrer !... Je

n’ai plus que ce billet pour toute fortune !... Je le confie

à Dieu pour qu’il te le fasse parvenir, et, puisque je n’y

serai pas, je te prie d’être là quand il sera tiré !...

Reçois-le avec ma dernière pensée pour toi !... Hulda,

ne m’oublie pas dans tes prières !... Adieu, chère

fiancée, adieu !...

« Ole Kamp. »

XII



Voilà donc quel était le secret du jeune marin !

C’était là cette chance sur laquelle il comptait pour

apporter une fortune à sa fiancée ! Un billet de loterie,

acheté avant son départ !... Et au moment où allait

sombrer le Viken, il l’avait enfermé dans une bouteille,

il l’avait jeté à la mer, avec un dernier adieu pour

Hulda !

Cette fois, Sylvius Hog fut anéanti. Il regardait la

lettre, puis le document !... Il ne parlait plus. Qu’eût-il

pu dire, d’ailleurs ? Quel doute pouvait exister

maintenant sur la catastrophe du Viken, sur la perte de

tous ceux qu’il ramenait en Norvège ?

Hulda, pendant que Sylvius Hog lisait cette lettre,

avait pu résister et se raidir contre l’angoisse. Mais,

après les derniers mots du billet de Ole, elle tomba dans

les bras de Joël. Il fallut la transporter dans sa chambre,

où sa mère lui donna les premiers soins. Elle voulut

rester seule alors, et, maintenant, agenouillée près de

son lit, elle priait pour l’âme de Ole Kamp.

Dame Hansen était rentrée dans la salle. Tout

d’abord, elle fit un pas vers le professeur, comme si elle

eût voulu parler, et, se dirigeant vers l’escalier, elle

disparut.

Joël, lui, après avoir reconduit sa sœur, était aussitôt

sorti. Il étouffait dans cette maison ouverte à tous les

vents de malheur. Il lui fallait l’air du dehors, l’air de la

bourrasque, et, pendant une partie de la nuit, il resta à

errer sur les bords du Maan.

Sylvius Hog était seul maintenant. Au premier

moment, abattu par ce coup de foudre, il ne tarda pas à

retrouver son énergie habituelle. Après avoir fait deux

ou trois tours dans la salle, il écouta si quelque appel de

la jeune fille n’arriverait pas jusqu’à lui. N’entendant

rien, il s’assit près de la table, et ses réflexions reprirent

leur cours.

« Hulda, se disait-il, Hulda, ne plus revoir son

fiancé ! Un pareil malheur serait possible !... Non !... À

cette pensée tout se révolte en moi ! Le Viken a sombré,

soit ! Mais y a-t-il donc une certitude absolue de la mort

de Ole ? Je ne puis le croire ! Dans tous les cas de

naufrage, n’est-ce pas le temps seul qui peut affirmer

que personne n’a pu survivre à la catastrophe ? Oui ! je

doute, je veux douter encore, dussent ni Hulda, ni Joël,

ni personne ne plus partager ce doute avec moi !

Puisque le Viken s’est englouti, cela explique-t-il qu’il

n’en soit resté aucun débris sur la mer ?... non !... rien,

si ce n’est cette bouteille dans laquelle le pauvre Ole a

voulu mettre sa dernière pensée, et, avec elle, tout ce

qui lui restait au monde ! »

Sylvius Hog tenait à la main le document, il le

regardait, il le palpait, il le retournait, ce chiffon de

papier sur lequel le pauvre garçon avait édifié toute une

espérance de fortune !

Cependant, le professeur, voulant l’examiner avec

plus de soin, se leva, écouta encore si la pauvre fille

n’appelait pas sa mère ou son frère, et il rentra dans sa

chambre.

Ce billet était un billet de la loterie des Écoles de

Christiania, loterie très populaire alors en Norvège.

Gros lot : cent mille marks1. Valeur totalisée des autres

lots : quatre-vingt-dix mille marks. Nombre des billets

émis : un million – tous placés actuellement.

Le billet de Ole Kamp portait le numéro 9672. Mais,

maintenant, que ce numéro fût bon ou mauvais, que le

jeune marin eût ou non quelque secrète raison d’y avoir

confiance, il ne serait plus là au moment du tirage de

cette loterie, qui devait s’effectuer le 15 juillet prochain,

c’est-à-dire dans vingt-huit jours. Hulda, suivant sa

dernière recommandation, devrait se présenter à sa

place et répondre pour lui !



1

Environ cent mille francs.

Sylvius Hog, à la clarté de son chandelier de terre,

relisait attentivement les lignes écrites au dos du billet,

comme s’il eût voulu y découvrir quelque sens caché.

Ces lignes avaient été tracées à l’encre. Il était

manifeste que la main de Ole n’avait pas tremblé

pendant qu’il les écrivait. Cela prouvait que le maître

du Viken avait tout son sang-froid au moment du

naufrage. Il se trouvait ainsi dans des conditions à

pouvoir profiter d’un moyen de salut quelconque, un

espar flottant, une planche en dérive, si tout n’avait pas

été englouti dans le gouffre où sombrait le navire.

Le plus souvent, ces documents, recueillis en mer,

font à peu près connaître l’endroit où s’est accomplie la

catastrophe. Sur celui-ci, il n’y avait pas une latitude,

pas une longitude, rien qui indiquât quelles étaient les

terres les plus rapprochées, continent ou îles. Il fallait

en conclure que le capitaine ni personne de l’équipage

ne savait où se trouvait alors le Viken. Entraîné, sans

doute, par une de ces tempêtes auxquelles on ne peut

résister, il avait dû être rejeté hors de sa route, et, l’état

du ciel ne permettant pas d’obtenir une observation

solaire, la position n’avait pu être relevée depuis

quelques jours. Dès lors, il était probable qu’on ne

saurait jamais en quels parages du nord de l’Atlantique,

au large de Terre-Neuve ou de l’Islande, l’abîme s’était

refermé sur les naufragés.

C’était là une circonstance qui devait enlever tout

espoir, même à qui ne voulait pas désespérer.

En effet, avec une indication, si vague qu’elle fût,

on aurait pu entreprendre des recherches, envoyer un

navire sur le lieu de la catastrophe, peut-être y retrouver

quelques débris reconnaissables. Qui sait si un ou

plusieurs survivants de l’équipage n’avaient pas atteint

un point quelconque de ces rivages du continent

arctique, où ils étaient sans secours, dans l’impossibilité

de se rapatrier ?

Tel était le doute qui peu à peu prenait corps dans

l’esprit de Sylvius Hog – doute inacceptable pour Hulda

et Joël, doute que le professeur eût hésité maintenant à

faire naître en eux, tant la désillusion, si probable, eût

été douloureuse.

« Et cependant, se disait-il, si le document ne donne

aucune indication qu’on puisse utiliser, on sait, du

moins, dans quels parages la bouteille a été recueillie !

Cette lettre ne le dit pas, mais la Marine, à Christiania,

ne peut l’ignorer ! N’est-ce pas un indice dont on

pourrait profiter peut-être ? En étudiant la direction des

courants, celle des vents généraux, en se rapportant à la

date présumée du naufrage, ne serait-il pas possible ?...

Enfin, je vais écrire de nouveau. Il faut que l’on hâte les

recherches, si peu de chances qu’elles aient d’aboutir !

Non ! jamais je n’abandonnerai cette pauvre Hulda !

Jamais, tant que je n’en aurai pas une preuve absolue, je

ne croirai à la mort de son fiancé ! »

Ainsi raisonnait Sylvius Hog. Mais, en même temps,

il prenait le parti de ne plus parler des démarches qu’il

allait entreprendre, des efforts qu’il allait provoquer de

toute son influence. Hulda ni son frère ne surent donc

rien de ce qu’il écrivit à Christiania. De plus, ce départ

qui devait s’effectuer le lendemain, il se résolut à le

remettre indéfiniment, ou plutôt, il partirait dans

quelques jours, mais ce serait pour se rendre à Bergen.

Là, il saurait de MM. Help tout ce qui concernait le

Viken, il prendrait lui-même l’avis des gens de mer les

plus compétents, il déterminerait la manière dont les

premières recherches devraient être faites.

Cependant, sur les renseignements fournis par la

Marine, les journaux de Christiania, puis ceux de la

Norvège et de la Suède, puis ceux de l’Europe, s’étaient

peu à peu emparés de ce fait d’un billet de loterie

transformé en document. Il y avait quelque chose de

touchant dans cet envoi d’un fiancé à sa fiancée, et

l’opinion publique s’en émut, non sans raison.

Le doyen des journaux de Norvège, le Morgen-Blad,

fut le premier à rapporter l’histoire du Viken et de Ole

Kamp. Des trente-sept autres journaux qui paraissaient

dans le pays à cette époque, pas un n’omit de le

raconter en termes attendris. L’Illustreret Nyhedsblad

publia un dessin idéal de la scène du naufrage. On

voyait le Viken désemparé, ses voiles en lambeaux, sa

mâture en partie détruite, prêt à disparaître sous les

flots. Ole, debout à l’avant, lançait la bouteille à la mer,

au moment où il recommandait, avec sa dernière pensée

pour Hulda, son âme à Dieu. Dans un lointain

allégorique, au milieu d’une vapeur légère, une lame

apportait la bouteille aux pieds de la jeune fiancée. Le

tout tenait dans le cadre de ce billet dont le numéro se

détachait en exergue. Image naïve, sans doute, mais qui

devait avoir un grand succès dans ces contrées, encore

attachées aux légendes des Ondines et des Valkyries.

Le fait fut ensuite reproduit, commenté, en France,

en Angleterre, jusque dans les États-Unis d’Amérique.

Avec les noms de Hulda et de Ole, leur histoire se

popularisa par le crayon et la plume. Cette jeune

Norvégienne de Dal, sans le savoir, eut alors le

privilège de passionner l’opinion publique. La pauvre

fille ne pouvait se douter du bruit qui se faisait autour

d’elle. D’ailleurs, rien n’aurait pu la distraire de la

douleur dans laquelle elle s’absorbait tout entière.

Et, maintenant, on ne s’étonnera pas de l’effet qui se

produisit dans les deux continents – effet très

explicable, étant donné que la nature humaine glisse

volontiers sur la pente des choses superstitieuses. Un

billet de loterie, recueilli dans ces circonstances, avec

ce numéro 9672, si providentiellement arraché aux

flots, ne pouvait être qu’un billet prédestiné. Entre tous,

n’était-il pas miraculeusement indiqué pour gagner le

gros lot de cent mille marks ? Ne valait-il pas une

fortune, cette fortune sur laquelle comptait Ole Kamp ?

Aussi, qu’on n’en soit pas surpris, arriva-t-il à Dal,

un peu de partout, de très sérieuses propositions

d’acheter ce billet, si Hulda Hansen consentait à le

vendre. Tout d’abord, les prix offerts étaient

médiocres ; mais ils s’élevèrent de jour en jour. On

pouvait donc prévoir qu’avec le temps et à mesure que

se rapprocherait le jour du tirage de la loterie, il se

présenterait de sérieuses surenchères.

Ces offres se manifestèrent non seulement en ces

pays scandinaves, si portés à reconnaître l’intervention

des puissances surnaturelles dans les choses de ce

monde, mais aussi à l’étranger et même en France. Les

Anglais, très flegmatiquement, s’en mêlèrent, et, après

eux, les Américains, dont les dollars ne se dépensent

pas volontiers à des fantaisies si peu pratiques. Une

certaine quantité de lettres furent adressées à Dal. Les

journaux ne négligèrent pas de faire connaître

l’importance des propositions faites à la famille

Hansen. On peut dire qu’il s’établit une sorte de petite

bourse, dont la cote variait, mais toujours en hausse.

Aussi en vint-on à offrir plusieurs centaines de

marks de ce billet, qui, en somme, n’avait qu’un

millionième de chance pour gagner le gros lot. C’était

absurde, sans doute, mais on ne raisonne pas avec les

idées superstitieuses. Aussi les imaginations se

montaient-elles, et, avec la force acquise, elles

pouvaient, elles devaient aller plus haut.

C’est ce qui se produisit, en effet. Huit jours après

cet événement, les journaux annonçaient que le cours

du billet dépassait mille, quinze cents, et même deux

mille marks. Un Anglais, de Manchester, était allé

jusqu’à cent livres sterling, soit deux mille cinq cents

marks. Un Américain, de Boston, renchérit encore, et

proposa d’acquérir le numéro 9672 de la loterie des

Écoles de Christiania pour la somme de mille dollars –

environ cinq mille francs.

Il va sans dire que Hulda ne se préoccupait

aucunement de ce qui passionnait à ce point un certain

public. De ces lettres arrivées à Dal, au sujet du billet,

elle n’avait même pas voulu prendre connaissance.

Cependant, le professeur fut d’avis qu’on ne pouvait lui

laisser ignorer quelles propositions étaient faites,

puisque Ole Kamp lui avait légué la propriété de ce

numéro 9672.

Hulda refusa toutes les offres. Ce billet, c’était la

dernière lettre de son fiancé.

Et qu’on ne croie pas qu’elle y tînt, la pauvre fille,

avec l’arrière-pensée qu’il pourrait lui valoir un des lots

de la loterie ! Non ! Elle ne voyait là que le suprême

adieu du naufragé, une dernière relique qu’elle voulait

conserver précieusement. Elle ne songeait guère aux

chances d’une fortune que Ole ne pourrait plus partager

avec elle ! Quoi de plus touchant, de plus délicat, que

ce culte pour un souvenir !

Au surplus, en lui faisant connaître les diverses

propositions qui lui étaient adressées, Sylvius Hog ni

Joël n’entendaient influencer Hulda. Elle ne devait

prendre avis que de son cœur. On sait maintenant ce

que son cœur lui avait répondu.

Joël, d’ailleurs, approuva absolument sa sœur. Le

billet de Ole Kamp ne devait être cédé à personne – à

aucun prix.

Sylvius Hog fit plus qu’approuver Hulda : il la

félicita de ne point prêter l’oreille à tout ce commerce.

Voit-on ce billet vendu à l’un, revendu à l’autre,

passant de main en main, transformé en une sorte de

papier-monnaie jusqu’au moment où le tirage de la

loterie en aurait fait très probablement un chiffon sans

valeur ?

Et Sylvius Hog allait même plus loin. Est-ce que par

hasard il était superstitieux ? Non, sans doute ! Mais

Ole Kamp eût été là, qu’il lui aurait probablement dit :

« Gardez votre billet, mon garçon, gardez-le ! On l’a

d’abord sauvé du naufrage, vous ensuite ! Eh bien, il

faut voir !... On ne sait pas !... Non !... On ne sait pas ! »

Et quand Sylvius Hog, professeur de législation,

député au Storthing, pensait ainsi, pouvait-on s’étonner

de l’engouement du public ? Non, et rien de plus

naturel que le 9672 eût fait prime ?

Dans la maison de dame Hansen, il n’y eut donc

personne qui protestât contre le sentiment si respectable

qui faisait agir la jeune fille – personne, si ce n’est sa

mère.

Le plus souvent, en effet, on entendait récriminer

dame Hansen, surtout en l’absence de Hulda. Cela ne

laissait pas de causer un très gros chagrin à Joël. Sa

mère – il le pensait, du moins – ne s’en tiendrait peut-

être pas toujours à des récriminations. Elle voudrait

entreprendre secrètement Hulda au sujet des offres qui

lui étaient faites.

– Cinq mille marks, ce billet ! répétait-elle. On en

propose cinq mille marks !

Dame Hansen ne voulait évidemment rien voir de ce

qu’il y avait d’attendrissant dans le refus de sa fille.

Elle ne pensait qu’à cette importante somme de cinq

mille marks. Un seul mot de Hulda les eût fait entrer

dans la maison. Elle ne croyait pas, d’ailleurs, à la

valeur surnaturelle du billet, si Norvégienne qu’elle fût.

Et, de sacrifier cinq mille marks pour ce millionième de

chance d’en gagner cent mille, cela ne pouvait entrer

dans son esprit froid et positif.

Il est bien évident que, toute superstition mise à part,

rejeter le certain pour l’incertain, dans des conditions si

aléatoires, ce n’eût point été acte de sagesse. Mais, on

le répète, ce billet n’était pas un billet de loterie pour

Hulda ; c’était la dernière lettre de Ole Kamp, et son

cœur se fût brisé à la pensée de s’en dessaisir.

Cependant dame Hansen désapprouvait très

manifestement la conduite de sa fille. On sentait une

sourde irritation s’amasser en elle. Un jour ou l’autre, il

était à craindre qu’elle ne mît Hulda en demeure de

revenir sur sa résolution. Déjà, elle avait parlé dans ce

sens à Joël, qui n’avait pas hésité à prendre parti pour sa

sœur.

Naturellement, Sylvius Hog était tenu au courant de

ce qui se passait. C’était un chagrin de plus ajouté à tout

ce que souffrait Hulda, et il le regrettait. Joël lui en

parlait quelquefois.

– Est-ce que ma sœur n’a pas raison de refuser ?

disait-il. Est-ce que je ne fais pas bien d’approuver son

refus ?

– Sans doute ! lui répondait Sylvius Hog. Et,

pourtant, au point de vue mathématique, votre mère a

un million de fois raison ! Mais, tout n’est pas

mathématique en ce monde ! Le calcul n’a rien à voir

dans les choses du cœur !

Pendant ces deux semaines, on avait dû surveiller

Hulda. Accablée par tant de douleurs, elle donna de

sérieuses craintes pour sa santé. Heureusement, les

soins ne lui manquèrent pas. Sur la demande de Sylvius

Hog, le célèbre docteur Boek, son ami, vint à Dal voir

la jeune malade. Il n’eut que le repos du corps à lui

prescrire, et le calme de l’âme, s’il était possible. Mais

le vrai moyen de la guérir, c’était le retour de Ole, et ce

moyen, Dieu seul en pouvait disposer. En tout cas,

Sylvius Hog n’épargna point ses consolations à la jeune

fille, et il ne cessa pas de lui faire entendre des paroles

d’espérance. Et, quoique cela puisse paraître

invraisemblable, Sylvius Hog ne désespérait pas !

Treize jours s’étaient écoulés depuis l’arrivée du

billet envoyé par la Marine à Dal. On était au 30 juin.

Quinze jours encore, et le tirage de la loterie des Écoles

allait s’effectuer en grande pompe dans un des vastes

établissements de Christiania.

Précisément, ce 30 juin, dans la matinée, Sylvius

Hog reçut une nouvelle lettre de la Marine en réponse à

ses instances réitérées. Cette lettre l’engageait à

s’entendre avec les autorités maritimes de Bergen. De

plus, elle l’autorisait à organiser immédiatement les

recherches relatives au Viken avec le concours de l’État.

Le professeur ne voulut rien dire à Joël ni à Hulda

de ce qu’il allait entreprendre. Il se contenta de leur

annoncer son départ, en prétextant un voyage d’affaires

qui ne le retiendrait que quelques jours.

– Monsieur Sylvius, je vous en supplie, ne nous

abandonnez pas ! lui dit la pauvre fille.

– Vous abandonner... vous qui êtes devenus mes

enfants ! répondit Sylvius Hog.

Joël offrait de l’accompagner. Cependant, ne

voulant pas laisser soupçonner qu’il allait à Bergen, il

ne lui permit de venir que jusqu’à Moel. D’ailleurs, il

ne fallait pas que Hulda restât seule avec sa mère.

Après avoir été alitée pendant quelques jours, elle

commençait à se lever, maintenant ; mais elle était

faible encore, elle gardait la chambre, et son frère

sentait bien qu’il ne pouvait la quitter.

À onze heures, la kariol se trouvait devant la porte

de l’auberge. Le professeur y prit place avec Joël, après

avoir dit un dernier adieu à la jeune fille. Puis, tous

deux disparurent au tournant du sentier, sous les grands

bouleaux de la rive.

Le soir même, Joël était de retour à Dal.

XIII



Sylvius Hog était donc parti pour Bergen. Sa nature

tenace, son caractère énergique, un instant ébranlés,

avaient repris le dessus. Il ne voulait pas croire à la

mort de Ole Kamp, ni admettre que Hulda fût

condamnée à ne jamais le revoir. Non ! tant que la

matérialité du fait ne serait pas reconnue, il le tenait

pour faux. Et, comme on dit vulgairement, « c’était plus

fort que lui ».

Mais avait-il donc un indice sur lequel il lui serait

possible d’appuyer l’œuvre qu’il allait entreprendre à

Bergen ? Oui, mais un indice bien vague, il faut en

convenir !

Il savait, en effet, à quelle date le billet avait été jeté

à la mer par Ole Kamp, à quelle date et dans quels

parages la bouteille, qui renfermait ce billet, avait été

recueillie. C’est ce que venait de lui apprendre la lettre

de la Marine, lettre qui l’avait décidé à partir

immédiatement pour Bergen, afin de s’entendre avec la

maison Help et les marins les plus compétents du port.

Peut-être cela suffirait-il pour imprimer une utile

direction aux recherches dont le Viken allait être l’objet.

Le voyage s’accomplit aussi rapidement que

possible. Arrivé à Moel, Sylvius Hog renvoya son

compagnon avec la kariol. Il prit passage sur une de ces

embarcations d’écorce de bouleau, qui font le service

du lac Tinn. Une fois à Tinoset, au lieu de se porter vers

le sud, c’est-à-dire du côté de Bamble, il loua une

seconde kariol et suivit les routes du Hardanger, afin de

gagner le golfe de ce nom par le plus court. Là, le Run,

petit bateau à vapeur qui fait le service du golfe, lui

permit de le redescendre jusqu’à son extrémité

inférieure. Enfin, après avoir traversé un lacis de fiords,

entre les îlots et les îles dont est semé le littoral

norvégien, le 2 juillet, dès l’aube, il débarqua sur le

quai de Bergen.

Cette ancienne ville que baignent les deux fiords de

Sogne et de Hardanger, est située dans une contrée

superbe à laquelle ressemblera la Suisse, le jour où un

bras de mer artificiel aura amené les eaux de la

Méditerranée au pied de ses montagnes. Une

magnifique allée de frênes donne accès aux premières

habitations de Bergen. Ses hautes maisons à pignons

pointus resplendissent de blancheur, comme celles des

villes arabes, et sont agglomérées dans ce triangle

irrégulier qui renferme ses trente mille habitants. Ses

églises datent du douzième siècle. Sa haute cathédrale

la signale de loin aux navires qui viennent du large.

C’est la capitale de la Norvège commerçante, bien

qu’elle soit placée très en dehors des voies de

communication, et fort éloignée des deux autres villes

qui, politiquement, tiennent le premier et le deuxième

rang dans le royaume – Christiania et Drontheim.

En toute autre circonstance, le professeur eût pris

goût à étudier ce chef-lieu de préfecture, peut-être plus

hollandais que norvégien par son aspect et ses mœurs.

Cela faisait partie du programme de son voyage. Mais,

depuis l’aventure de la Maristien, depuis son arrivée à

Dal, ce programme avait subi d’importantes

modifications. Sylvius Hog n’était plus maintenant le

député touriste, qui voulait prendre un exact aperçu du

pays, au point de vue politique comme au point de vue

commercial. C’était l’hôte de la maison Hansen,

l’obligé de Joël et de Hulda, dont les intérêts primaient

tout. C’était le débiteur qui voulait, à n’importe quel

prix, payer sa dette de reconnaissance. « Et, pensait-il,

ce qu’il allait tenter de faire pour eux, ce serait bien peu

de chose ! »

En arrivant à Bergen par le Run, Sylvius Hog prit

terre au fond du port, sur le quai du marché au poisson.

Aussitôt, il se rendit dans le quartier de Tyske-Bodrone,

où demeurait Help junior, de la maison Help frères.

Naturellement, il pleuvait, puisque la pluie tombe à

Bergen trois cent soixante jours par an. Mais, pour être

clos et couvert, on eût difficilement trouvé une maison

mieux aménagée que l’hospitalière maison de Help

junior. Quant à l’accueil qu’y reçut Sylvius Hog, nulle

part il n’aurait pu être plus chaud, plus cordial, plus

démonstratif. Son ami s’empara de sa personne comme

d’un colis précieux qu’il prenait en consignation, qu’il

emmagasina avec soin, et qu’il ne délivrerait plus que

contre un reçu en bonne et due forme.

Immédiatement, Sylvius Hog fit connaître le but de

son voyage à Help junior. Il lui parla du Viken. Il lui

demanda si aucune nouvelle n’en était arrivée depuis sa

dernière lettre. Les marins de l’endroit le considéraient-

ils comme perdu corps et biens ? Ce naufrage, qui

mettait en deuil plusieurs familles de Bergen, n’avait-il

pas amené les autorités maritimes à commencer des

recherches ?

– Et comment le pourrait-on, répondit Help junior,

puisqu’on ne sait quel est le lieu du naufrage ?

– Soit, mon cher Help, et c’est précisément parce

qu’on l’ignore qu’il faut chercher à le connaître.

– À le connaître ?

– Oui ! Si on ne sait rien de l’endroit où a sombré le

Viken, on sait, du moins, quel est l’endroit où le

document a été recueilli par le navire danois. Il y a là

donc un indice certain que nous serions coupables de

négliger.

– Quel est cet endroit ?

– Écoutez-moi, mon cher Help !

Sylvius Hog communiqua alors les nouveaux

renseignements que lui avait fait parvenir en dernier

lieu la Marine, et les pleins pouvoirs qu’elle lui donnait

pour les utiliser.

La bouteille qui renfermait le billet de loterie de Ole

Kamp avait été trouvée, le 5 juin, par le brick-goélette

Christian, capitaine Mosselman, d’Elseneur, à deux

cents milles dans le sud-ouest de l’Islande, les vents

soufflant du sud-est.

Ce capitaine avait aussitôt pris connaissance du

document, comme il le devait, pour le cas où un secours

immédiat eût pu être porté aux survivants du Viken.

Mais les lignes écrites au dos du billet de loterie

n’indiquaient en aucune façon le lieu du naufrage, et le

Christian ne put se porter sur les parages de la

catastrophe.

C’était un honnête homme, ce capitaine Mosselman.

Peut-être un autre, peu scrupuleux, eût-il gardé le billet

pour son compte. Lui n’eut plus qu’une pensée : c’était

de faire parvenir le billet à son adresse, dès qu’il serait

rentré au port. « Hulda Hansen, de Dal », cela suffisait.

Il n’était pas nécessaire d’en savoir davantage.

Cependant, une fois arrivé à Copenhague, le

capitaine Mosselman se dit qu’il ferait mieux de

remettre le document aux autorités danoises au lieu de

l’envoyer directement à la destinataire. C’était plus sûr

et plus régulier. C’est donc ce qu’il fit, et la Marine de

Copenhague avisa aussitôt la Marine de Christiania.

À cette époque, on avait déjà reçu les premières

lettres de Sylvius Hog qui demandait des

renseignements précis sur le Viken. L’intérêt tout

spécial qu’il portait à la famille Hansen était connu.

Sylvius Hog devait rester à Dal quelque temps encore,

on le savait, et ce fut là que le document, recueilli par le

capitaine danois, lui fut adressé, afin qu’il le remît entre

les mains de Hulda Hansen.

Depuis lors, cette histoire n’avait cessé de

passionner l’opinion publique, on ne l’a point oublié,

grâce aux détails touchants que fournirent les journaux

des deux mondes.

Voilà ce que Sylvius Hog apprit sommairement à

son ami Help junior, qui l’écoutait avec le plus vif

intérêt, sans l’interrompre, et il termina son récit en

disant :

– Il y a donc un point qui ne peut être mis en doute :

c’est que, le 5 juin dernier, le document a été trouvé à

deux cents milles dans le sud-ouest de l’Islande, un

mois environ après le départ du Viken de Saint-Pierre-

Miquelon pour l’Europe.

– Et vous ne savez rien de plus ?

– Non, mon cher Help : mais, en consultant les

marins les plus expérimentés de Bergen, ceux qui sont

ou ont été pratiques de ces parages, qui connaissent la

direction générale des vents et surtout des courants, ne

pourrait-on rétablir la route suivie par la bouteille ?

Puis, en tenant compte approximativement de sa vitesse

et du temps écoulé jusqu’au moment où elle a été

recueillie, est-il impossible d’imaginer en quel endroit

elle a dû être jetée par Ole Kamp, c’est-à-dire quel est

le lieu du naufrage ?

Help junior secouait la tête d’un air peu approbatif.

Faire reposer toute une tentative de recherches sur de si

vagues indications, auxquelles pouvaient se mêler tant

de causes d’erreur, ne serait-ce pas courir à l’insuccès ?

L’armateur, esprit froid et pratique, crut devoir le faire

observer à Sylvius Hog.

– Soit, ami Help ! Mais, de ce qu’on ne pourra

obtenir que des données très incertaines, ce n’est pas

une raison pour abandonner la partie. Je tiens à ce que

tout soit tenté en faveur de ces pauvres gens, auxquels

je suis redevable de la vie. Oui, s’il le fallait, je

n’hésiterais pas à sacrifier tout ce que je possède pour

retrouver Ole Kamp et le ramener à sa fiancée Hulda

Hansen !

Et Sylvius Hog raconta par le détail son aventure du

Rjukanfos. Il dit de quelle façon cet intrépide Joël et sa

sœur avaient risqué leur vie pour lui venir en aide, et

comment, sans leur intervention, il n’aurait pas

aujourd’hui le plaisir d’être l’hôte de son ami Help.

L’ami Help, on l’a dit, était un esprit peu enclin à se

payer d’illusions ; mais il n’était point opposé à ce que

l’on tentât même l’inutile, même l’impossible, quand il

s’agissait d’une question d’humanité. Il approuva donc

finalement ce que voulait tenter Sylvius Hog.

– Sylvius, répondit-il, je vous seconderai de tout

mon pouvoir. Oui ! Vous avez raison ! N’y eût-il

qu’une faible chance de retrouver quelque survivant du

Viken, et, entre autres, ce brave Ole dont la fiancée vous

a sauvé la vie, il ne faut pas la négliger !

– Non, Help, non, répondit le professeur, cette

chance ne fût-elle que d’une sur cent mille !

– Aujourd’hui même, Sylvius, je réunirai dans mon

cabinet les meilleurs marins de Bergen. Je ferai appel à

tous ceux qui ont navigué ou naviguent habituellement

dans les parages de l’Islande et de Terre-Neuve. Nous

verrons ce qu’ils conseilleront de faire...

– Et ce qu’ils conseilleront de faire, nous le ferons !

répondit Sylvius Hog avec son ardeur si

communicative. J’ai l’appui du gouvernement. Je suis

autorisé à faire concourir un de ses avisos à la recherche

du Viken, et je compte bien que personne n’hésitera,

quand il s’agira de s’adjoindre à une pareille œuvre !

– Je vais au bureau de la Marine, dit Help junior.

– Voulez-vous que je vous accompagne ?

– C’est inutile ! Vous devez être fatigué...

– Fatigué !... moi !... à mon âge !...

– N’importe. Reposez-vous, mon cher et toujours

jeune Sylvius, en m’attendant ici !

Le jour même, il y eut une réunion de capitaines

marchands, de marins de la grande pêche et de pilotes

dans la maison de Help frères. Là se trouvaient nombre

de gens de mer qui naviguaient encore, et quelques-uns,

plus âgés, maintenant à la retraite.

Tout d’abord, Sylvius Hog les mit au courant de la

situation. Il leur apprit à quelle date – 3 mai – le

document avait été jeté à la mer par Ole Kamp, à quelle

date – 5 juin – le capitaine danois l’avait recueilli, et

dans quels parages, soit deux cents milles au sud-ouest

de l’Islande.

La discussion fut assez longue et très sérieuse. Il n’y

avait pas un de ces braves gens qui ne connût quelle

était, sur les parages de l’Islande et des mers de Terre-

Neuve, la direction générale des courants dont il fallait

tenir compte pour le problème à résoudre.

Or, il était constant qu’à l’époque du naufrage,

pendant l’intervalle de temps compris entre le départ du

Viken de Saint-Pierre-Miquelon et le repêchage de la

bouteille par le navire danois, d’interminables coups de

vent de sud-est avaient bouleversé cette portion de

l’Atlantique. C’est à ces tempêtes, sans doute, qu’il

fallait attribuer la catastrophe. Très probablement, le

Viken, ne pouvant plus tenir la cape, avait dû fuir vent

arrière. Or, c’est précisément pendant cette période de

l’équinoxe que les glaces polaires commencent à

dériver sur l’Atlantique. Il était possible qu’une

collision se fût produite, et que le Viken eût été brisé

contre un de ces écueils mouvants qu’il est si difficile

d’éviter.

Donc, en admettant cette explication, pourquoi

l’équipage, en tout ou partie, ne se serait-il pas réfugié

sur l’un de ces icefields, après y avoir déposé une

certaine quantité de vivres ? Si cela était, le banc de

glace ayant dû être repoussé dans le nord-ouest, il

n’était pas impossible que les survivants eussent pu

finalement atterrir en un point quelconque de la côte

groënlandaise. C’était donc dans cette direction et dans

ces parages que les recherches devraient être tentées.

Telle fut la réponse faite, à l’unanimité, dans cette

réunion de marins, aux diverses questions posées par

Sylvius Hog. Nul doute qu’il ne fallût procéder de la

manière indiquée. Mais que retrouver si ce ne sont des

débris, au cas où le Viken aurait abordé quelque énorme

iceberg ? Devait-on compter sur le rapatriement des

survivants du naufrage ? Chose plus que douteuse. Le

professeur, à cette demande directe, vit bien que les

plus compétents ne pouvaient ou ne voulaient rien

répondre. Ce n’était pas une raison pour ne point agir –

là-dessus, ils étaient tous d’accord – et cela dans le plus

bref délai.

Bergen compte habituellement quelques-uns des

navires appartenant à la flottille norvégienne de l’État.

À ce port est attaché un des trois avisos qui font le

service de la côte occidentale, en s’arrêtant aux escales

de Drontheim, du Finmark, d’Hammerfest et du cap

Nord. En ce moment, un de ces avisos était mouillé

dans la baie.

Après avoir rédigé une note qui résumait l’opinion

des marins réunis chez Help junior, Sylvius Hog se

rendit aussitôt à bord de l’aviso Telegraf. Là, il fit

connaître au commandant la mission spéciale dont le

gouvernement l’avait chargé.

Le commandant reçut le professeur avec

empressement et se déclara prêt à lui donner tout son

concours. Il avait déjà fait la navigation de ces parages

pendant les longues et périlleuses campagnes qui

entraînent les pêcheurs de Bergen, des îles Loffoden et

du Finmark, jusqu’aux pêcheries de l’Islande et de

Terre-Neuve. Il pourrait donc apporter ses

connaissances personnelles à l’œuvre d’humanité qui

allait être entreprise, et il promettait de s’y donner tout

entier.

Quant à la note que lui remit Sylvius Hog – note

indiquant le lieu présumé du naufrage – il en approuva

absolument les conclusions. C’était dans cette portion

de mer comprise entre l’Islande et le Groënland qu’il

fallait rechercher les survivants, ou tout au moins

quelque épave du Viken. Si le commandant ne

réussissait pas, il irait explorer les parages voisins et

peut-être la mer de Baffin sur sa côte orientale.

– Je suis prêt à partir, monsieur Hog, ajouta-t-il.

Mon charbon et mes vivres sont faits, mon équipage est

à bord, et je puis appareiller aujourd’hui même.

– Je vous remercie, commandant, répondit le

professeur, et je suis très touché de l’accueil que vous

m’avez fait. Mais encore une question : pouvez-vous

me dire combien de temps il vous faudra pour atteindre

les parages du Groënland ?

– Mon aviso peut faire onze nœuds à l’heure. Or,

comme la distance de Bergen au Groënland n’est que

de vingt degrés environ, je compte arriver en moins de

huit jours.

– Faites donc toute la diligence possible,

commandant, répondit Sylvius Hog. Si quelques

naufragés ont pu échapper à la catastrophe, voilà déjà

deux mois qu’ils sont dans le dénuement, sans doute,

mourant de faim sur quelque côte déserte...

– Il n’y a pas une heure à perdre, monsieur Hog.

Aujourd’hui même je prendrai la mer avec le jusant, je

me tiendrai à mon maximum de vitesse, et, aussitôt que

j’aurai trouvé un indice quelconque, j’en informerai la

marine de Christiania par le fil de Terre-Neuve.

– Partez donc, commandant, répondit Sylvius Hog,

et puissiez-vous réussir !

Le jour même, le Telegraf appareillait, salué par les

sympathiques hurrahs de toute la population de Bergen.

Et ce ne fut pas sans une vive émotion qu’on le vit

contourner les passes, puis disparaître derrière les

derniers îlots du fiord.

Cependant Sylvius Hog ne borna pas ses efforts à

cette expédition, dont il venait de charger l’aviso

Telegraf. Dans sa pensée, on pouvait faire plus encore

en multipliant les moyens de retrouver quelque trace du

Viken. N’était-il pas possible d’exciter l’émulation des

navires de commerce et de pêche, joëgts ou autres, à

donner leur concours aux recherches, pendant qu’ils

naviguaient dans les mers des Feroë et de l’Islande ?

Oui, sans doute ! Aussi une prime de deux mille marks

fut-elle promise, au nom de l’État, à tout bâtiment qui

fournirait un indice relatif au navire perdu, et de cinq

mille à quiconque rapatrierait un des survivants du

naufrage.

Voilà donc, pendant les deux jours qu’il passa à

Bergen, comment Sylvius Hog fit tout ce qu’il était

possible de faire pour assurer le succès de cette

campagne. Il fut, en cela, parfaitement secondé par son

ami Help junior et les autorités maritimes. M. Help eût

désiré le garder près de lui pendant quelque temps

encore. Sylvius Hog le remercia et refusa de prolonger

son séjour. Il lui tardait d’avoir rejoint Hulda et Joël,

qu’il craignait de laisser trop longtemps livrés à eux-

mêmes. Mais Help junior convint avec lui que, si

quelque nouvelle arrivait, elle lui serait aussitôt

transmise à Dal. À lui seul appartenait le soin d’en

instruire la famille Hansen.

Le 4, dès le matin, Sylvius Hog, après avoir pris

congé de son ami Help junior, se rembarqua sur le Run

pour traverser le fiord du Hardanger, et, à moins de

retards improbables, il comptait être de retour au

Telemark dans la soirée du 5.

XIV



Le jour même où Sylvius Hog avait quitté Bergen,

une scène grave s’était passée dans l’auberge de Dal.

Après le départ du professeur, on eût dit que le bon

génie de Hulda et de Joël avait emporté, avec son

dernier espoir, toute la vie de cette famille. C’était

comme une maison morte que Sylvius Hog laissait

derrière lui.

Pendant ces deux jours, d’ailleurs, aucun touriste ne

vint à Dal. Joël n’eut donc point l’occasion de

s’absenter, et il put rester près de Hulda qu’il eût été

très anxieux de laisser seule.

En effet, dame Hansen était de plus en plus dominée

par ses secrètes inquiétudes. Elle semblait s’être

détachée de tout ce qui touchait ses enfants, même de la

perte du Viken. Elle vivait à l’écart, retirée dans sa

chambre, ne se montrant qu’aux heures des repas. Mais,

quand elle adressait la parole à Hulda ou à Joël, c’était

toujours pour leur faire des reproches directs ou

indirects au sujet du billet de loterie, dont ils ne

voulaient à aucun prix se défaire.

C’est que les offres n’avaient cessé de se produire. Il

en arrivait de tous les coins du monde. C’était comme

une folie qui s’était emparée de certains cerveaux.

Non ! Il n’était pas possible qu’un pareil billet ne fût

pas prédestiné à gagner le lot de cent mille marks. Il

semblait qu’il n’y eût qu’un seul numéro dans cette

loterie, et ce numéro, c’était le 9672 ! En somme,

l’Anglais de Manchester et l’Américain de Boston

tenaient toujours la corde. L’Anglais en était arrivé à

distancer son rival de quelques livres. Mais, à son tour

il fut bientôt dépassé de plusieurs centaines de dollars.

La dernière surenchère était de huit mille marks – ce

qui ne pouvait s’expliquer que par une véritable

monomanie, à moins qu’il ne s’agît là d’une question

d’amour-propre entre l’Amérique et la Grande-

Bretagne.

Quoi qu’il en soit, Hulda répondait négativement à

toutes ces propositions, si avantageuses qu’elles fussent

– ce qui finit par provoquer les plus amères

récriminations de dame Hansen.

– Et si je t’ordonnais de céder ce billet ! dit-elle un

jour à sa fille. Oui ! si je te l’ordonnais !

– Ma mère, je serais désespérée, mais il me faudrait

vous répondre par un refus !

– Et s’il le fallait, cependant !

– Pourquoi le faudrait-il ? demanda Joël.

Dame Hansen ne répliqua rien. Elle était devenue

toute pâle devant cette question nettement posée, et elle

se retira en murmurant d’inintelligibles paroles.

– Il y a quelque chose de grave, et ce doit être une

affaire entre notre mère et Sandgoïst ! dit Joël.

– Oui, mon frère. Il faut s’attendre à de fâcheuses

complications pour l’avenir !

– Ma pauvre Hulda, ne sommes-nous donc pas assez

éprouvés depuis quelques semaines, et quelle

catastrophe nous menace encore ?

– Ah ! combien monsieur Sylvius tarde à revenir !

dit Hulda. Quand il est ici, je me sens moins

désespérée...

– Et, pourtant, que pourrait-il pour nous ? répondit

Joël.

Mais qu’y avait-il donc dans le passé de dame

Hansen qu’elle ne voulût pas confier à ses enfants ?

Quel amour-propre mal entendu l’empêchait de leur

dire le motif de ses inquiétudes ? Avait-elle quelque

reproche à se faire ? Et, d’autre part, pourquoi cette

pression qu’elle voulait exercer sur sa fille, à propos du

billet de Ole Kamp et de la valeur qu’il avait atteinte ?

D’où venait qu’elle se montrait si avide d’en toucher le

prix en argent ? Hulda et Joël allaient enfin l’apprendre.

Le 4 juillet, dans la matinée, Joël avait conduit sa

sœur à la petite chapelle où Hulda allait prier chaque

jour pour le naufragé.

Il l’attendait alors et la ramenait à la maison.

Ce jour-là, en revenant, tous deux aperçurent de

loin, sous les arbres, dame Hansen qui marchait

rapidement et se dirigeait vers l’auberge.

Elle n’était pas seule. Un homme l’accompagnait,

un homme qui devait parler à voix haute, et dont les

gestes semblaient être impérieux.

Hulda et son frère s’étaient soudain arrêtés.

– Quel est cet homme ? dit Joël.

Hulda fit quelques pas en avant.

– Je le reconnais, dit-elle.

– Tu le reconnais ?

– Oui ! C’est Sandgoïst !

– Sandgoïst, de Drammen, qui est déjà venu à la

maison pendant mon absence ?...

– Oui !

– Et qui agissait en maître, comme s’il avait eu des

droits... sur notre mère... sur nous, peut-être ?...

– Lui-même, frère, et, ces droits, il vient sans doute

pour les exercer aujourd’hui...

– Quels droits ?.. Ah !... cette fois je saurai ce que

cet homme a la prétention de faire ici !

Joël se contint, non sans peine, et, suivi de sa sœur,

il alla se mettre un peu à l’écart.

Quelques minutes après, dame Hansen et Sandgoïst

arrivaient à la porte de l’auberge. Sandgoïst en

franchissait le seuil – le premier. La porte se refermait

sur dame Hansen et sur lui, et tous deux s’installaient

dans la grande salle.

Joël et Hulda se rapprochèrent de la maison, où la

voix grondante de Sandgoïst se faisait entendre. Ils

s’arrêtèrent, ils écoutèrent. Dame Hansen parlait alors,

mais en suppliante.

– Entrons ! dit Joël.

Et tous deux, Hulda, le cœur oppressé, Joël,

frémissant d’impatience, de colère aussi, entrèrent dans

la grande salle, dont la porte fut soigneusement

refermée.

Sandgoïst était assis dans le grand fauteuil. Il ne se

dérangea même pas en apercevant le frère et la sœur. Il

se contenta de tourner la tête et de les regarder par-

dessus ses lunettes.

– Ah ! voici la charmante Hulda, si je ne me

trompe ! dit-il d’un ton qui déplut à Joël.

Dame Hansen était debout devant cet homme, dans

une humble et craintive attitude. Mais elle se redressa

soudain et parut très contrariée à la vue de ses enfants.

– Et voilà son frère, sans doute ? ajouta Sandgoïst.

– Oui, son frère, répondit Joël.

Puis, s’avançant et s’arrêtant à deux pas du fauteuil :

– Qu’y a-t-il pour votre service ? demanda-t-il.

Sandgoïst lui jeta un mauvais regard, et, de sa voix

dure et méchante, sans se lever :

– Nous allons vous l’apprendre, jeune homme ! dit-

il. En vérité, vous arrivez à propos ! J’avais hâte de

vous voir, et, si votre sœur est raisonnable, nous

finirons par nous entendre !

– Mais asseyez-vous donc, vous aussi, jeune fille !

Sandgoïst les invitait à s’asseoir, comme s’il eût été

chez lui. Joël le lui fit observer.

– Ah ! ah ! Cela vous blesse ! Diable, voilà un gars

qui n’a pas l’air commode !

– Pas commode, comme vous dites, répliqua Joël, et

qui n’accepte les politesses que de ceux qui ont le droit

de les lui faire !

– Joël ! dit dame Hansen.

– Frère !... frère ! ajouta Hulda, dont le regard

suppliait Joël de se contenir.

Celui-ci fit un violent effort pour se maîtriser, et,

afin de ne point céder à l’envie de jeter à la porte ce

grossier personnage, il se retira dans un coin de la salle.

– Puis-je parler, maintenant ? demanda Sandgoïst.

Un signe affirmatif de dame Hansen, ce fut tout ce

qu’il obtint. Mais, paraît-il, cela suffisait.

– Voici ce dont il s’agit, dit-il, et je vous prie de

bien écouter tous trois, car je n’aime pas à revenir sur

mes paroles !

Il s’exprimait, cela ne se voyait que trop, en homme

qui se croyait le droit d’imposer sa volonté,

– J’ai appris par les journaux, reprit-il, l’aventure

d’un certain Ole Kamp, un jeune marin de Bergen, et

d’un billet de loterie qu’il a envoyé à sa fiancée Hulda,

au moment où son navire le Viken allait faire naufrage,

J’ai appris également que, dans le public, on regardait

ce billet comme un billet surnaturel, à raison des

circonstances dans lesquelles il avait été retrouvé, J’ai

appris, en outre, qu’on lui attribuait une valeur spéciale

dans les chances du tirage, Enfin, j’ai appris que des

offres de rachat avaient été faites à Hulda Hansen, et

même à des prix considérables,

Il se tut un instant, Puis :

– Est-ce vrai ? dit-il,

La réponse à cette dernière question se fit attendre.

– Oui !... C’est vrai, dit Joël. Après ?

– Après ? reprit Sandgoïst. Voici : que toutes ces

offres reposent sur une superstition absurde, c’est bien

mon avis. Mais enfin, elles ne s’en sont pas moins

produites et s’accroîtront encore, je le suppose, à

mesure que le jour du tirage approchera, Or, je suis un

commerçant, moi. J’estime qu’il y a là une affaire qu’il

me conviendrait de prendre à mon compte. C’est

pourquoi, hier, j’ai quitté Drammen pour venir à Dal,

afin de traiter de la cession de ce billet et prier dame

Hansen de me donner la préférence sur tous autres

acquéreurs,

Hulda, dans un premier mouvement, allait répondre

à Sandgoïst comme elle l’avait fait à toutes demandes

de ce genre, bien qu’il ne se fût point adressé

directement à elle, lorsque Joël l’arrêta.

– Avant de répondre à monsieur Sandgoïst, dit-il, je

lui demanderai s’il sait à qui appartient ce billet.

– Mais à Hulda Hansen, j’imagine !

– Eh bien, c’est à Hulda Hansen qu’il faut demander

si elle est disposée à s’en défaire !

– Mon fils !... dit dame Hansen.

– Laissez-moi achever, ma mère, reprit Joël. Ce

billet n’appartenait-il pas légitimement à notre cousin

Ole Kamp, et Ole Kamp n’avait-il pas le droit de le

léguer à sa fiancée ?

– Incontestablement, répondit Sandgoïst.

– C’est donc à Hulda Hansen qu’il faut s’adresser

pour l’avoir.

– Soit, monsieur le formaliste, répondit Sandgoïst.

Je demande donc à Hulda de me céder ce billet, portant

le numéro 9672, qui lui vient de Ole Kamp.

– Monsieur Sandgoïst, répondit la jeune fille d’une

voix ferme, bien des propositions m’ont été faites au

sujet de ce billet, mais inutilement. Aussi je vous

répondrai comme j’ai répondu jusqu’ici. Si mon fiancé

m’a adressé ce billet avec son dernier adieu, c’est parce

qu’il a voulu que je le garde, non que je le vende. Je ne

puis donc m’en dessaisir à aucun prix.

Cela dit, Hulda se disposait à se retirer, considérant

que l’entretien, en ce qui la regardait, devait être

terminé par son refus. Sur un geste de sa mère, elle

s’arrêta.

Un mouvement de dépit était échappé à dame

Hansen, et Sandgoïst, par le plissement de son front,

l’éclair de ses yeux, montrait que la colère commençait

à s’emparer de lui.

– Oui ! Restez, Hulda, dit-il. Ce n’est pas votre

dernier mot, et, si j’insiste, c’est que j’ai le droit

d’insister. Je pense, d’ailleurs, que je me suis mal

expliqué, ou, plutôt, vous m’aurez mal compris. Il est

certain que les chances de ce billet ne se sont point

accrues parce que la main d’un naufragé l’a enfermé

dans une bouteille et qu’il a été fort à propos recueilli.

Mais il n’y a pas à raisonner avec l’engouement du

public. Nul doute que beaucoup de gens désirent en

devenir possesseurs. Ils ont déjà offert de l’acheter, ils

l’offriront encore. Je le répète, cela se présente comme

une affaire, et c’est une affaire que je viens vous

proposer.

– Vous aurez quelque peine à vous entendre avec

ma sœur, monsieur, répondit ironiquement Joël. Quand

vous lui parlez affaire, elle vous répond sentiment !

– Des mots, tout cela, jeune homme ! répondit

Sandgoïst, et, quand mon explication sera terminée,

vous verrez que, si c’est une affaire avantageuse pour

moi, elle l’est aussi pour elle. J’ajoute qu’elle le sera

également pour sa mère, dame Hansen, qui s’y trouve

directement intéressée.

Joël et Hulda se regardaient. Allaient-ils apprendre

ce que dame Hansen leur avait caché jusqu’alors ?

– Je reprends, dit Sandgoïst. Je n’ai pas prétendu

que ce billet me fût cédé pour le prix qu’il a coûté à Ole

Kamp. Non !... À tort ou à raison, il a acquis une

certaine valeur marchande. Aussi, j’entends faire un

sacrifice pour en devenir possesseur.

– On vous dit, répliqua Joël, que Hulda a déjà

repoussé des propositions supérieures à tout ce que

vous pourriez offrir...

– Vraiment ! s’écria Sandgoïst. Des propositions

supérieures ! Et qu’en savez-vous ?

– D’ailleurs, quelles qu’elles soient, ma sœur les

refuse, et j’approuve son refus !

– Ah ! çà, ai-je affaire à Joël ou à Hulda Hansen ?

– Ma sœur et moi, nous ne faisons qu’un, répondit

Joël. Apprenez-le, monsieur, puisque vous semblez ne

pas le savoir !

Sandgoïst, sans se déconcerter, haussa les épaules.

Puis, en homme sûr de ses arguments, il reprit :

– Quand j’ai parlé d’un prix en échange du billet,

j’aurais dû dire que j’ai à vous offrir des avantages : tels

que, dans l’intérêt de sa famille, Hulda ne pourra les

rejeter.

– Vraiment !

– Et maintenant, mon garçon, sachez, à votre tour,

que je ne suis pas venu à Dal pour prier votre sœur de

me céder ce billet ! Non ! Mille diables, non !

– Que demandez-vous alors ?

– Je ne demande pas, j’exige... je veux !...

– Et de quel droit, s’écria Joël, de quel droit, vous,

un étranger, osez-vous parler ainsi dans la maison de

ma mère ?

– Du droit qu’a tout homme, répondit Sandgoïst, de

parler quand il lui plaît et comme il lui plaît, lorsqu’il

est chez lui !

– Chez lui !

Joël, au comble de l’indignation, marcha vers

Sandgoïst, qui, bien qu’il ne s’effrayât pas facilement,

s’était vivement rejeté hors du fauteuil. Mais Hulda

retint son frère, pendant que dame Hansen, la tête

cachée dans ses mains, reculait à l’autre extrémité de la

salle.

– Frère !... regarde-la !... dit la jeune fille.

Joël s’arrêta soudain. La vue de sa mère avait

paralysé sa fureur. Tout, dans son attitude, disait à quel

point dame Hansen était au pouvoir de ce Sandgoïst !

Celui-ci reprit le dessus en voyant l’hésitation de Joël et

revint à la place qu’il occupait.

– Oui, chez lui ! s’écria-t-il d’une voix plus

menaçante encore. Depuis la mort de son mari, dame

Hansen s’est jetée dans des spéculations qui n’ont point

réussi. Elle a compromis le peu de fortune qu’avait

laissé votre père en mourant. Il lui a fallu emprunter

chez un banquier de Christiania. À bout de ressources,

elle a offert cette maison en garantie d’une somme de

quinze mille marks qui lui a été prêtée par obligation

bien en règle, obligation que, moi, Sandgoïst, j’ai

rachetée de son prêteur. Cette maison sera donc la

mienne, et très prochainement, si je ne suis pas payé à

l’échéance.

– Quand, cette échéance ? demanda Joël.

– Le 20 juillet, dans dix-huit jours, répondit

Sandgoïst. Et ce jour-là, que cela vous plaise ou non, je

serai ici chez moi !

– Vous ne serez chez vous, à cette date, que si vous

n’avez pas été remboursé d’ici là ! riposta Joël. Je vous

défends donc de parler comme vous le faites devant ma

mère et devant ma sœur !

– Il me défend !... à moi !... s’écria Sandgoïst. Et sa

mère me le défend-elle ?

– Mais parlez donc, ma mère ! dit Joël, en allant

vers dame Hansen, dont il voulut écarter les mains.

– Joël !... Mon frère !... s’écria Hulda... Par pitié

pour elle... je t’en supplie... calme-toi !

Dame Hansen, la tête courbée, n’osait plus regarder

son fils. Il n’était que trop vrai, quelques années après

la mort de son mari, elle avait tenté d’accroître sa

fortune en des affaires hasardeuses. Le peu d’argent

dont elle disposait s’était promptement dissipé. Bientôt

il lui avait fallu recourir aux emprunts ruineux. Et

maintenant, une obligation, hypothéquée sur sa maison,

était passée aux mains de ce Sandgoïst, de Drammen,

un homme sans cœur, un usurier bien connu, détesté

dans le pays. Dame Hansen ne l’avait vu pour la

première fois que le jour où il était venu à Dal afin

d’évaluer la valeur de l’auberge.

Ainsi donc, voilà quel était le secret qui pesait sur sa

vie ! Voilà quelle était l’explication de son attitude, et

pourquoi elle vivait à l’écart, comme si elle eût voulu se

cacher de ses enfants ! Voilà enfin ce qu’elle n’avait

jamais voulu dire à ceux dont elle avait compromis

l’avenir.

Hulda osait à peine songer à ce qu’elle venait

d’entendre. Oui ! Sandgoïst était bien le maître

d’imposer ses volontés ! Ce billet qu’il voulait avoir

aujourd’hui, il n’aurait plus de valeur dans quinze jours,

et, si elle ne le livrait pas, c’était la ruine, c’était la

maison vendue, c’était la famille Hansen sans domicile,

sans ressources... C’était la misère.

Hulda n’osait pas lever les yeux sur Joël. Mais Joël,

emporté par la colère, ne voulut rien entendre des

menaces de l’avenir. Il ne voyait que Sandgoïst, et, si

cet homme parlait encore comme il l’avait fait devant

lui, il ne pourrait plus se maîtriser...

Sandgoïst, se sachant le maître de la situation,

devint plus dur, plus impérieux encore.

– Ce billet, je le veux et je l’aurai ! répéta-t-il. En

échange, je n’offre pas un prix qu’il est impossible

d’établir ; mais j’offre de reculer l’échéance de

l’obligation souscrite par dame Hansen, de la reculer

d’un an... de deux ans !... Fixez vous-même la date,

Hulda !

Hulda, le cœur étreint par l’angoisse, n’aurait pu

répondre. Son frère répondit pour elle et s’écria :

– Le billet de Ole Kamp ne peut être vendu par

Hulda Hansen ! Ma sœur refuse donc, quelles que

soient vos prétentions et vos menaces ! Et maintenant,

sortez !

– Sortir ! dit Sandgoïst. Eh bien, non !... Je ne

sortirai pas !... Et si l’offre que j’ai faite n’est pas

suffisante... j’irai plus loin !... Oui !... contre la remise

du billet, j’offre... j’offre...

Il fallait que Sandgoïst eût vraiment un irrésistible

désir de posséder ce billet, il fallait qu’il fût bien

convaincu que l’affaire serait avantageuse pour lui, car

il alla s’asseoir devant la table, où se trouvait du papier,

une plume et de l’encre. Un instant après :

– Voilà ce que j’offre ! dit-il. C’était une quittance

de la somme due par dame Hansen, et pour laquelle elle

avait donné en garantie la maison de Dal.

Dame Hansen, les mains suppliantes, à demi

courbée, regardait, implorait sa fille...

– Et maintenant, reprit Sandgoïst, ce billet... je le

veux !... Je le veux aujourd’hui... à l’instant !... Je ne

quitterai pas Dal sans l’emporter !... Je le veux,

Hulda !... Je le veux !

Sandgoïst s’était approché de la pauvre fille, comme

s’il eût voulu la fouiller pour lui arracher le billet de

Ole...

Ce fut là plus que ne put supporter Joël, surtout

quand il entendit Hulda crier :

– Frère !... frère !

– Sortirez-vous ! dit-il.

Et, comme Sandgoïst refusait de sortir, il allait

s’élancer sur lui, lorsque Hulda intervint.

– Ma mère, voici le billet ! dit-elle.

Dame Hansen avait vivement saisi le billet, et,

pendant qu’elle l’échangeait contre la quittance de

Sandgoïst, Hulda tombait sur le fauteuil, presque sans

connaissance.

– Hulda !... Hulda !... s’écria Joël. Reviens à toi !...

Ah ! ma sœur, qu’as-tu fait ?

– Ce qu’elle a fait ? répondit dame Hansen. Ce

qu’elle a fait ?... Oui, je suis coupable ! Oui ! dans

l’intérêt de mes enfants, j’ai voulu accroître le bien de

leur père ! Oui ! J’ai compromis l’avenir ! J’ai appelé la

misère sur cette maison... Mais Hulda nous a sauvés

tous !... Voilà ce qu’elle a fait !... Merci, Hulda...

merci !

Sandgoïst était toujours là. Joël l’aperçut.

– Vous... ici... encore ! s’écria-t-il.

Puis, allant vers Sandgoïst, il le prit par les épaules,

il le souleva, et, malgré sa résistance, malgré ses cris, il

le jeta dehors.

XV



Le lendemain, Sylvius Hog revint à Dal dans la

soirée. Il ne dit rien de son voyage. Personne ne sut

qu’il était allé à Bergen. Tant que les recherches

commencées n’auraient pas donné un résultat

quelconque, il voulait les taire à la famille Hansen.

Toute lettre ou dépêche, qu’elle vînt de Bergen ou de

Christiania, devait lui être adressée personnellement à

l’auberge, où il se proposait d’attendre les événements.

Espérait-il toujours ? Oui ! mais il fallait bien l’avouer,

ce n’était plus que du pressentiment.

Dès qu’il fut de retour, le professeur n’eut pas de

peine à reconnaître qu’un événement grave s’était passé

pendant son absence. L’attitude de Joël et de Hulda

indiquait clairement qu’une explication avait dû avoir

lieu entre leur mère et eux. Un nouveau malheur venait-

il donc de frapper la famille Hansen ?

Cela ne put qu’affliger profondément Sylvius Hog.

Il éprouvait pour le frère et la sœur une affection si

paternelle qu’il n’eût pas été plus étroitement attaché à

ses propres enfants. Combien lui avaient-ils manqué

pendant cette courte absence – et, peut-être, combien

leur avait-il manqué lui-même !

– Ils parleront ! se dit-il. Il faudra qu’ils parlent ! Ne

suis-je donc pas de la famille !

Oui ! Sylvius Hog se croyait le droit, maintenant,

d’intervenir dans la vie privée de ses jeunes amis, de

savoir pourquoi Joël et Hulda paraissaient plus

malheureux qu’ils ne l’étaient au moment de son

départ. Il ne tarda pas à l’apprendre.

En effet, tous deux ne demandaient qu’à se confier à

l’excellent homme qu’ils aimaient d’une affection

filiale. Ils attendaient, pour ainsi dire, qu’il lui convînt

de les interroger. Depuis deux jours, ils s’étaient sentis

tellement abandonnés ! d’autant plus que Sylvius Hog

n’avait point dit où il allait. Non ! jamais heures ne leur

avaient paru plus longues ! Pour eux, cette absence ne

pouvait se rapporter aux recherches du Viken, et il ne

leur serait pas venu à la pensée que Sylvius Hog eût

voulu cacher ce voyage pour leur épargner une suprême

désillusion en cas d’insuccès.

Et maintenant, combien sa présence leur était plus

que jamais nécessaire ! Quel besoin ils éprouvaient de

le voir, de prendre ses conseils, d’entendre sa voix

toujours si affectueuse, si rassurante ! Mais oseraient-ils

lui dire ce qui s’était passé entre eux et l’usurier de

Drammen, et comment dame Hansen avait compromis

l’avenir de la maison ? Que penserait Sylvius Hog,

quand il apprendrait que le billet n’était plus entre les

mains de Hulda, lorsqu’il saurait que dame Hansen

l’avait employé à se libérer vis-à-vis de son impitoyable

créancier ?

Il allait l’apprendre, cependant. Qui commença à

parler, de Sylvius Hog ou de Joël et de Hulda, on ne

sait. Mais peu importe ! Ce qui est certain, c’est que le

professeur fut bientôt au courant de l’affaire. Il sut

quelle avait été la situation de dame Hansen et de ses

enfants ! Dans quinze jours, l’usurier les aurait chassés

de l’auberge de Dal si la dette n’eût été éteinte par la

cession du billet.

Sylvius Hog avait écouté ce triste récit que lui fit

Joël en présence de sa sœur :

– Il ne fallait pas vous dessaisir du billet ! s’écria-t-il

tout d’abord. Non !... il ne le fallait pas !

– Le pouvais-je, monsieur Sylvius ? répondit la

jeune fille, profondément troublée.

– Eh non ! sans doute !... Vous ne le pouviez pas !...

Et pourtant !... Ah ! si j’avais été là !

Et qu’aurait-il fait, s’il eût été là, le professeur

Sylvius Hog ? Il n’en dit rien et reprit :

– Oui, ma chère Hulda, oui, Joël ! En somme, vous

avez fait ce que vous deviez faire ! Mais ce qui

m’enrage, c’est que ce sera Sandgoïst qui profitera de

l’engouement superstitieux du public ! Si l’on attribue

au billet du pauvre Ole une valeur surnaturelle, c’est lui

qui va l’exploiter ! Et cependant, de croire que ce

numéro 9672 sera nécessairement favorisé par le sort,

c’est ridicule, absurde ! Enfin, pour conclure, moi je

n’aurais peut-être pas donné le billet. Après l’avoir

refusé à Sandgoïst, Hulda aurait mieux fait de le refuser

à sa mère !

À tout ce que venait de dire Sylvius Hog, le frère et

la sœur ne purent rien répondre. En remettant le billet à

dame Hansen, Hulda avait obéi à un sentiment filial

dont on ne pouvait la blâmer. Le sacrifice auquel elle

s’était résolue, ce n’était pas le sacrifice des chances

plus ou moins aléatoires que représentait ce billet dans

le tirage de la loterie de Christiania, c’était le sacrifice

des dernières volontés de Ole Kamp, c’était l’abandon

du dernier souvenir de son fiancé.

Enfin, il n’y avait plus à y revenir maintenant.

Sandgoïst avait le billet. Il lui appartenait. Il le mettrait

aux enchères. Un méchant usurier allait battre monnaie

avec ce touchant adieu du naufragé ! Non ! Sylvius Hog

ne pouvait se faire à cela !

Aussi, ce jour même, Sylvius Hog voulut-il avoir à

ce sujet une conversation avec dame Hansen,

conversation qui ne pouvait rien changer à l’état des

choses, mais devenue pour ainsi dire nécessaire entre

eux. Il se trouva, d’ailleurs, en face d’une femme très

pratique, qui, à n’en pas douter, avait plus de bon sens

que de cœur.

– Ainsi, vous me blâmez, monsieur Hog ? dit-elle,

après avoir laissé le professeur parler tout à son aise.

– Certainement, dame Hansen.

– Si vous me reprochez de m’être imprudemment

lancée dans de mauvaises affaires, d’avoir compromis

la fortune de mes enfants, vous avez raison. Mais, si

vous me reprochez d’avoir agi comme je l’ai fait pour

me libérer, vous avez tort. Qu’avez-vous à répondre ?

– Rien.

– Sérieusement, fallait-il refuser l’offre de

Sandgoïst, qui, en fin de compte, a payé quinze mille

marks cette cession d’un billet dont la valeur ne repose

sur rien ? Je vous le redemande, fallait-il refuser ?

– Oui et non, dame Hansen.

– Ce n’est pas oui et non, monsieur Hog, c’est non.

Dans la situation que vous connaissez, si l’avenir n’eût

pas été aussi menaçant – par ma faute, j’en conviens –

j’aurais compris le refus de Hulda !... Oui !... j’aurais

compris qu’elle ne voulût céder à aucun prix le billet

qu’elle avait reçu de Ole Kamp ! Mais, quand il

s’agissait d’être expulsée dans quelques jours d’une

maison où mon mari est mort, où mes enfants sont nés,

je ne le comprends plus, et vous-même, monsieur Hog,

à ma place, vous n’eussiez pas agi autrement !

– Si, dame Hansen, si !

– Et qu’auriez-vous fait ?

– J’aurais tout tenté plutôt que de sacrifier le billet

que ma fille avait reçu dans de pareilles circonstances !

– Ces circonstances le rendent-elles donc meilleur ?

– Ni vous, ni moi, personne n’en sait rien.

– On le sait, au contraire, monsieur Hog ! Ce billet

n’est rien qu’un billet qui a neuf cent quatre-vingt-dix-

neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf chances de

perdre contre une de gagner. Lui attribuez-vous donc

plus de valeur parce qu’il a été trouvé dans une

bouteille recueillie en mer ?

À cette question si précise, Sylvius Hog ne pouvait

qu’être très embarrassé de répondre. Aussi revint-il au

côté « sentiment » de l’affaire, en disant :

– La situation est celle-ci, à présent. Ole Kamp, au

moment du naufrage, a légué à Hulda le seul bien qui

lui restât au monde ! Il lui a même recommandé d’être

là, le jour du tirage, avec ce billet, si quelque heureuse

chance le lui avait fait parvenir... et, maintenant, ce

billet n’est plus entre les mains de Hulda.

– Ole Kamp eût été de retour, répondit dame

Hansen, qu’il n’aurait pas hésité à céder son billet à

Sandgoïst !

– C’est possible, reprit Sylvius Hog, mais lui seul

avait le droit de le faire. Et que lui répondriez-vous, s’il

n’était pas mort, s’il n’avait pas péri dans ce naufrage...

s’il revenait... demain... aujourd’hui...

– Ole ne reviendra pas, répondit dame Hansen d’une

voix sourde. Ole est mort, monsieur Hog, et bien mort !

– Vous n’en savez rien, dame Hansen ! s’écria le

professeur avec un accent de conviction vraiment

extraordinaire. Des recherches très sérieuses sont

commencées pour retrouver quelque survivant du

naufrage ! Elles peuvent aboutir – oui ! aboutir même

avant que le tirage de cette loterie ait eu lieu ! Vous

n’avez donc pas le droit de dire que Ole Kamp est mort,

tant qu’il n’y aura pas de preuves certaines qu’il ait péri

dans la catastrophe du Viken ! Si, maintenant, je ne

parle plus avec cette assurance à vos enfants, c’est que

je ne veux pas leur donner un espoir qui peut amener de

bien douloureuses déceptions ! Mais à vous, dame

Hansen, je vous dis ce que je pense ! Et que Ole soit

mort, non ! je ne peux pas le croire ! Non... je ne veux

pas le croire... Non ! je n’y crois pas !

Dame Hansen, sur ce terrain, où la discussion avait

été transportée, ne pouvait plus lutter avec le

professeur. Aussi se taisait-elle, et cette Norvégienne,

quelque peu superstitieuse au fond, baissait la tête,

comme si Ole Kamp eût été prêt à apparaître devant

elle.

– En tout cas, dame Hansen, reprit Sylvius Hog,

avant de disposer du billet de Hulda, il y avait une

chose très simple à faire, et vous ne l’avez pas faite.

– Laquelle, monsieur Hog ?

– Il fallait vous adresser d’abord à vos amis, aux

amis de votre famille. Ils n’auraient point refusé de

vous venir en aide, soit en se substituant à Sandgoïst

dans sa créance, soit en vous avançant la somme

nécessaire pour le payer !

– Je n’ai point d’amis, monsieur Hog, auxquels

j’eusse pu demander ce service !

– Si, vous en avez, dame Hansen, et j’en connais au

moins un, qui l’eût fait sans hésiter et comme un acte de

reconnaissance.

– Et quel est-il ?

– Sylvius Hog, député au Storthing !

Dame Hansen ne put rien répondre, et elle se

contenta de s’incliner devant le professeur.

– Mais ce qui est fait est fait – malheureusement !

ajouta Sylvius Hog. Je vous serai donc obligé, dame

Hansen, de ne rien dire à vos enfants de cette

conversation sur laquelle il n’y aura plus lieu de

revenir !

Et tous deux se séparèrent.

Le professeur avait repris sa vie habituelle et

recommencé ses promenades quotidiennes. Pendant

quelques heures, il visitait avec Joël et Hulda les

environs de Dal, mais sans aller trop loin, afin de ne

point fatiguer la jeune fille. Rentré dans sa chambre, il

se remettait à sa correspondance qui ne laissait pas

d’être importante. Il écrivait lettres sur lettres à Bergen,

à Christiania. Il stimulait le zèle de tous ceux qui

concouraient maintenant à cette bonne œuvre de la

recherche du Viken. Son existence se concentrait dans

cette unique pensée : retrouver Ole, retrouver Ole !

Il crut même devoir s’absenter encore, pendant

vingt-quatre heures, pour un motif qui, sans doute,

devait se rattacher à cette affaire qui intéressait la

famille Hansen. Mais il garda, comme toujours, un

secret absolu sur ce qu’il faisait ou faisait faire à ce

sujet.

Cependant la santé de Hulda, si durement éprouvée,

ne se rétablissait que bien lentement. La pauvre fille ne

vivait que du souvenir de Ole, et l’espoir qu’elle mêlait

parfois à ce souvenir s’affaiblissait de jour en jour. Et,

pourtant, elle avait alors près d’elle les deux êtres

qu’elle aimait le plus au monde, et l’un d’eux ne cessait

de l’encourager. Mais cela suffisait-il ? N’aurait-il pas

fallu la distraire à tout prix ? Et comment l’arracher à

ces pensées auxquelles se prenait toute son âme, ces

pensées qui la rattachaient comme par une chaîne de fer

au naufragé du Viken ?

Ainsi l’on arriva au 12 juillet.

C’était dans quatre jours que devait être tirée la

loterie des Écoles de Christiania.

Il va sans dire que la spéculation tentée par

Sandgoïst avait été portée à la connaissance du public.

Par ses soins, les journaux avaient annoncé que le

« célèbre et providentiel billet » portant le numéro 9672

était maintenant entre les mains de monsieur Sandgoïst

de Drammen, et que ce billet, mis en vente,

appartiendrait au plus offrant. Et, si monsieur Sandgoïst

était possesseur dudit billet, c’est qu’il l’avait acheté

fort cher à Hulda Hansen.

On le comprend, cette annonce ne pouvait que

diminuer singulièrement la jeune fille dans l’estime

publique. Quoi ! Hulda, séduite par un haut prix, s’était

décidée à vendre le billet du naufragé, le billet de son

fiancé Ole Kamp ! Elle avait fait argent de ce dernier

souvenir !

Mais une note, parue très à propos dans le Morgen-

Blad, mit ses lecteurs au courant de ce qui s’était passé.

On sut de quelle nature avait été l’intervention de

Sandgoïst et comment le billet se trouvait maintenant

entre ses mains. Ce fut sur l’usurier de Drammen que

retomba la réprobation publique, ce créancier sans

cœur, qui n’avait pas craint d’utiliser à son profit les

malheurs de la famille Hansen. Et alors il arriva ceci :

c’est que, comme par une entente générale, les offres

qui s’étaient produites lorsque Hulda possédait encore

le billet ne se renouvelèrent plus vis-à-vis du nouveau

possesseur. Il semblait que ledit billet n’avait plus la

valeur surnaturelle qu’on lui attribuait depuis que ce

Sandgoïst l’avait souillé de son attouchement. Donc,

Sandgoïst n’avait fait là qu’une très mauvaise affaire, et

le fameux numéro 9672 menaçait de lui rester pour

compte.

Il va sans dire que ni Hulda ni même Joël n’étaient

au courant de ce qui se disait. Heureusement ! Il leur

eût été bien pénible de se savoir mêlés à cette affaire,

qui avait pris une tournure si mercantile entre les mains

de l’usurier.

Le 12 juillet, vers le soir, une lettre arriva à l’adresse

du professeur Sylvius Hog.

Cette lettre, envoyée par la Marine, en contenait une

autre, qui était datée de Christiansand, petit port situé à

l’entrée du golfe de Christiania. Sans doute, elle

n’apprit rien de nouveau à Sylvius Hog, car il la serra

dans sa poche et n’en parla ni à Joël ni à sa sœur.

Seulement, au moment de se retirer dans sa chambre

en leur donnant le bonsoir, il dit :

– Vous le savez, mes enfants, c’est dans trois jours

que sera tirée la loterie. Est-ce que vous ne comptez pas

assister à ce tirage ?

– À quoi bon, monsieur Sylvius ? répondit Hulda.

– Cependant, reprit le professeur, Ole a voulu que sa

fiancée y assistât ; il en a fait l’expresse

recommandation dans les dernières lignes qu’il a

écrites, et je pense qu’il faut obéir aux dernières

volontés de Ole.

– Mais ce billet, Hulda ne l’a plus, répondit Joël, et

qui sait entre quelles mains il est allé !

– N’importe, répondit Sylvius Hog. Je vous

demande donc à tous deux de m’accompagner à

Christiania.

– Vous le voulez, monsieur Sylvius ? répondit la

jeune fille.

– Ce n’est pas moi, chère Hulda, c’est Ole qui le

veut, et il faut obéir à Ole.

– Sœur, monsieur Sylvius a raison, répondit Joël.

Oui ! il le faut !

– Quand comptez-vous partir, monsieur Sylvius ?

– Demain, dès l’aube, et que saint Olaf nous

protège !

XVI



Le lendemain, la kariol du contremaître Lengling

emportait Sylvius Hog et Hulda, assis côte à côte dans

la petite caisse peinturlurée. On le sait, il n’y avait pas

de place pour Joël. Aussi le brave garçon allait-il à pied,

près du cheval, qui secouait gaiement la tête.

Quatorze kilomètres entre Dal et Moel, ce n’était

pas assez pour embarrasser ce vigoureux marcheur.

La kariol suivait donc cette charmante vallée du

Vestfjorddal, en côtoyant la rive gauche du Maan –

vallée étroite et ombreuse, arrosée de mille cascades

rebondissantes, qui tombent de toutes hauteurs. À

chaque détour de ce chemin sinueux, on revoyait et on

perdait de vue la cime du Gousta, marquée de deux

brillantes taches de neige.

Le ciel était pur, le temps magnifique. De l’air pas

trop vif, du soleil pas trop chaud.

Remarque singulière, depuis que Sylvius Hog avait

quitté la maison de Dal, il semblait que sa figure se fût

rassérénée. Sans doute, il se « forçait » un peu, afin que

ce voyage fût au moins une distraction aux chagrins de

Hulda et de Joël.

Deux heures et demie, il n’en fallut pas davantage

pour atteindre Moel, à l’extrémité du lac Tinn, où

devait s’arrêter la kariol. Elle n’aurait pu aller plus loin,

à moins d’être une voiture flottante. En ce point de la

vallée commence, en effet, le chemin des lacs. Là se

trouve ce qu’on appelle un « vand-skyde », c’est-à-dire

un relais d’eau. Là, enfin, attendent ces fragiles

embarcations qui font le service du Tinn, dans sa

longueur comme dans sa largeur.

La kariol s’arrêta près de la petite église du hameau,

au bas d’une chute de plus de cinq cents pieds. Cette

chute, visible sur un cinquième de son parcours, se perd

en quelque profonde crevasse de la montagne, avant

d’être absorbée par le lac.

Deux bateliers se trouvaient sur l’extrême pointe de

la rive. Une barque en écorce de bouleau, dont

l’équilibre, absolument instable, ne permet pas un

mouvement d’un bord sur l’autre aux voyageurs qu’elle

transporte, était prête à démarrer.

Le lac apparaissait alors dans toute sa beauté

matinale. Le soleil, à son lever, avait bu les vapeurs de

la nuit. On n’aurait pu souhaiter une plus belle journée

d’été.

– Vous n’êtes pas trop fatigué, mon brave Joël ?

demanda le professeur, dès qu’il fut descendu de la

kariol.

– Non, monsieur Sylvius. Ne suis-je pas habitué à

ces longues courses à travers le Telemark ?

– C’est juste ! Dites-moi, savez-vous quelle est la

route la plus directe pour aller de Moel à Christiania ?

– Parfaitement, monsieur Sylvius. Une fois arrivés à

l’extrémité du lac, à Tinoset... Par exemple, je ne sais

pas si nous y trouverons une kariol, faute d’avoir

envoyé des « forbuds » pour prévenir de notre arrivée

au relais, comme on fait d’habitude dans le pays...

– Soyez tranquille, mon garçon, répondit le

professeur, j’ai prévu le cas. Mon intention n’est point

de vous obliger à faire la route à pied de Dal à

Christiania.

– S’il le fallait... dit Joël.

– Il ne le faudra pas. Revenons à notre itinéraire, et

dites-moi comment vous le comprenez.

– Eh bien, une fois à Tinoset, monsieur Sylvius,

nous contournerons le lac Fol, en passant par Vik et

Bolkesjö, de manière à gagner Möse, et de là,

Kongsberg, Hangsund et Drammen. Si nous voyageons

de nuit comme de jour, il ne sera pas impossible

d’arriver demain, dans l’après-midi, à Christiania.

– Très bien, Joël ! Je vois que vous connaissez le

pays, et voilà, en vérité, un agréable itinéraire.

– C’est le plus court.

– Eh bien, Joël, je me moque du plus court, vous

m’entendez ! répondit Sylvius Hog. J’en sais un autre

qui n’allonge le voyage que de quelques heures ! Et

celui-là, vous le connaissez, mon garçon, bien que vous

n’en parliez pas !

– Et lequel ?

– C’est celui qui passe par Bamble !

– Par Bamble ?

– Oui, Bamble ! Faites donc l’ignorant ! Bamble, où

demeure le fermier Helmboë et sa fille Siegfrid !

– Monsieur Sylvius !...

– C’est celui-là que nous prendrons, et, en

contournant le lac Fol par le sud au lieu de le

contourner par le nord, est-ce que nous n’atteindrons

pas tout aussi bien Kongsberg ?

– Tout aussi bien, et même mieux ! répondit Joël en

souriant.

– Merci pour mon frère, monsieur Sylvius ! dit la

jeune fille.

– Et pour vous aussi, petite Hulda, car j’imagine que

cela vous fera plaisir de revoir en passant votre amie

Siegfrid !

L’embarcation était prête. Tous trois y prirent place

sur un monceau de feuilles vertes, entassées à l’arrière.

Les deux bateliers, ramant et gouvernant à la fois,

poussèrent au large.

À mesure qu’on s’éloigne de la rive, le lac Tinn

commence à s’arrondir depuis Haekenoës, petit gaard

de deux ou trois maisons, bâti sur ce promontoire

rocheux que baigne l’étroit fiord dans lequel se

déversent paisiblement les eaux du Maan. Le lac est

encore très encaissé ; mais, peu à peu, l’arrière-plan des

montagnes recule, et l’on ne se rend compte de leur

hauteur qu’au moment où une embarcation passe à leur

base, sans paraître plus grosse qu’un oiseau aquatique.

De çà et de là émergent une douzaine d’îles ou

d’îlots, arides ou verdoyants, avec quelques huttes de

pêcheurs. À la surface du lac flottent des troncs d’arbres

non équarris et des trains de poutres débités par les

scieries du voisinage.

Ce qui fit dire en plaisantant à Sylvius Hog – et il

fallait qu’il eût bien envie de plaisanter :

– Si, selon nos poètes scandinaves, les lacs sont les

yeux de la Norvège, il faut convenir que la Norvège a

plus d’une poutre dans l’œil, comme dit la Bible !

Vers quatre heures, l’embarcation arrivait à Tinoset,

simple hameau des moins confortables. Peu importait,

d’ailleurs. L’intention de Sylvius Hog n’était point de

s’y arrêter, même une heure. Ainsi qu’il l’avait dit à

Joël, un véhicule l’attendait sur la rive. En prévision de

ce voyage, depuis longtemps décidé dans son esprit, il

avait écrit à M. Benett, de Christiania, de lui assurer les

moyens de voyager sans retards ni fatigues. C’est

pourquoi, au jour dit, une vieille calèche se trouvait à

Tinoset, son coffre bien garni de comestibles. Donc,

transport garanti pour tout le parcours, nourriture

également assurée – ce qui dispensait de recourir aux

œufs à demi couvés, au lait caillé et au brouet spartiate

des gaards du Telemark.

Tinoset est situé presque à l’extrémité du lac Tinn.

De là, par une assez belle chute, le Maan se précipite

dans la vallée inférieure, où il retrouve son cours

régulier. Les chevaux, venus du relais, étaient déjà

attelés, et la voiture prit aussitôt la direction de Bamble.

À cette époque, c’était la seule manière de parcourir

la Norvège en général et le Telemark en particulier. Et

peut-être les chemins de fer feront-ils regretter aux

touristes la kariol nationale et les calèches de M.

Benett !

Il va sans dire que Joël connaissait parfaitement

cette portion du bailliage qu’il avait si souvent traversée

entre Dal et Bamble.

Il était huit heures du soir, lorsque Sylvius Hog, le

frère et la sœur arrivèrent dans cette petite localité.

On ne les y attendait pas ; mais le fermier Helmboë

ne leur en fit pas moins le meilleur accueil. Siegfrid

embrassa tendrement son amie qu’elle trouva bien pâlie

par tant de douleurs. Pendant quelques instants, les

deux jeunes filles restèrent seules à échanger leurs

peines.

– Je t’en prie, chère Hulda, dit Siegfrid, ne te laisse

pas abattre par ton chagrin ! Moi, je n’ai pas perdu

confiance ! Pourquoi renoncer à tout espoir de revoir

notre pauvre Ole ! Nous avons appris par les journaux

qu’on s’occupait de retrouver le Viken ! Les recherches

réussiront !... Tiens ! je suis sûre que monsieur Sylvius

espère encore !... Hulda... ma chérie... je t’en supplie...

ne désespère pas !

Pour toute réponse, Hulda ne pouvait que pleurer, et

Siegfrid la pressait sur son cœur.

Ah ! quelle joie eût régné dans la maison du fermier

Helmboë, au milieu de ces braves gens, simples et bons,

si tout ce petit monde avait eu le droit d’être heureux !

– Ainsi, vous allez directement à Christiania ?

demanda le fermier à Sylvius Hog.

– Oui, monsieur Helmboë !

– Pour assister au tirage de la loterie ?

– Sans doute.

– À quoi bon, puisque le billet de Ole Kamp est

maintenant entre les mains de ce misérable Sandgoïst !

– C’était la volonté de Ole, répondit le professeur, et

il faut respecter sa volonté.

– On dit que l’usurier de Drammen n’a pu trouver

acquéreur pour ce billet qui lui coûte cher !

– On le dit, en effet, monsieur Helmboë.

– Bon ! Il n’a que ce qu’il mérite, ce vilain homme,

ce coquin, monsieur Hog, oui !... ce coquin !... Et c’est

bien fait !

– Oui, en vérité, monsieur Helmboë, c’est bien fait !

Naturellement, il fallut souper à la ferme. Siegfrid ni

son père n’auraient laissé partir leurs amis avant qu’ils

n’eussent accepté cette invitation. Mais il importait de

ne pas s’attarder, si l’on voulait regagner pendant la

nuit les quelques heures perdues par le détour de

Bamble. Aussi, à neuf heures, les chevaux avaient-ils

été amenés du relais par un des garçons du gaard, qui

s’occupa de les atteler.

– À ma prochaine visite, cher monsieur Helmboë,

dit Sylvius Hog au fermier, je resterai six heures à table,

si vous l’exigez ! Mais, aujourd’hui, je vous

demanderai la permission de remplacer le dessert par

une bonne poignée de main que vous me donnerez, et

par un bon baiser que votre charmante Siegfrid donnera

à ma petite Hulda !

Cela fait, on partit.

Sous cette latitude élevée, le crépuscule devait se

prolonger pendant quelques heures encore. Aussi,

l’horizon resta-t-il assez visible, après le coucher du

soleil, tant l’atmosphère était pure.

C’est une belle route, assez accidentée, celle qui va

de Bamble à Kongsberg, en passant par Hitterdal et le

sud du lac Fol. Elle traverse ainsi toute la portion

méridionale du Telemark, en desservant les bourgs,

hameaux ou gaards des environs.

Une heure après le départ, Sylvius Hog, sans s’y

arrêter, put apercevoir l’église d’Hitterdal, un vieil

édifice très curieux, coiffé de pinacles qui se hissent les

uns sur les autres, sans souci de la régularité des lignes.

Le tout est en bois, depuis les murs faits de poutres

jointives et de planches imbriquées, jusqu’à l’extrême

pointe du dernier clocheton. Cet amoncellement de

poivrières est, paraît-il, un monument vénérable et

vénéré de l’architecture scandinave du treizième siècle.

La nuit vint peu à peu, une de ces nuits qui sont

encore imprégnées des dernières lueurs du jour ; mais,

vers une heure du matin, elle allait se fondre dans

l’aube naissante.

Joël, assis sur le siège de devant, était absorbé dans

ses réflexions. Hulda restait pensive au fond de la

voiture. Quelques paroles furent alors échangées entre

Sylvius Hog et le postillon, auquel le professeur

recommanda de presser ses chevaux. On n’entendit plus

ensuite que les grelots de l’attelage, le claquement du

fouet et le grincement des roues sur un sol raviné.

On marcha toute la nuit, sans relayer. Il ne fut pas

nécessaire de s’arrêter à Listhüs, inconfortable station,

perdue au milieu d’un cirque de montagnes sapineuses,

que circonscrit un second périmètre de montagnes

arides et sauvages. On dépassa aussi Tiness, petit gaard

pittoresque, dont quelques maisons sont juchées sur des

pilotis de pierre. La calèche roulait assez rapidement

avec son bruit de ferraille, son cliquetis de boulons

desserrés et de ressorts distendus. Il n’y eut pas un

reproche à adresser au conducteur – un bon vieux qui

dormait à moitié en secouant ses guides.

Machinalement, il allongeait quelques coups de fouet,

pas méchants, mais de préférence au cheval de gauche.

Cela tenait à ce que, si le cheval de droite lui

appartenait, l’autre était la propriété de son voisin du

gaard.

À cinq heures du matin, Sylvius Hog ouvrit les

yeux, étendit les bras, et put respirer avec délices la

pénétrante senteur des sapins qui parfumait

l’atmosphère.

On était à Kongsberg. La voiture traversa le pont

jeté sur le Laagen, et vint s’arrêter au-delà, après avoir

passé près de l’église, non loin de la chute de Larbrö.

– Mes amis, dit Sylvius Hog, si vous le voulez, nous

ne ferons que relayer ici. Il est encore trop tôt pour

déjeuner. Mieux vaut ne faire une halte sérieuse qu’à

Drammen. Là, nous nous offrirons un bon repas, afin

d’économiser les comestibles de M. Benett !

Cela convenu, le professeur et Joël se contentèrent

de prendre un petit verre de brandevin à l’Hôtel des

Mines. Un quart d’heure après, les chevaux étant

arrivés, on se remit en route.

Au sortir de la ville, la voiture dut remonter une

rampe très escarpée, hardiment taillée au flanc de la

montagne. Un instant, les hauts pylônes des mines

d’argent de Kongsberg se découpèrent en silhouette sur

le ciel. Puis, tout cet horizon disparut derrière un rideau

d’immenses forêts de sapins, obscures et fraîches

comme des caves, dans lesquelles la chaleur du soleil

ne pénétrait pas plus que la lumière.

La ville de bois d’Hangsund fournit un nouvel

attelage à la calèche. On retrouva de longues routes,

souvent fermées par quelques barrières à pivot qu’il

fallait faire ouvrir moyennant cinq ou six shillings.

Région fertile, où abondaient les arbres, qui

ressemblaient à des saules pleureurs avec leurs

branches pliant sous le poids des fruits. En se

rapprochant de Drammen, la vallée commença à

redevenir monstrueuse.

À midi, la ville, assise sur l’un des bras du fiord de

Christiania, montra ses deux interminables rues,

bordées de maisons peintes, et son port, toujours très

animé, où les trains de bois ne laissent que peu de place

aux navires qui viennent s’y charger des produits du

Nord.

La voiture s’arrêta devant l’Hôtel de Scandinavie.

Le propriétaire, un important personnage à barbe

blanche, l’air doctoral, parut sur le seuil de son

établissement.

Avec cette finesse de perception qui distingue les

aubergistes en tous les pays du monde :

– Je ne serais pas surpris, dit-il, que ces messieurs et

cette jeune dame voulussent déjeuner ?

– En effet, ne soyez pas surpris, répondit Sylvius

Hog, et faites-nous servir le plus tôt possible.

– À l’instant !

Le déjeuner fut bientôt prêt, et, en réalité, très

acceptable. Il y eut surtout un certain poisson du fiord,

truffé d’une herbe parfumée, dont le professeur mangea

avec un évident plaisir.

À une heure et demie, la voiture, attelée de chevaux

frais, revenait devant l’Hôtel de Scandinavie, et elle

repartit en remontant au petit trot la grande rue de

Drammen.

Mais voilà qu’en passant devant une maison basse,

d’aspect peu attrayant, qui contrastait avec la couleur

gaie des maisons voisines, Joël ne put retenir un

mouvement de répulsion.

– Sandgoïst ! s’écria-t-il.

– Ah ! c’est là monsieur Sandgoïst ? dit Sylvius

Hog. En vérité, il n’a point bonne figure !

C’était Sandgoïst. Il fumait près de sa porte.

Reconnut-il Joël sur le siège de devant, on ne sait, car la

voiture fila rapidement entre des piles de madriers et

des monceaux de planches.

Au-delà d’une route bordée de sorbiers chargés de

leurs fruits de corail, l’attelage s’engagea à travers une

épaisse forêt de pins, qui côtoie la « Vallée du

Paradis », magnifique dépression du sol, avec ses

lointains étagés jusqu’aux dernières limites de

l’horizon. Des centaines de monticules apparurent alors,

la plupart couronnés d’une villa ou d’un gaard. Puis,

aux approches du soir, lorsque la voiture commença à

redescendre vers la mer en côtoyant de larges prairies,

des fermes montrèrent leurs maisons d’un rouge vif qui

tranchait crûment sur le rideau vert-noir des arbres.

Enfin, les voyageurs atteignirent le fiord même de

Christiania, encadré de pittoresques collines, avec ses

innombrables criques, ses petits ports en miniature, et

leurs « piers » de bois, où viennent accoster les

embarcations de la baie et les vapeurs-omnibus.

À neuf heures du soir – il faisait encore grand jour

sous cette latitude – l’antique calèche entrait dans la

ville, non sans tapage, en suivant les rues déjà désertes.

D’après l’ordre donné par Sylvius Hog, elle vint

s’arrêter à l’Hôtel Victoria. C’est là que descendirent

Hulda et Joël. Des chambres avaient été d’avance

retenues pour eux. Après un bonsoir affectueux, le

professeur regagna sa vieille maison, où sa vieille

servante Kate et son vieux domestique Pink

l’attendaient avec une non moins vieille impatience.

XVII



Christiania – grande cité pour la Norvège – ne serait

qu’une assez petite ville en Angleterre ou en France.

Sans de fréquents incendies, elle se montrerait encore

telle qu’elle fut bâtie au onzième siècle. En réalité, elle

ne date que de l’année 1624, époque à laquelle la

reconstruisit le roi Christian. D’Opsolö qu’elle

s’appelait alors, elle devint Christiania, du nom

féminisé de son royal architecte. C’est donc une ville

régulière, à larges rues, froides et droites, tracées au

tire-ligne, avec des maisons de pierres blanches ou de

briques rouges. Au milieu d’un assez beau jardin,

s’élève le château royal, l’Orscarslot, vaste bâtisse

quadrangulaire, sans style, bien qu’elle soit de style

ionien. Çà et là, apparaissent quelques églises, dans

lesquelles les beautés de l’art ne sauraient distraire

l’attention des fidèles. Enfin, il y a aussi plusieurs

édifices civils et établissements publics, sans compter

un grand bazar, disposé en rotonde, où viennent

s’entasser les produits étrangers et indigènes.

En tout cet ensemble, rien de très curieux. Mais, ce

qu’il faut admirer sans réserve, c’est la position de la

ville, au milieu de ce cirque de montagnes, si variées

d’aspect, qui lui font un cadre superbe. Presque plate

dans ses quartiers riches et neufs, elle ne se relève que

pour former une sorte de Kasbah, couverte de maisons

irrégulières où végète la population peu aisée, huttes de

bois, huttes de brique, dont les tons criards étonnent le

regard plus qu’ils ne le charment.

Il ne faudrait pas croire que le mot Kasbah, réservé

aux villes africaines, ne saurait être à sa place dans une

cité du nord de l’Europe. Christiania n’a-t-elle pas, dans

le voisinage du port, les quartiers de Tunis, de Maroc et

d’Alger ? Et, s’il ne s’y trouve pas des Tunisiens, des

Marocains, des Algériens, leur population flottante n’en

vaut guère mieux.

En somme, comme toute ville dont les pieds

baignent dans la mer et qui dresse sa tête au niveau de

verdoyantes collines, Christiania est extrêmement

pittoresque. Il n’est pas injuste de comparer son fiord à

la baie de Naples. Ainsi que les rivages de Sorrente ou

de Castellamare, ses rives sont meublées de villas et de

chalets, à demi perdus dans la verdure presque noire des

sapins, au milieu de ces légères vapeurs qui leur

donnent ce « flou » spécial aux régions hyperboréennes.

Sylvius Hog était donc enfin de retour à Christiania.

Il est vrai, ce retour s’accomplissait dans des conditions

qu’il n’aurait jamais pu prévoir, au milieu d’un voyage

interrompu. Eh bien ! il en serait quitte pour le

recommencer une autre année ! En ce moment, il ne

s’agissait que de Joël et de Hulda Hansen. S’il ne les

avait pas fait descendre dans sa maison, c’est qu’il eût

fallu deux chambres pour les recevoir. Bien

certainement, le vieux Pink, la vieille Kate leur auraient

fait bon accueil ! Mais on n’avait pas eu le temps de se

préparer. Aussi le professeur les avait-il conduits à

l’Hôtel Victoria et recommandés particulièrement. Or,

une recommandation de Sylvius Hog, député au

Storthing, cela valait qu’on en tînt compte.

Mais, en même temps que le professeur demandait

pour ses protégés les attentions qu’on aurait eues pour

lui-même, il n’avait point donné leurs noms. Garder

l’incognito, tout d’abord, cela ne lui paraissait que

prudent à l’endroit de Joël et surtout de Hulda Hansen.

On sait quel bruit s’était fait autour de la jeune fille, ce

qui eût été une gêne pour elle. Mieux valait ne rien dire

de son arrivée à Christiania.

Il avait été convenu que, le lendemain, Sylvius Hog

ne reverrait pas le frère et la sœur avant l’heure du

déjeuner, c’est-à-dire entre onze heures et midi.

Le professeur, en effet, avait quelques affaires à

régler, qui devaient lui prendre toute la matinée ; et il

viendrait rejoindre Hulda et Joël dès qu’elles seraient

terminées. Il ne les quitterait plus alors, il resterait avec

eux jusqu’au moment où l’on procéderait au tirage de la

loterie, qui devait s’effectuer à trois heures.

Donc, Joël, dès qu’il fut levé, alla trouver sa sœur.

Hulda, tout habillée déjà, l’attendait dans sa chambre.

Dans le but de la distraire un peu de ses pensées, qui

devaient être plus douloureuses encore ce jour-là, Joël

lui proposa de se promener jusqu’à l’heure du déjeuner.

Hulda, pour ne pas désobliger son frère, accepta l’offre

qu’il lui faisait, et tous deux allèrent un peu à l’aventure

à travers la ville.

C’était un dimanche. Contrairement à ce qui se fait

dans les cités du Nord pendant les jours fériés, où le

nombre des promeneurs est plus restreint, il y avait une

grande animation par les rues. Non seulement les

citadins n’avaient point quitté la ville pour la

campagne, mais ils voyaient les ruraux des environs

affluer chez eux. Le railway du lac Miosen, qui dessert

les environs de la capitale, avait dû organiser des trains

supplémentaires. Autant de curieux et surtout

d’intéressés qu’attirait cette populaire loterie des Écoles

de Christiania !

Donc, beaucoup de monde à travers les rues, des

familles au complet, même des villages entiers, venus

avec l’espérance secrète de n’avoir point fait un voyage

inutile. Qu’on y songe ! Le million de billets avait été

placé, et, ne dussent-ils gagner qu’un simple lot de cent

ou deux cents marks, combien de braves gens

rentreraient contents du sort dans leurs humbles soeters

ou leurs modestes gaards !

Joël et Hulda, en quittant l’Hôtel Victoria,

descendirent d’abord jusqu’aux quais qui s’arrondissent

dans l’est de la baie. En cet endroit, l’affluence était un

peu moins grande, si ce n’est dans les cabarets, où la

bière et le brandevin, versés à pleines chopes et à pleins

verres, rafraîchissaient des gosiers en état de soif

permanente.

Tandis que le frère et la sœur se promenaient entre

les magasins, les rangs de barriques, les tas de caisses

de toute provenance, les bâtiments, amarrés à terre ou

mouillés au large, attiraient plus spécialement leur

attention. N’y avait-il pas quelques-uns de ces navires

qui étaient attachés au port de Bergen, où le Viken ne

devait plus revenir ?

– Ole !... Mon pauvre Ole ! murmurait Hulda.

Aussi Joël voulut-il l’entraîner loin de la baie, en

remontant vers les quartiers de la haute ville.

Là, dans les rues, sur les places, au milieu des

groupes, ils entendirent bien des propos à leur adresse.

– Oui, disait l’un, on avait été jusqu’à offrir dix

mille marks du numéro 9672 !

– Dix mille ? répondait un autre. J’ai entendu parler

de vingt mille et même plus !

– Monsieur Vanderbilt, de New York, est allé

jusqu’à trente mille !

– Messieurs Baring, de Londres, à quarante mille !

– Et messieurs Rothschild, de Paris, à soixante

mille !

On sait ce qu’il fallait croire de ces exagérations du

populaire. À continuer cette échelle ascendante, les prix

offerts eussent fini par dépasser le montant du gros lot !

Mais, si les diseurs de nouvelles n’étaient pas

d’accord sur le chiffre des propositions faites à Hulda

Hansen, la foule s’entendait à merveille pour qualifier

les agissements de l’usurier de Drammen.

– Quel damné coquin, ce Sandgoïst, qui n’a pas eu

pitié de ces braves gens !

– Oh ! il est bien connu dans le Telemark, et il n’en

est pas à son coup d’essai !

– On dit qu’il n’a pu trouver à revendre le billet de

Ole Kamp, après l’avoir payé d’un bon prix !

– Non ! Personne n’en a voulu !

– Cela n’est pas étonnant ! Entre les mains de Hulda

Hansen, ce billet était bon !

– Évidemment, tandis qu’entre les mains de

Sandgoïst, il ne vaut plus rien !

– C’est bien fait ! Il lui restera pour compte, et

puisse-t-il perdre les quinze mille marks qu’il lui a

coûtés !

– Mais, si ce gueux allait gagner le gros lot ?...

– Lui !... Par exemple !

– Voilà qui serait une injustice du sort ! En tout cas,

qu’il ne vienne pas au tirage !...

– Non, car on lui ferait un mauvais parti !

Tel est le résumé des opinions émises sur le compte

de Sandgoïst. On sait d’ailleurs que, par prudence ou

pour tout autre motif, il n’avait point l’intention

d’assister au tirage, puisque, la veille, il était encore

dans sa maison de Drammen.

Hulda, très émue, et Joël, qui sentait le bras de sa

sœur frémir au sien, passaient vite, sans chercher à en

entendre davantage, comme s’ils eussent craint d’être

acclamés de tous ces amis ignorés qu’ils comptaient

parmi cette foule.

Quant à Sylvius Hog, peut-être avaient-ils espéré le

rencontrer par la ville. Il n’en fut rien. Mais quelques

mots, surpris dans les conversations, leur apprirent que

le retour du professeur à Christiania était déjà connu du

public. Depuis le matin, on l’avait vu marcher d’un air

très affairé, en homme qui n’a point le temps de

questionner ni de répondre, tantôt du côté du port,

tantôt du côté des bureaux de la Marine.

Certes, Joël aurait pu demander à n’importe quel

passant où demeurait le professeur Sylvius Hog.

Chacun se fût empressé de lui indiquer sa maison et de

l’y conduire. Il ne le fit pas par crainte d’être indiscret,

et, puisque rendez-vous était donné à l’hôtel, le mieux

était de s’en tenir là.

C’est ce que Hulda pria Joël de faire vers dix heures

et demie. Elle se sentait très lasse, et tous ces propos,

auxquels son nom était mêlé, lui faisaient mal.

Elle rentra donc à l’Hôtel Victoria, puis remonta

dans sa chambre pour y attendre le retour de Sylvius

Hog.

Quant à Joël, il était resté au rez-de-chaussée de

l’hôtel, dans le salon de lecture. Là, machinalement, il

occupa son temps à feuilleter les journaux de

Christiania.

Tout à coup, sa figure pâlit, son regard se troubla, le

journal qu’il tenait lui tomba des mains...

Dans un numéro du Morgen-Blad, aux nouvelles de

mer, il venait de lire la dépêche suivante, datée de

Terre-Neuve :

« L’aviso Telegraf, arrivé sur le lieu présumé du

naufrage du Viken, n’en a retrouvé aucun vestige. Ses

recherches sur la côte du Groënland n’ont pas eu plus

de succès. On doit donc considérer comme certain qu’il

ne reste aucun survivant de l’équipage du Viken. »

XVIII



– Bonjour, monsieur Benett ! Quand je trouve

l’occasion de vous donner une poignée de main, cela

me fait toujours plaisir.

– Et cela me fait toujours honneur, monsieur Hog.

– Honneur, plaisir, plaisir, honneur, répondit

gaiement le professeur, l’un vaut l’autre !

– Je vois que votre voyage dans la Norvège centrale

s’est heureusement achevé.

– Il n’est point achevé, mais il est fini, monsieur

Benett – pour cette année du moins.

– Eh bien, monsieur Hog, parlez-moi, s’il vous plaît,

de ces braves gens dont vous avez fait la connaissance à

Dal.

– De braves gens, en effet, monsieur Benett, de

braves gens et des gens braves ! Le mot leur convient

dans les deux sens !

– D’après ce que les journaux nous ont appris, il faut

convenir qu’ils sont bien à plaindre !

– Très à plaindre, monsieur Benett ! Je n’ai jamais

vu le malheur frapper de pauvres êtres avec une

obstination pareille !

– En effet, monsieur Hog. Après l’affaire du Viken,

l’affaire de cet abominable Sandgoïst !

– Comme vous dites, monsieur Benett.

– En fin de compte, monsieur Hog, Hulda Hansen a

bien fait de livrer le billet contre quittance.

– Vous trouvez ?... Et pourquoi donc, s’il vous

plaît ?

– Parce que de toucher quinze mille marks contre la

quasi-certitude de ne rien toucher du tout...

– Ah ! monsieur Benett ! riposta Sylvius Hog, vous

parlez là en homme pratique, en négociant que vous

êtes ! Mais, si l’on veut se placer à un autre point de

vue, cela devient une affaire de sentiment, et le

sentiment ne se chiffre pas !

– Évidemment, monsieur Hog ; mais permettez-moi

de vous le dire, il est très probable que votre protégée

en eût été pour son sentiment !

– Qu’en savez-vous ?

– Mais songez-y donc ! Que représentait ce billet ?

une seule chance de gagner sur un million !...

– En effet, une chance sur un million ! C’est bien

peu, monsieur Benett, c’est bien peu !

– Aussi la réaction s’est-elle faite, après

l’engouement des premiers jours, et, dit-on, ce

Sandgoïst, qui n’avait acheté ce billet que pour spéculer

dessus, n’a pu trouver de preneur !

– Il paraît, monsieur Benett.

– Et pourtant, si ce maudit usurier venait à gagner le

gros lot, voilà qui serait un scandale !

– Un scandale, assurément, monsieur Benett, le mot

n’est pas trop fort, un scandale !

En parlant ainsi, Sylvius Hog se promenait à travers

les magasins, on peut dire à travers le bazar de M.

Benett, si connu de Christiania et de toute la Norvège.

En effet, que ne trouve-t-on pas dans ce bazar ?

Voitures de voyages, kariols par douzaines, caisses de

comestibles, paniers de vins, stock de conserves,

vêtements et ustensiles de touristes, même des guides

pour conduire les voyageurs jusqu’aux dernières

bourgades du Finmark, jusqu’en Laponie, jusqu’au pôle

Nord ! Et ce n’est pas tout ! M. Benett n’offre-t-il pas

aux amateurs d’histoire naturelle les divers échantillons

de pierres et de métaux du sol, comme les spécimens

les plus variés des oiseaux, insectes, reptiles, de la

faune norvégienne ? Et – ce qu’il est bon de savoir – où

rencontrerait-on un assortiment de bijoux et de bibelots

du pays plus complet que dans ses vitrines ?

Aussi ce gentleman est-il la Providence des

touristes, désireux de visiter la région scandinave. C’est

l’homme universel dont Christiania ne pourrait plus se

passer.

– Et, à propos, monsieur Hog, dit-il, vous avez bien

trouvé à Tinoset la voiture que vous m’aviez

demandée ?

– Puisque je vous l’avais demandée, monsieur

Benett, j’étais certain qu’elle y serait à l’heure dite !

– Vous me comblez, monsieur Hog. Mais, d’après

votre lettre, vous deviez être trois personnes...

– Trois, en effet.

– Et ces personnes ?...

– Elles sont arrivées, hier soir, en bonne santé, et

elles m’attendent à l’Hôtel Victoria, où je vais les

rejoindre.

– Est-ce que ce sont ?...

– Précisément, monsieur Benett, ce sont... Et, je

vous prie, n’en dites rien. Je tiens à ce que leur arrivée

ne s’ébruite pas encore.

– Pauvre fille !

– Oui !... Elle a bien souffert !

– Et vous avez voulu qu’elle assistât au tirage de la

loterie, bien qu’elle n’ait plus le billet que lui avait

légué son fiancé ?

– Ce n’est pas moi qui l’ai voulu, monsieur Benett !

C’est Ole Kamp, et, à vous comme à tous, je répéterai :

Il faut obéir aux dernières volontés de Ole !

– Évidemment, ce que vous faites est toujours bien

fait, cher monsieur Hog.

– Des compliments, cher monsieur Benett ?...

– Non, mais il est fort heureux pour elle que la

famille Hansen vous ait trouvé sur son chemin !...

– Bah ! Il est encore plus heureux pour moi de

l’avoir trouvée sur le mien !

– Je vois que vous avez toujours votre bon cœur !

– Monsieur Benett, puisqu’on est obligé d’avoir un

cœur, autant vaut qu’il soit bon, n’est-ce pas ?

Et de quel excellent sourire Sylvius Hog

accompagna cette réponse au digne commerçant.

– Et maintenant, monsieur Benett, reprit-il, ne

croyez pas que je sois venu chercher des félicitations

chez vous ! Non ! C’est un autre motif qui m’amène.

– À votre service.

– Vous savez, n’est-il pas vrai, que, sans

l’intervention de Joël et de Hulda Hansen, si le

Rjukanfos avait bien voulu me rendre, il ne m’aurait

rendu qu’à l’état de cadavre. Je n’aurais donc pas

aujourd’hui le plaisir de vous voir...

– Oui !... Oui !... Je sais ! répondit M. Benett. Les

journaux ont raconté votre aventure !... Et, en vérité, ces

courageux jeunes gens eussent bien mérité de gagner le

gros lot !

– C’est mon avis, répondit Sylvius Hog. Mais,

puisque c’est maintenant impossible, je ne voudrais pas

que ma petite Hulda retournât à Dal sans quelque petit

cadeau... un souvenir...

– C’est là ce que j’appellerai une bonne idée,

monsieur Hog !

– Vous allez donc m’aider à choisir, parmi toutes

vos richesses, quelque chose qui puisse plaire à une

jeune fille...

– Volontiers, répondit M. Benett.

Et il pria le professeur de passer dans le magasin

réservé à la joaillerie indigène. Un bijou norvégien,

n’était-ce pas le plus charmant souvenir qu’on pût

emporter de Christiania et du merveilleux bazar de M.

Benett ?

Ce fut aussi l’avis de Sylvius Hog, auquel le

complaisant gentleman s’empressa d’ouvrir toutes ses

vitrines.

– Voyons, dit-il, je ne suis pas très connaisseur, et je

m’en rapporte à votre goût, monsieur Benett.

– Nous nous entendrons, monsieur Hog.

Il y avait là tout un assortiment de ces bijoux

suédois et norvégiens, de fabrication très complexe, et

qui sont généralement plus précieux de travail que de

matière.

– Qu’est-ce que cela ? demanda le professeur.

– C’est une bague en doublé, avec glands mobiles,

dont le tintement est fort agréable.

– Très joli ! répondit Sylvius Hog, en essayant la

bague à l’extrémité de son petit doigt. Mettez toujours

cette bague de côté, monsieur Benett, et voyons autre

chose.

– Bracelets ou colliers ?

– Un peu de tout, si vous permettez, monsieur

Benett, un peu de tout ! Ah ! ceci ?...

– Ce sont des rondelles qui se portent par paires au

corsage. Voyez-vous l’effet du cuivre sur ce fond de

laine rouge plissée ? C’est de très bon goût, sans

atteindre de trop hauts prix.

– Charmant, en effet, monsieur Benett. Mettons

encore cet ornement de côté.

– Seulement, monsieur Hog, je vous ferai observer

que ces rondelles sont absolument réservées aux

parures des jeunes mariées... le jour des noces... et

que...

– Par saint Olaf ! vous avez raison, monsieur Benett,

vous avez bien raison ! Ma pauvre Hulda ! Ce n’est

malheureusement pas Ole qui lui fait ce cadeau, c’est

moi, et ce n’est plus à une fiancée que je vais l’offrir !...

– En effet, monsieur Hog !

– Voyons donc d’autres bijoux qui soient à l’usage

d’une jeune fille. Ah ! cette croix, monsieur Benett ?

– C’est une croix de suspension, avec disques

concaves qui résonnent à chaque mouvement du cou.

– Fort joli !... Fort joli !... Mettez cela à part,

monsieur Benett. Quand j’aurai visité toutes vos

vitrines, nous ferons notre choix...

– Oui, mais...

– Encore un mais ?

– Cette croix, c’est celle que portent les mariées de

la Scanie, en se rendant à l’église...

– Diable, monsieur Benett !... Il faut bien avouer que

je n’ai pas la main heureuse !

– Cela tient, monsieur Hog, à ce que ce sont des

bijoux de mariées dont j’ai le plus grand assortiment et

que je vends en plus grand nombre. Vous ne pouvez

vous en étonner.

– Cela ne m’étonne en aucune façon, monsieur

Benett ; mais, enfin, cela m’embarrasse !

– Eh bien, prenez toujours cet anneau d’or que vous

avez fait mettre de côté !

– Oui... cet anneau d’or... J’aurais voulu cependant

aussi quelque autre bijou plus... comment dirai-je ?...

plus décoratif...

– Alors, n’hésitez pas ! Prenez cette plaque d’argent

filigrané, dont les quatre rangées de chaînettes font si

bon effet au cou d’une jeune fille ! Voyez ! elle est

semée de fines verroteries et agrémentée de fusées de

laiton en forme de bobines, avec des perles de couleur

taillées en briolettes ! C’est un des plus curieux produits

de l’orfèvrerie norvégienne !

– Oui !... Oui !... répondit Sylvius Hog. Un joli

bijou, mais un peu prétentieux, peut-être, pour ma

modeste Hulda ! En vérité, je préférerais les rondelles

que vous m’avez montrées tout à l’heure, ainsi que la

croix de suspension ! Sont-elles donc tellement

spéciales aux parures de noces qu’on ne puisse en faire

cadeau à une jeune fille ?

– Monsieur Hog, répondit M. Benett, le Storthing

n’a pas encore fait de loi à cet égard !... C’est sans

doute une lacune...

– Bon, bon, monsieur Benett, nous arrangerons

cela ! En attendant, je prends toujours la croix et les

rondelles !... Et puis, enfin, ma petite Hulda peut se

marier un jour !... Bonne et charmante comme elle est,

l’occasion ne lui manquera pas d’utiliser ces parures !...

C’est donc décidé, je les prends et je les emporte !

– Bien, monsieur Hog.

– Est-ce que nous aurons le plaisir de vous voir au

tirage de la loterie, monsieur Benett ?

– Certainement.

– Je crois que cela sera très intéressant.

– J’en suis sûr.

– À bientôt, monsieur Benett, à bientôt.

– À bientôt, monsieur Hog.

– Tiens ! fit le professeur en se penchant au-dessus

d’une vitrine. Voilà deux jolis anneaux que je n’avais

pas vus !

– Oh ! Ceux-là ne peuvent vous convenir, monsieur

Hog. Ce sont des anneaux gravés que le pasteur met au

doigt des mariés, pendant la cérémonie...

– Vraiment ?... Bah ! je les prends tout de même !

– À bientôt, monsieur Benett, à bientôt.

Sylvius Hog sortit, et, d’un pas léger – un pas de

vingt ans – il se dirigea vers l’Hôtel Victoria.

Arrivé sous le vestibule, il aperçut tout d’abord ces

mots Fiat lux, qui sont inscrits en exergue sur la

lanterne du gaz.

« Eh ! se dit-il, ce latin-là est de circonstance ! Oui !

Fiat lux !... Fiat lux ! »

Hulda était dans sa chambre. Assise près de la

fenêtre, elle attendait. Le professeur frappa à la porte,

qui s’ouvrit aussitôt.

– Ah ! monsieur Sylvius ! s’écria la jeune fille en se

levant.

– Me voilà ! Me voilà ! Mais il ne s’agit pas de

monsieur Sylvius, ma petite Hulda, il s’agit du déjeuner

qui est déjà servi. J’ai une faim de loup. Où est Joël ?

– Dans la salle de lecture.

– Bien !... Je vais l’y chercher ! Vous, chère enfant,

descendez tout de suite nous rejoindre !

Sylvius Hog quitta la chambre de Hulda et alla

trouver Joël qui l’attendait aussi, mais désespéré.

Le pauvre garçon lui montra le numéro du Morgen-

Blad. La dépêche du commandant du Telegraf ne

laissait plus aucun doute sur la perte totale du Viken.

– Hulda n’a pas lu ?... demanda vivement le

professeur.

– Non, monsieur Sylvius, non ! Il vaut mieux lui

cacher ce qu’elle n’apprendra que trop tôt !

– Vous avez bien fait, mon garçon... Allons

déjeuner.

Un instant après, tous trois étaient assis à une table

particulière. Sylvius Hog mangeait de grand appétit.

Un excellent déjeuner, d’ailleurs, et qui avait toute

l’importance d’un dîner. Qu’on en juge ! Soupe froide à

la bière, avec tranches de citron, morceaux de cannelle,

saupoudrée de pain bis en miettes, saumon à la sauce

blanche sucrée, veau cuit dans de la fine chapelure,

rosbif saignant avec une salade non assaisonnée, mais

relevée d’épices, glaces à la vanille, confiture de

pommes de terre, framboises, cerises et noisettes, le

tout arrosé d’un vieux Saint-Julien de France.

– Excellent !... Excellent !... répétait Sylvius Hog.

On se croirait à Dal dans l’auberge de dame Hansen !

Et, à défaut de sa bouche empêchée, ses bons yeux

souriaient autant que des yeux peuvent sourire.

Joël et Hulda eussent vainement voulu se mettre à ce

diapason ; ils ne l’auraient pu, et la pauvre fille prit à

peine sa part du déjeuner. Quand le repas fut achevé :

– Mes enfants, dit Sylvius Hog, vous avez

évidemment eu tort de ne point faire honneur à cette

agréable cuisine. Mais, enfin, je ne pouvais pas vous

forcer. Après tout, si vous n’avez pas déjeuné, vous

n’en dînerez que mieux. Par exemple, je ne sais pas si

je pourrai vous tenir tête ce soir ! Et maintenant, voici

le moment de se lever de table.

Le professeur était déjà debout, il prenait son

chapeau que lui tendait Joël, lorsque Hulda, l’arrêtant,

lui dit :

– Monsieur Sylvius, vous tenez toujours, n’est-ce

pas, à ce que je vous accompagne ?

– Pour assister au tirage de la loterie ?...

Certainement j’y tiens, et beaucoup, ma chère fille !

– Ce sera bien pénible pour moi !

– Très pénible, j’en conviens ! Mais Ole a voulu que

vous fussiez présente au tirage, Hulda, et il faut

respecter la volonté de Ole !

Décidément, cette phrase était devenue un refrain

dans la bouche de Sylvius Hog !

XIX



Quelle affluence en cette grande salle de

l’Université de Christiania, où allait s’effectuer le tirage

de la loterie – et même dans les cours, puisque la

grande salle ne pouvait suffire à tant de monde – et

jusque dans les rues avoisinantes, puisque les cours

étaient encore trop petites pour contenir tout ce

populaire !

Certes, ce dimanche 15 juillet, ce n’est pas à leur

calme qu’on eût pu reconnaître ces Norvégiens si

étrangement surexcités. Quant à cette surexcitation,

était-elle due à l’intérêt qui s’attachait à ce tirage, ou

provenait-elle de la haute température de cette journée

d’été ? Peut-être intérêt et chaleur y contribuaient-ils ?

En tout cas, ce n’était pas l’absorption de ces fruits

rafraîchissants, de ces multers, dont il se fait une si

grande consommation en Scandinavie, qui eût pu la

refroidir !

Le tirage devait commencer à trois heures précises.

Il y avait cent lots, divisés en trois séries : 1° quatre-

vingt-dix lots de cent à mille marks, d’une valeur totale

de quarante-cinq mille marks ; 2° neuf lots de mille à

neuf mille marks, également d’une valeur totale de

quarante-cinq mille marks ; 3° un lot de cent mille

marks.

Contrairement à ce qui se fait ordinairement dans les

loteries de ce genre, le grand effet avait été réservé pour

la fin. Ce ne devait pas être au premier numéro sortant

que serait attribué le gros lot, ce serait au dernier, c’est-

à-dire, au centième. De là, une succession

d’impressions, d’émotions, de battements de cœur, qui

irait toujours croissant. Il va de soi que tout numéro,

ayant gagné une fois, ne pouvait gagner une seconde, et

serait annulé, s’il venait à ressortir des urnes.

Tout cela était connu du public. Il n’y avait plus

qu’à attendre l’heure fixée. Mais, pour tromper les

longueurs de l’attente, on causait, et, le plus souvent, de

la touchante situation de Hulda Hansen. Vraiment, si

elle eût encore possédé le billet de Ole Kamp, chacun

aurait fait des vœux pour elle – après soi, bien entendu !

À ce moment, quelques personnes avaient déjà

connaissance de la dépêche publiée par le Morgen-

Blad. Elles en parlèrent à leurs voisins. On sut bientôt,

dans toute l’assistance, que les recherches de l’aviso

n’avaient point abouti. Ainsi donc, il fallait renoncer à

retrouver même une épave du Viken. Pas un homme de

l’équipage n’avait survécu au naufrage ! Hulda ne

reverrait jamais son fiancé !

Un incident vint détourner les esprits. Le bruit se

répandit que Sandgoïst s’était décidé à quitter

Drammen, et quelques-uns prétendaient l’avoir vu dans

les rues de Christiania. Se serait-il donc hasardé à venir

dans la salle ! S’il en était ainsi, ce mauvais homme

devait s’attendre à un déchaînement formidable contre

sa personne ! Lui ! assister au tirage de la loterie !...

Mais, c’était tellement improbable que ce n’était pas

possible. En somme, fausse alerte, rien de plus.

Vers deux heures un quart, il se produisit un certain

mouvement dans la foule.

C’était le professeur Sylvius Hog qui se présentait à

la porte de l’Université. On savait quelle part il avait

prise à toute cette affaire, et comment après avoir été

sauvé par les enfants de dame Hansen, il essayait de

payer sa dette.

Aussitôt les rangs de s’ouvrir. Un murmure flatteur,

auquel Sylvius Hog répondit par d’aimables

inclinations de tête, se propagea à travers l’assistance et

ne tarda pas à se changer en acclamations.

Mais le professeur n’était pas seul. Lorsque les plus

rapprochés se reculèrent pour lui faire place, on vit qu’il

avait une jeune fille au bras, tandis qu’un jeune homme

les suivait tous deux.

Un jeune homme, une jeune fille ! Il y eut là une

sorte de secousse électrique. La même pensée jaillit de

tous ces cerveaux comme l’étincelle d’autant

d’accumulateurs.

– Hulda !... Hulda Hansen !

Tel fut le nom qui s’échappa de toutes les bouches.

Oui ! C’était Hulda, émue à ne pouvoir se soutenir.

Elle fût tombée, sans le bras de Sylvius Hog. Mais il la

tenait bien, la touchante héroïne de cette fête à laquelle

manquait Ole Kamp ! Combien elle eût préféré rester

dans sa petite chambre de Dal ! Quel besoin elle

éprouvait de se soustraire à toute cette curiosité, si

sympathique qu’elle pût être ! Mais Sylvius Hog avait

voulu qu’elle vînt : elle était venue.

– Place ! Place ! criait-on de toutes parts.

Et on se rangeait devant Sylvius Hog, devant Hulda,

devant Joël. Que de mains s’allongèrent pour saisir

leurs mains ! Que de bonnes et accueillantes paroles sur

leur passage ! Et comme Sylvius Hog approuvait toutes

ces démonstrations !

– Oui ! c’est elle, mes amis !... C’est ma petite

Hulda que j’ai ramenée de Dal ! disait-il.

Puis, se retournant :

– Et c’est Joël, son brave frère !

Et il ajoutait :

– Mais, surtout, ne me les étouffez pas !

Et, pendant que les mains de Joël répondaient à

toutes les pressions, celles du professeur, moins

vigoureuses, étaient brisées par tant d’étreintes. En

même temps, son œil brillait, quoique une petite larme

d’émotion se fût glissée sous sa paupière. Mais –

phénomène digne de l’attention des ophtalmologistes –

cette petite larme était comme lumineuse.

Il fallut un bon quart d’heure pour traverser les

cours de l’Université, gagner la grande salle, atteindre

les chaises qui avaient été réservées au professeur.

Enfin, cela fut fait, non sans quelque peine. Sylvius

Hog prit place entre Hulda et Joël.

À deux heures et demie, une porte s’ouvrit derrière

l’estrade, au fond de la salle. Le président du bureau

apparut, digne, sérieux, ayant cet air dominateur, ce

port de tête spécial à tout homme appelé à une

présidence quelconque. Deux assesseurs le suivaient,

non moins graves. Puis, on vit entrer six petites filles

enrubannées, fleuries, toutes blondes aux yeux bleus,

avec des mains un peu rouges, dans lesquelles on

reconnaissait visiblement ces mains de l’innocence,

prédestinées au tirage des loteries.

Cette entrée fut accueillie par un brouhaha, qui

témoignait d’abord du plaisir qu’on éprouvait à voir les

directeurs de la loterie de Christiania, ensuite de

l’impatience qu’ils avaient provoquée en ne paraissant

pas plus tôt sur l’estrade.

S’il y avait six petites filles, c’est qu’il y avait six

urnes, disposées sur une table, et desquelles six

numéros devaient sortir à chaque tirage.

Ces six urnes contenaient chacune les dix numéros

1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 0, représentant les unités,

dizaines, centaines, mille, dizaines de mille et centaines

de mille du nombre million. S’il n’y avait pas de

septième urne pour la colonne du million, c’est que,

d’après ce mode de tirage, il est convenu que si les six

zéros sortent à la fois, ils représentent le nombre million

– ce qui répartit également les chances sur tous les

numéros.

En outre, on avait décidé que les numéros seraient

successivement extraits des urnes en commençant par

celle qui était à la gauche du public. Le nombre gagnant

se formerait ainsi sous les yeux des spectateurs, d’abord

par le chiffre de la colonne des centaines de mille, puis

des dizaines de mille, et ainsi de suite jusqu’à la

colonne des unités. Grâce à cette convention, on juge

avec quelle émotion chacun verrait s’accroître ses

chances, après la sortie de chaque chiffre.

À trois heures sonnant, le président fit un signe de la

main et déclara la séance ouverte.

Le long murmure qui accueillit cette déclaration

dura pendant quelques minutes, après lesquelles un

certain silence s’établit.

Le président se leva alors. Très ému, il prononça le

petit discours de circonstance, dans lequel il parut

regretter qu’il n’y eût pas un gros lot pour chaque billet.

Puis, il ordonna de procéder au tirage de la première

série. Elle comprenait, on le sait, quatre-vingt-dix lots,

ce qui allait exiger un certain temps.

Les six petites filles commencèrent donc à

fonctionner avec une régularité automatique, sans que

la patience du public se lassât un seul instant. Il est vrai,

l’importance des lots croissant avec chaque tirage,

l’émotion croissait aussi, et personne ne songeait à

quitter sa place, pas même ceux dont les numéros sortis

n’avaient plus rien à prétendre.

Cela dura une heure, sans qu’il se produisit

d’incident. Ce que l’on put observer, toutefois, c’est

que le numéro 9672 n’était pas encore sorti – ce qui lui

eût enlevé toutes chances de gagner le lot de cent mille

marks.

– Voilà qui est de bon augure pour ce Sandgoïst ! dit

un des voisins du professeur.

– Bah ! Il serait bien étonnant que le gros lot lui

échût ! répondait un autre, bien qu’il ait un fameux

numéro !

– En effet, un fameux ! répondit Sylvius Hog. Mais

ne me demandez pas pourquoi !... Je ne serais pas

capable de vous le dire !

Alors commença le tirage de la deuxième série, qui

comprenait neuf lots. Cela allait devenir tout à fait

intéressant, le quatre-vingt-onzième étant de mille

marks, le quatre-vingt-douzième de deux mille, et ainsi

de suite jusqu’au quatre-vingt-dix-neuvième, lequel

était de neuf mille. La troisième série, on ne l’a pas

oublié, se composait uniquement du gros lot.

Le numéro 72521 gagna un lot de cinq mille marks.

Ce billet était celui d’un brave marinier du port, qui fut

acclamé par toute l’assistance et supporta très

dignement ces acclamations.

Un autre numéro, le 823752, gagna six mille marks.

Et quelle fut la joie de Sylvius Hog, lorsque Joël lui

apprit qu’il appartenait à la charmante Siegfrid, de

Bamble !

Mais alors il se produisit un incident, et tout le

public éprouva une émotion qui se traduisit par des

murmures. Lorsqu’on tira le quatre-vingt-dix-septième

lot – celui de sept mille marks – on put croire un instant

que Sandgoïst allait être favorisé par le sort, au moins

pour ce lot.

En effet, le numéro qui le gagna fut le 9627. Il ne

s’en était fallu que de quarante-cinq points que ce ne fût

celui d’Ole Kamp !

Les deux tirages suivants donnèrent des numéros

très éloignés : 775 et 76287.

La deuxième série était close. Il ne restait plus à tirer

que le dernier lot de cent mille marks.

En ce moment, l’agitation des spectateurs devint

extraordinaire, et il serait assez difficile d’en reproduire

l’intensité.

Ce fut d’abord un long murmure, qui se propagea de

la grande salle dans les cours et jusque dans les rues.

Quelques minutes se passèrent même, sans qu’il parvînt

à se calmer. Cependant le decrescendo se fit peu à peu,

et un profond silence le suivit. On eût dit que toute

l’assistance était figée. Il y avait dans ce calme une

certaine quantité de stupeur – qu’on nous permette cette

comparaison – de cette stupeur qu’on éprouve au

moment où un condamné paraît sur la place de

l’exécution. Mais, cette fois, le patient, encore inconnu,

n’était condamné qu’à gagner cent mille marks, non à

perdre la tête, à moins qu’il ne la perdit de joie.

Joël, les bras croisés, regardait vaguement devant

lui, étant le moins émotionné peut-être de toute cette

foule.

Hulda, assise, comme repliée en elle-même, ne

songeait qu’à son pauvre Ole. Elle le cherchait

instinctivement du regard, comme s’il eût dû apparaître

au dernier moment !

Sylvius Hog, lui... Mais il faut renoncer à dépeindre

l’état dans lequel se trouvait Sylvius Hog.

– Tirage du lot de cent mille marks ! dit le président.

Quelle voix ! Elle semblait venir des entrailles de

cet homme solennel. Cela tenait à ce qu’il avait

plusieurs billets, qui, n’étant pas encore sortis,

pouvaient prétendre au gros lot.

La première petite fille tira un numéro de l’urne de

gauche et le montra à l’assemblée.

– Zéro ! dit le président.

Ce zéro ne fit pas un très grand effet. Il semblait

vraiment qu’on s’attendît à le voir apparaître.

– Zéro ! dit le président, en proclamant le chiffre tiré

par la seconde petite fille.

Deux zéros ! On observa que les chances

s’accroissaient notablement pour tous les numéros

compris entre un et neuf mille neuf cent quatre-vingt-

dix-neuf. Or, le billet de Ole Kamp – qu’on ne l’oublie

pas – portait le numéro 9672.

Chose singulière, Sylvius Hog commença à s’agiter

sur sa chaise, comme si elle eût été prise de roulis.

– Neuf ! dit le président, en annonçant le chiffre que

la troisième petite fille venait d’extraire de la troisième

urne.

Neuf !... C’était le premier chiffre du billet de Ole

Kamp !

– Six ! dit le président.

Et, en effet, la quatrième fillette présentait un six à

tous les regards braqués sur elle, comme autant de

pistolets chargés, ce qui l’intimidait visiblement.

Les chances de gagner étaient maintenant de une sur

cent pour tous les numéros compris entre un et quatre-

vingt-dix-neuf.

Est-ce que le billet de Ole Kamp allait faire tomber

cette somme de cent mille marks dans la poche de ce

misérable Sandgoïst ? Vraiment, ce serait à faire douter

de Dieu !

La cinquième petite fille plongea sa main dans

l’urne et tira le cinquième chiffre.

– Sept ! dit le président d’une voix si étranglée

qu’on l’entendit à peine, même des premiers rangs.

Mais, si on n’entendait pas, on voyait, et, à ce

moment, les cinq fillettes tendaient les chiffres suivants

aux yeux du public :

00967

Le numéro gagnant serait nécessairement compris

entre 9670 et 9679. Il avait donc maintenant une chance

sur dix.

La stupeur était à son comble.

Sylvius Hog, debout, avait saisi la main de Hulda

Hansen. Tous les regards se portaient sur la pauvre fille.

En sacrifiant le dernier souvenir de son fiancé, avait-

elle donc sacrifié la fortune que Ole Kamp avait rêvée

pour elle et pour lui ?

La sixième fillette eut quelque peine à introduire sa

main dans l’urne. Elle tremblait, la petiote ! Enfin le

numéro parut.

– Deux ! s’écria le président.

Et il retomba sur sa chaise, à demi suffoqué par

l’émotion.

– Neuf mille six cent soixante-douze ! proclama un

des assesseurs d’une voix retentissante.

C’était le numéro du billet de Ole Kamp, maintenant

en la possession de Sandgoïst ! Tout le monde le savait,

et personne n’ignorait dans quelles conditions l’usurier

l’avait acquis ! Aussi un profond silence se fit-il, au lieu

du tonnerre de hurrahs dont eût retenti toute la salle de

l’Université, si le billet eût toujours été entre les mains

de Hulda Hansen.

Et maintenant, ce coquin de Sandgoïst allait-il donc

apparaître, son billet à la main, pour en toucher le prix ?

– Le numéro neuf mille six cent soixante-douze

gagne le lot de cent mille marks ! répéta l’assesseur.

Qui le réclame ?

– Moi !

Était-ce l’usurier de Drammen qui venait de jeter ce

mot ?

Non ! C’était un jeune homme – un jeune homme à

la figure pâle, portant, sur ses traits comme dans toute

sa personne, les marques de longues souffrances, mais

vivant, bien vivant !

À cette voix, Hulda s’était levée, elle avait poussé

un cri, qui avait été entendu de tous. Puis, elle s’était

affaissée...

Mais ce jeune homme venait de fendre la foule, et ce

fut lui qui reçut dans ses bras la jeune fille sans

connaissance...

C’était Ole Kamp !

XX



Oui ! c’était Ole Kamp. Ole Kamp qui avait

survécu, comme par miracle, au naufrage du Viken.

Et, si le Telegraf ne l’avait pas ramené en Europe,

c’est qu’il n’était plus alors dans les parages visités par

l’aviso.

Et, s’il n’y était plus, c’est que, à cette époque, il

faisait déjà route pour Christiania sur le navire qui le

rapatriait.

Voilà ce que racontait Sylvius Hog. Voilà ce qu’il

répétait à qui voulait l’entendre. Et tous l’écoutaient, on

peut le croire ! Voilà ce qu’il narrait avec un véritable

accent de triomphateur. Et ses voisins le redisaient à

ceux qui n’avaient pas le bonheur d’être près de lui. Et

cela se transmettait de groupe en groupe jusqu’au

public du dehors, entassé dans les cours et les rues

avoisinantes.

En quelques instants, tout Christiania savait, à la

fois, que le jeune naufragé du Viken était de retour et

qu’il avait gagné le gros lot de la loterie des Écoles.

Et il fallait bien que ce fût Sylvius Hog qui racontât

toute cette histoire. Ole ne l’aurait pu, car Joël le serrait

dans ses bras à l’étouffer, tandis que Hulda revenait à

elle.

– Hulda !... chère Hulda !... disait Ole. Oui !... moi...

ton fiancé... et bientôt ton mari !...

– Dès demain, mes enfants, dès demain ! s’écria

Sylvius Hog. Nous partirons ce soir même pour Dal. Et,

si cela ne s’est jamais vu, on verra un professeur de

législation, un député au Storthing, danser à une noce

comme le plus découplé des gars du Telemark !

Mais comment Sylvius Hog connaissait-il l’histoire

de Ole Kamp ? Tout simplement par la dernière lettre

que la Marine lui avait adressée à Dal. En effet, cette

lettre – la dernière qu’il eût reçue et dont il n’avait parlé

à personne – en renfermait une seconde, datée de

Christiansand. Cette seconde lettre lui apprenait ceci :

le brick danois Génius, capitaine Kroman, venait de

relâcher à Christiansand, ayant à son bord les survivants

du Viken, entre autres le jeune maître Ole Kamp, et,

trois jours après, il devait arriver à Christiania.

La lettre de la Marine ajoutait que ces naufragés

avaient tellement souffert qu’ils étaient encore dans un

extrême état de faiblesse. C’est pourquoi Sylvius Hog

n’avait rien voulu dire à Hulda du retour de son fiancé.

Aussi, dans sa réponse, avait-il demandé le plus

profond secret sur ce retour, secret qui avait été

soigneusement gardé vis-à-vis du public.

Si l’aviso Telegraf n’avait retrouvé ni aucune épave

ni aucun survivant du Viken, cela est facile à expliquer.

Pendant une violente tempête, le Viken, à demi

désemparé, avait été forcé de fuir dans le nord-ouest,

lorsqu’il se trouvait à deux cents milles au sud de

l’Islande. Durant la nuit du 3 au 4 mai – nuit de rafales

– il vint se heurter contre un de ces énormes icebergs en

dérive, qui sortaient des mers du Groënland. La

collision fut terrible, et si terrible que, cinq minutes

après, le Viken allait couler à pic.

C’est alors que Ole avait écrit ce document. Il avait

tracé sur ce billet de loterie un dernier adieu à sa

fiancée ; puis, il l’avait jeté à la mer, après l’avoir

enfermé dans une bouteille.

Mais la plupart des hommes de l’équipage du Viken,

y compris le capitaine, avaient péri au moment de la

collision. Seuls, Ole Kamp et quatre de ses camarades

purent sauter sur un débris de l’iceberg, au moment où

s’engloutissait le Viken. Pourtant, leur mort n’eût été

que retardée, si cette épouvantable bourrasque n’eût

poussé le banc de glace dans le nord-ouest. Deux jours

après, épuisés, mourant de faim, les cinq survivants du

naufrage étaient jetés sur la côte sud du Groënland, côte

déserte, où ils vécurent à la grâce de Dieu.

Là, s’ils n’étaient secourus sous quelques jours, c’en

était fait d’eux.

Comment auraient-ils eu la force de regagner les

pêcheries ou les établissements danois de la baie de

Baffin, sur l’autre littoral ?...

C’est alors que le brick Génius, qui avait été rejeté

hors de sa route par la tempête, vint à passer. Les

naufragés lui firent des signaux. Ils furent recueillis.

Ils étaient sauvés.

Toutefois, le Génius, arrêté par les vents contraires,

éprouva de grands retards dans cette traversée

relativement courte du Groënland à la Norvège. C’est

ce qui explique comment il n’arriva à Christiansand que

le 12 juillet, et à Christiania que dans la matinée du 15.

Or, c’était ce matin même que Sylvius Hog était allé

à bord. Là, il avait trouvé Ole encore bien faible. Il lui

avait dit tout ce qui s’était passé depuis sa dernière

lettre, datée de Saint-Pierre-Miquelon... Puis, il l’avait

emmené à sa demeure, après avoir demandé quelques

heures de secret à l’équipage du Génius... On sait le

reste.

Il fut alors convenu que Ole Kamp viendrait assister

au tirage de la loterie. En aurait-il la force ?

Oui ! la force ne lui manquerait pas, puisque Hulda

serait là ! Mais avait-il donc encore un intérêt pour lui,

ce tirage ? Oui, cent fois oui ! Intérêt pour lui comme

pour sa fiancée !

En effet, Sylvius Hog avait réussi à retirer le billet

des mains de Sandgoïst. Il l’avait racheté pour le prix

que l’usurier de Drammen avait payé à dame Hansen.

Et Sandgoïst avait été trop heureux de s’en défaire,

maintenant que les surenchères ne se produisaient plus.

– Mon brave Ole, avait dit Sylvius Hog, en lui

remettant le billet, ce n’est point une chance de gain,

bien improbable en somme, que j’ai voulu rendre à

Hulda, c’est le dernier adieu que vous lui avez adressé

au moment où vous croyiez périr !

Eh bien ! il faut avouer qu’il avait été bien inspiré,

le professeur Sylvius Hog, et mieux que ce Sandgoïst,

qui faillit se briser la tête contre un mur, quand il apprit

le résultat du tirage !

Maintenant, il y avait cent mille marks dans la

maison de Dal ! Oui ! cent mille marks bien au complet,

car Sylvius Hog ne voulut jamais être remboursé de ce

qu’il avait payé pour racheter le billet de Ole Kamp.

C’était la dot qu’il était trop heureux d’offrir, le jour

de son mariage, à sa petite Hulda !

Peut-être trouvera-t-on quelque peu étonnant que ce

numéro 9672, sur lequel l’attention avait été si

vivement attirée, fût précisément sorti au tirage du gros

lot.

Oui, on en conviendra, c’est étonnant, mais ce

n’était pas impossible, et, en tout cas, cela est.

Sylvius Hog, Ole, Joël et Hulda quittèrent

Christiania le soir même. Le retour se fit par Bamble,

car il fallait remettre à Siegfrid le montant du lot qu’elle

avait gagné. En repassant devant la petite église

d’Hitterdal, Hulda se rappela les tristes pensées qui

l’obsédaient deux jours avant ; mais la vue de Ole la

ramena bien vite à l’heureuse réalité.

Par saint Olaf ! Que Hulda était donc jolie sous sa

couronne rayonnante, quand, quatre jours après, elle

quitta la petite chapelle de Dal au bras de son mari Ole

Kamp ! Et, ensuite, quelle cérémonie, dont le

retentissement fut immense jusque dans les derniers

gaards du Telemark ! Et quelle joie chez tous, la jolie

fille d’honneur Siegfrid, son père, le fermier Hemlboë,

son futur Joël, et aussi dame Hansen que ne hantait plus

le spectre de Sandgoïst !

Peut-être se demandera-t-on si tous ces amis, tous

ces invités, MM. Help frères, Fils de l’Aîné, et tant

d’autres, étaient venus pour assister au bonheur des

jeunes mariés, ou pour voir danser Sylvius Hog,

professeur de législation et député au Storthing.

Question. En tout cas, il dansa très dignement, et, après

avoir ouvert le bal avec sa chère Hulda, il le finit avec

la charmante Siegfrid.

Le lendemain, salué par les hurrahs de toute la

vallée du Vestfjorddal, il partait, non sans avoir

formellement promis de revenir pour le mariage de

Joël, qui fut célébré quelques semaines plus tard, à

l’extrême joie des contractants.

Cette fois, le professeur ouvrit le bal avec la

charmante Siegfrid, et il le finit avec sa chère Hulda. Et,

depuis lors, Sylvius Hog ne dansa plus. Que de bonheur

accumulé maintenant dans cette maison de Dal, qui

avait été si durement éprouvée. Sans doute, c’était un

peu l’œuvre de Sylvius Hog, mais il ne voulait point en

convenir et répétait toujours :

– Bon ! C’est encore moi qui redois quelque chose

aux enfants de dame Hansen !

Quant au fameux billet, il avait été rendu à Ole

Kamp, après le tirage de la loterie. Maintenant, il figure

à la place d’honneur, au milieu d’un petit cadre de bois,

dans la grande salle de l’auberge de Dal. Mais, ce que

l’on voit, ce n’est point le recto du billet où est inscrit le

fameux numéro 9672, c’est le dernier adieu, écrit au

verso, que le naufragé Ole Kamp adressait à sa fiancée

Hulda Hansen.

Cet ouvrage est le 175ème publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.


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